20/08/2014

L’obsédé – John Fowles

L'OBSD~1.GIFS’il n’avait pas gagné une fortune au loto, peut-être que Frédérick serait resté ce fonctionnaire un peu tristounet, quelconque, englué dans un quotidien gris, morne et dépourvu de tout intérêt. Sans doute aurait-il continué à être sous la coupe de sa tante qui l’a recueilli après la mort de son père et la fuite de sa mère, dans un étau conservatiste et psychorigide qui l’aurait néanmoins protégé du désastre. Il aurait continué à tisser le médiocre de son existence dans le défilement ennuyeux des jours identiques avec l’espoir d’arriver à dépasser sa timidité, à vaincre sa solitude, et à se trouver une compagne quelconque prête à épouser son univers étriqué. Il aurait simplement continué à collectionner les papillons.

Seulement voilà, Frédérick a gagné au loto et a ainsi obtenu les moyens d’assouvir un désir fou. Avoir, posséder Miranda, une magnifique étudiante en beaux-arts dont la personnalité, le milieu social et les ambitions tranchent avec lui. Ce n’est pas vraiment de l’amour ou de la passion, c’est plus quelque chose de l’ordre de la fascination pour la beauté, l’envie de la capturer et de l’avoir pour toujours auprès de soi. Pour Frédérick, Miranda est un papillon, un des plus beaux et des plus rares, qu’il tient absolument à avoir dans sa collection, à épingler par tous les moyens. C’est en cela que le titre du livre en anglais, The collector est encore plus approprié que le titre français de l’ouvrage.

Miranda à tout prix, enlevée, puis séquestrée dans la cave d’une maison achetée en campagne, loin de tout. Un papillon épinglé vivant qui ne va avoir cesse d’essayer de s’évader, d’échapper à sa condition de prisonnière-fantasme, butant à chaque fois sur la détermination et la folie du collectionneur. Assez rapidement le lecteur découvre l’entreprise hallucinante de Frédérick et reste quelque part ahuri par sa mise en œuvre et par l’enchaînement des faits jusqu’à la fin. Une tension diffuse s’installe rapidement au cœur du roman, portée par l’antagonisme de personnages aux intentions diamétralement opposées. L’atmosphère est même par moments invivable et irrespirable, révélant une spirale de la folie chez Frédérick et du désespoir chez Miranda alors que la question du sexe ne peut complètement être éludée. La relation improbable qui se tisse entre les deux personnages est au centre du livre et en est une des forces.

C’est une relation que John Fowles exploite en alternant les points de vue narratifs des deux protagonistes. Le journal d’un otage de Miranda succède au récit de cette folie selon Frédérick. John Fowles arrive ainsi à donner plus de chair et de complexité aux situations que vivent ses deux personnages. Il se sert de cette alternance pour les éclairer différemment. Si le journal de Miranda peut paraitre un peu long par moments, il permet de saisir encore plus le caractère sinistre de la situation et les accommodements de chacun pour essayer de vivre (ou « survivre ») dans un tel contexte.  Le journal de Miranda met aussi plus en lumière les différences de classes sociales, d’environnement, d’ambitions entre cette dernière et Frédérick. Ces deux-là sont de mondes tellement opposés, rien ne pouvait les réunir à part cette mésaventure à l’issue tragique et effrayante.

Il y a quelque chose d’ironique et de cruel, qui lie Miranda et Frédérick. Tous les discours et toutes les postures et aspirations de Miranda au sujet de l’art et de l’esthétique sont en fait réalisés par Frédérick d’une certaine façon. Elle est par sa beauté, un chef d’œuvre de la nature que Frédérick a essayé de capturer au prix déraisonnable d’une existence folle.

Un roman intrigant, tortueux.

Bon.

06/06/2014

Paradis (avant liquidation) – Julien Blanc-Gras

Lparadis.jpges îles Kiribati, ça vous dit quelque chose ? Non ? Mais si voyons, ces îles perdues dans le Pacifique qui sont menacées de disparaître englouties sous la mer par la faute du réchauffement climatique. Eh bien, Julien Blanc-Gras a décidé d’aller y passer un peu de temps, histoire de voir de plus près à quoi peut bien ressembler ce monde a priori condamné par notre incurie écologique. Résultat des courses ? Après Touriste, encore un récit de voyage iconoclaste et très décalé par rapport à la littérature de voyage classique.

Alors les Kiribati ? Anciennement Îles Gilbert, cet état archipélagique a été protectorat anglais jusqu’en 1979. Pour faire court en pompant un peu sur Wikipédia, c’est un ensemble de 33 îles réparties en 3 archipels, avec une population dépassant les 110000 âmes, et qui pourrait facilement correspondre au cliché carte postale d’un univers paradisiaque insulaire. Plages, cocotiers, coquillages et crustacés ? Tout l’objet de ce livre est évidemment de nous démontrer qu’il n’en est rien. Non, les Kiribati ne sont pas vraiment un paradis, mais sont certainement en liquidation. Et pas uniquement à cause du réchauffement climatique…

Julien Blanc-Gras nous montre Kiribati telle qu’elle est : pauvre, pathétique, sale, désorganisée, coincée quelque part dans le passé et soumise aux immenses défis du développement comme d’autres endroits du tiers-monde, avec l’épée de Damoclès de la disparition sous les eaux en plus.  Il n’y a dans le portrait que l’écrivain voyageur fait de l’île, de ses habitants, de ses coutumes, aucun excès de misérabilisme, aucun relent de néocolonialisme ou au contraire de sanglot de l’homme blanc. Juste un regard sincère et lucide, distancié, avec néanmoins ce qu’il faut d’empathie pour pouvoir être immergé dans cette réalité complètement autre.

Construit à coups de chapitres très courts, le livre est une succession d’anecdotes et de péripéties parfois à peine croyables qui déchirent le voile pour dénuder la réalité de Kiribati. On tutoie allègrement l’absurde, le cocasse et l’improbable au milieu de personnages hauts en couleurs, que ce soient des locaux ou les rares expatriés. Cette narration éclatée en séquences courtes correspond au voyage vagabond de l’auteur et reste tout de même unie autour de la problématique essentielle de l’île qui reste le fil conducteur qui empêche le livre de n’être qu’un simple patchwork de bonnes histoires : le destin de Kiribati menacé par les eaux et le réchauffement climatique.

Une des forces de Julien Blanc-Gras est son humour percutant. Le rire surprend souvent le lecteur au détour d’une phrase. Là où le sujet du livre aurait pu conduire à une tonalité tragique, Julien Blanc-Gras est irrésistiblement drôle sans pour autant céder au cynisme. Il combine cet humour à un sens aigu de l’observation et de la remarque pertinente. Ses phrases, ses formules parfois un peu faciles, font mouche et dénotent l’esprit vif, malicieux et cultivé d’un trentenaire qui maîtrise parfaitement les codes de sa génération et de son époque.

Facile à lire, Paradis (avant liquidation) est un carnet de voyage drôle, original et intéressant, touchant même par moments.

Bien.

04/06/2014

Le rapporteur et autres récits – Carlos Liscano

Le-rapporteur-et-autres-recits.jpgJ’avais été séduit par Le fourgon des fous et La route d’Ithaque, les 2 précédents romans de Carlos Liscano que j’ai découvert il y a quelques années. Je le suis moins par ce recueil de nouvelles. La plupart portent pourtant en elles les thèmes principaux de l’œuvre de l’écrivain uruguayen ou renvoient à son  histoire personnelle tourmentée. Y sont donc évoquées directement ou par allusion l’oppression d’un individu par un régime autoritaire, mais aussi la confrontation à la précarité entre autres. Ces nouvelles n’en demeurent pas moins globalement inabouties ou insuffisantes, parfois comme des œuvres encore à l’état embryonnaire.

A quelques exceptions près, je suis resté sur ma faim sur l’art de la nouvelle. Le rapporteur et autres récits n’est pas la meilleure illustration de l’art de la chute, ni du condensé du récit et du sens. Il y a malgré tout une certaine variété dans la mesure où l’écrivain uruguayen s’essaie à différentes formes de textes courts (monologue, fable, récit, journal…). Ce n’est pas suffisant pour convaincre malgré des atmosphères absurdes, parfois kafkaïennes.  On sent à plusieurs reprises que l’auteur s’est amusé à écrire ces histoires courtes et qu’il essaie de jouer avec son lecteur sans totalement y arriver.

Juste pour ressortir une nouvelle : le rapporteur, principal récit de ce recueil (en volume au mois), ressemble plus à un brouillon des autres œuvres de Carlos Liscano évoquant ses années de prison et de torture sous la dictature uruguayenne.

Un peu facile, pas vraiment convaincant.