02.02.2010
Badenheim 1939 – Aharon Applefeld
Badenheim ? Une station thermale autrichienne qui attend que son festival de musique vienne ensoleiller son printemps. En attendant, une allégresse quelque peu surréelle règne et les habitants de la ville défilent entre la pâtisserie, l'hôtel, la piscine et les habitations. Badenheim tel que décrite et montrée par Aharon Applefeld, c'est un petit monde, une petite bourgeoisie avec ses tracas, ses manières et son insouciance. Seulement, on est en 1939, et tout ce petit monde, juifs pour la plupart, découvre l'existence d'un mystérieux "service sanitaire". C'est une ombre inquiétante, omniprésente, mais en même temps discrète, dont les desseins et le pouvoir se dévoilent progressivement. Il s'agit de recenser tous les juifs et de les retenir à Badenheim avant de les mener en Pologne.
Le lecteur sait de quoi il retourne. Nul besoin de génie :1939, juifs, Pologne, Autriche. L'histoire tape à la porte de Badenheim avec dans sa besace le second conflit mondial et surtout la Shoah. Ce qui attend les personnages de Badenheim, c'est la déportation. Et pourtant, ces derniers ne perçoivent pas l'horreur qui les attend. Leur plus grande préoccupation, c'est ce satané festival. Petit à petit l'ambiance joviale et printanière s'estompe et la réalité essaie de reprendre ses droits. Badenheim devient un ghetto en attendant le départ pour la Pologne et le service sanitaire a toutes les prérogatives. Les habitants de Badenheim continuent néanmoins de rêver à un retour aux sources dans une Pologne fantasmée, un peu idyllique. Badenheim ne veut pas ouvrir les yeux et s'étourdit comme elle peut, détourne les yeux, s'excite sur le superflu, mais elle finit par être gagnée par l'abattement et rattrapée par la réalité.
La situation d'ignorance et de déni de la réalité mise en scène par Aharon Applefeld est troublante. Il y a vraiment quelque chose de délirant dans ces personnages qui ne voient pas l'horreur fondre sur eux et qui dansent encore quand il est déjà trop tard. La lente métamorphose de l'atmosphère de Badenheim est une réussite et l'approche de la déportation est très originale. Il faut néanmoins déplorer des longueurs, certains développements autour des personnages sont vraiment superflus, plus qu'anecdotiques et des redondances, des répétitions - l'organisation du festival, l'attente des musiciens, etc.- alourdissent souvent l'ensemble. Il est dommage que parfois l'on se retrouve si loin du coeur et de l'originalité du livre, avec un certain ennui, une relative impatience.
14:14 Publié dans Littérature Israélienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : déportation, shoah, juif
13.01.2010
Le fourgon des fous – Carlos Liscano
Le fourgon des fous, c’est celui de la liberté, celui dans lequel on convoie le prisonnier avant de le relâcher définitivement. Carlos Liscano a attendu le fourgon des fous pendant 13 ans. C’est le 27 mai 1972 que son calvaire a commencé. Il n’était alors qu’un jeune homme de 23 ans en révolte contre le régime autoritaire en place en Uruguay. Le fourgon des fous est son témoignage de la torture, des mauvais traitements dont il a été victime pendant son incarcération.
Le livre de Carlos Liscano est un témoignage intéressant à plus d’un titre. Il divise son livre en 3 parties qui symbolisent les 3 axes qu’il a choisis pour aborder la terrible épreuve qu’il a du surmonter. La première partie « deux urnes dans une voiture » concerne le travail de deuil et de mémoire. Carlos Liscano a perdu ses parents alors qu’il était en prison. C’est la partie la plus touchante du livre. L’auteur uruguayen parle brièvement de sa famille avant et après son incarcération. Il explique, la solitude de celui qui perd ses parents - surtout dans de telles conditions, la dette qu’il a envers ces derniers, et la nécessité d’enterrer ses morts. Il y a des pages simples et brutes qui disent la douleur du manque et du temps raté ou perdu à jamais avec les siens.
La deuxième partie, « soi et son corps » aborde plus directement le séjour de Carlos Liscano dans sa geôle. Il nous dit ce qu’il a subi, les différents types de sévices, les conditions de détention, les humiliations, les peurs, les angoisses. Il ne s’agit pas uniquement d’un simple témoignage mais d’une réflexion plus vaste sur la torture. Carlos Liscano écrit sur la relation entre celui qui torture et celui qui subit, sur l’enjeu de la résistance, sur la réalité physique et psychique des épreuves subies, sur les techniques pour ne pas succomber, sur l’envie de s’échapper, de se laisser tuer, etc. Tout au long de cette partie, il dessine un rapport au corps singulier vécu par le torturé, le prisonnier. C’est son angle d’analyse. Notre corps n’est pas un avec notre conscience mais un partenaire dont on doit s’occuper avec attention ou s’accommoder et qui peut devenir un handicap, un fardeau ou même quelque chose d’étranger. Il n’y a pas de pathos dans la description que fait Carlos Liscano de son séjour dans les prisons uruguayennes, au contraire. D’où une acuité plus grande de ce qu’il décrit au sujet du corps, de son analyse sur la distance entre le corps et la conscience.
La troisième partie « s’asseoir et attendre ce qui arrivera » évoque l’enjeu de la liberté pour celui qui a été prisonnier si longtemps, qui a subi la torture. Que faire de sa vie, comment survivre après cette souffrance, quel destin ? Ce sont des réflexions sur la résilience, mais aussi la reconstruction de soi, la construction d’une existence. C’est l’explication succincte des choix effectués par l’auteur une fois qu’il a été libéré.
Le fourgon des fous est un excellent livre dont je recommande la lecture.
14:29 Publié dans Littérature Uruguayenne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : torture, prison, corps, liberté
05.01.2010
La grève des Bàttu – Aminata Sow Fall
Les Bàttu, ce sont les sébiles des mendiants. Qu’est ce qui peut donc bien amener les mendiants à la grève mentionnée dans le titre du livre ? Le souhait du ministre Mour N’diaye de les repousser hors de la ville et la farouche détermination de son bras droit Kéba-Dabo qui n’hésite pas à recourir aux moyens les plus rudes pour y arriver. Celui qui a déjà parcouru les rues d’une capitale d’un pays du tiers monde, plus particulièrement en Afrique, a déjà été confronté à la présence de cette population d’handicapés, de pauvres, de gueux, de toutes espèces, à la recherche de leur pain quotidien. Le phénomène désormais présent dans une moindre mesure dans certains pays d’Europe, permet de donner une dimension universelle plus immédiate au roman d’Aminata Sow Fall.
La question qu’elle pose est celle de la place des plus démunis dans toutes les sociétés et la réaction des puissants et des gouvernements devant la pauvreté. Détourner les yeux n’est pas toujours possible et pour éviter de désagréables rencontres, ne vaut-il mieux pas cacher cette misère, la refouler, au nom du tourisme ici, de l’inconfort de certains par là, de la gêne qu’ils occasionnent, du trouble de la tranquillité d’esprit de monsieur tout le monde ? Il est remarquable que le ministre Mour N’diaye ne pense brièvement à des solutions plus humanistes comme l’éducation, ou une aide sociale que lorsqu’il est acculé et a besoin des mendiants.
C’est là que le livre possède une dimension purement africaine. En effet, retournement de l’histoire, pour réaliser des sacrifices propitiatoires, vitaux pour ses ambitions, le ministre se retrouve en demande de mendiants alors que ceux-ci se sont retranchés dans un camp en dehors de la ville. Leur grève se trouve être un succès car la tradition des sacrifices force les puissants à aller vers eux. Difficile d’imaginer pareil renversement de logique dans le monde occidental où l’exclusion volontaire serait sans doute la pire des solutions pour ces damnés.
Tout au long du livre, Aminata Sow Fall aborde sans les approfondir d’autres thèmes comme la condition d’épouse en Afrique, la corruption des élites gouvernementales. Elle inscrit son livre dans un cadre très africain avec les passages relatifs aux marabouts, aux croyances et pratiques. Le livre est une charge optimiste et salutaire contre la considération offerte aux miséreux. Attachant, il possède le charme et les défauts d’une certaine simplicité et prévisibilité.
15:23 Publié dans Littérature Sénégalaise | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : misère, pauvreté
03.01.2010
Trois jours chez ma mère – François Weyergans
2005 : François Weyergans reçoit le prix Goncourt pour Trois jours chez ma mère, un livre à lire ? J’ai une bonne intuition à partir de ce que je perçois du livre grâce au barnum médiatico-littéraire à son sujet: c’est une daube. 2009 : intuition confirmée après lecture de l’ouvrage. Si j’ai un conseil à donner, passez votre chemin, ne perdez pas votre temps, car à plus d’un titre, Trois jours chez ma mère est un mauvais livre.
François Weyergans écrit sur un certain François Weyergraf qui essaie difficilement d’écrire un livre intitulé Trois jours chez ma mère qui met en scène un François Weyerstein qui a le même problème et qui lui même s’efface devant un François Graffenberg. Est-ce l’originalité très très relative de ce procédé littéraire qui a convaincu les jurés du prix Goncourt ? C’est en tout cas fort étonnant parce que cette construction narrative en « poupées russes » n’est pas si innovante. Surtout, elle s’avère finalement peu convaincante car peu élaborée, peu aboutie dans ce livre. C'est un concept qui tourne à vide.
Le concept des François successifs n’a aucune finalité sinon que de permettre à François Weyergans de raconter ses problèmes d’argent, sa difficulté à écrire, ses multiples aventures imaginaires ou non. Tout ceci est d’un nombrilisme inintéressant. C’est d’un ennui si abyssal que la lecture en est pénible, interminable. Finir Trois jours chez ma mère relève réellement de la performance, d’autant plus que François Weyergans truffe son livre de pensées parfois réellement affligeantes sur un peu tout ce qui lui passe par la tête.
Le livre est d’une banalité désolante. Pire, il est pathétique car il frôle tous les sujets qu’il aborde. La relation à la mère est inexistante et n’arrive à émerger péniblement que dans les dernières pages. Les problèmes d’argent se limitent à des anecdotes et ne paraissent pas tangibles. Les relations amoureuses ne servent qu’à masquer la pauvreté de l’ensemble avec du sexe peu crédible, mal mis en scène et inutile. A aucun moment François Weyergans n’arrive à intéresser le lecteur à ses problèmes de création artistique. son écriture ne permet pas au lecteur de dépasser la platitude de son propos. Son humour tombe à plat et il apparaît superficiel quand il veut être subtil ou intelligent.
Trois jours chez ma mère est un livre dont la vacuité n’est même pas cachée par un procédé littéraire totalement artificiel.
22:29 Publié dans Littérature Belge | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : navet, mère
28.12.2009
Cinq questions de morale – Umberto Eco
Ce livre est un recueil de cinq textes d’Umberto Eco qui sont à l’origine des conférences ou des interventions. Ils concernent 5 thèmes dont l’actualité est toujours brûlante et qui concernent des secousses profondes qui animent la civilisation occidentale. Avant de survoler chacun de ces thèmes, je tiens à souligner le caractère accessible de chacun de ces textes ainsi que la vigueur et l’originalité de la pensée d’Umberto Eco qui ne se lasse pas de surprendre et donc de stimuler le lecteur.
1/ Penser la guerre est un collage de 2 textes parus respectivement à l’occasion de la première guerre du golfe et de l’intervention militaire de la communauté internationale au Kosovo. Si on peut rester prudents devant l’impossibilité et l’inutilité de la guerre comme le proclame Umberto Eco, force est de reconnaître la mise en lumière qu’il fait des difficultés de mener et de gagner les guerres au sens traditionnel. Depuis le caractère néfaste pour des pans de l’économie en passant par l’impact des opinions publiques et l’interpénétration du village global jusqu’à la nécessité de faire le moins de victimes, il nous montre que les enjeux de la guerre ont changé et qu’elle n’est peut-être plus « efficace ». Une réflexion à apprécier au regard de l’intervention US en Irak et Afghanistan.
2/ Le fascisme éternel est un texte qui essaie de préciser la nature polymorphe et insidieuse du fascisme et donc d’expliquer sa renaissance et sa menace permanente sur les démocraties du monde entier. Umberto Eco distingue le fascisme d’autres types de totalitarismes et surtout définit un ensemble de 14 traits intrinsèque du fascisme. Une grille de lecture intéressante.
3/ Sur la presse, est un rapport présenté devant le Sénat italien et qui porte sur les difficultés de la presse en raison notamment de la concurrence des autres médias. Ce qui est frappant dans ce texte, est la perception aigüe qu’à Umberto Eco de la tabloïdisation progressive, du grégarisme et des enjeux financiers et rédactionnels de la presse. Si l’auteur italien semble très (trop ?) remonté contre l’influence de la télé et des hommes politiques à ce sujet, il perçoit également la menace internet alors que le rapport n’est écrit qu’au milieu des années 90. Notons qu’Umberto Eco propose une voie de secours qui n’est pas la tendance actuelle en raison du degré d’exigence et des moyens qu’elle demande. Il souligne les dangers d’un quatrième pouvoir défaillant et dénaturé.
4/ Texte le moins abouti à mes yeux alors qu’il porte sur un sujet qui m’intéresse, Quand l’autre entre en scène. C’est un morceau de la correspondance d’Umberto Eco avec le cardinal Martini sur l’éthique naturelle et celle fondée sur la transcendance ou la foi. Il aurait tout simplement fallu développer un peu plus.
5/ Les migrations, la tolérance et l’intolérance est un collage de textes. Je veux souligner leur caractère original sur le thème de l’immigration. La distinction que fait Umberto Eco entre migration et immigration est vitale pour un regard neuf sur les mouvements de population. Sujet d’actualité s’il en est. Le lien est tout trouvé avec une réflexion sur le caractère naturel et profond de l’intolérance qui nécessite un travail d’éducation à la base. Rien de novateur dans ce 2ème texte, surtout comparé à celui sur l’intolérable qui propose ni plus ni moins que de redéfinir constamment notre seuil d’intolérable et de sortir de nos règles communes à chaque fois qu’il nous semble avoir atteint quelque chose que nous ne pouvons plus supporter.
Ouvrage intéressant, pistes de réflexion ouvertes sur ces sujets.
13:04 Publié dans Essais, Littérature Italienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : morale, guerre, presse, éthique, migration, immigration, tolérance
Ma Mercedes est plus grosse que la tienne – Nkem Nwanko
Dans ma mercedes est plus grosse que la tienne, il ne s’agit pas tant d’une mercedes que d’une Jaguar, celle d’Onuma, enfant prodigue de retour au village. A vrai dire n’importe quelle voiture de luxe (ou pas) aurait pu faire l’affaire pour ce qu’elle est censée représenter : la réussite sociale. La voiture demeure encore de nos jours un élément clé de la société occidentale. De par son importance dans l’économie, mais plus encore dans la symbolique, en tant que représentation de la modernité triomphante, du miracle de la technologie, de l’accomplissement de la liberté individuelle, notamment contre les contraintes d’espace et de temps, mais aussi en tant que prolongation de l’égo de son possesseur. Imaginez alors son impact dans les sociétés traditionnelles africaines et plus particulièrement dans un village du fin fond du Nigéria…
Onuma est un jeune homme doué qui a quitté le village pour Lagos où son intelligence naturelle, plus que des études finalement négligées, en a fait un chargé de relations publiques. Son retour au village à bord de sa Jaguar est l’occasion pour Nkem Nwanko d’aborder la question centrale du matérialisme au sein des structures traditionnelles – élargissement possible à l’occident. L’importance, la valeur d’Onuma est liée à sa voiture. Grâce à elle il est le centre d’attraction du village, c’est un homme admiré, adulé, respecté et qui est tenu en haute estime. Toute l’attention du village est concentrée sur lui qui est un mirage de la prospérité et de l’élévation sociale et culturelle.
Nkem Nwanko livre une sorte de parabole dont la morale est cruelle pour Onuma. L’objet de sa puissance se trouve être aussi celui de sa perte. Ou comment la Jaguar finit dans un ravin et devient une source d’ennuis financiers qui provoquent la chute d’Onuma. Ce dernier dont la valeur est attachée à la voiture se retrouve aliéné par ce bien matériel. Son prestige dépend de la Jaguar dont il ne peut se passer. Or un enchaînement malheureux de déboires et de pépins, une concordance fatale de mauvais choix l’éloignent chaque fois un peu plus de son objectif : récupérer son bolide et restaurer son aura.
La déchéance d’Onuma est progressive et sa fin pathétique. Elle n’est pas seulement une dénonciation du matérialisme triomphant et la culture de l’apparat. Elle met aussi en lumière les travers de certaines mœurs, certaines coutumes du village même si c’est aussi une attaque en règle contre l’individualisme triomphant et le mépris des non urbains. L’exploration psychologique du personnage d’Onuma est intéressante à maints égards. Il représente une figure de l’Africain qui n’est pas si commune en littérature. On peut éventuellement rester sur sa faim en ce qui concerne Lagos telle que perçue par Onuma ou encore regretter que les enjeux politiques du village qui apparaissent opportunément à un moment du livre ne soient pas exploitées de manière un peu moins simples.
Pathétique, riche en péripéties, ma mercedes est plus grosse que la tienne est un livre qui vaut néanmoins le détour.
13:02 Publié dans Littérature Nigérianne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : matérialisme, tradition
Dernier noël de guerre – Primo Lévi
Ce recueil a été constitué de nouvelles de Primo Lévi qui ne font pas partie d’autres recueils mais qui sont parues dans ses œuvres complètes au titre de pages éparses. Et le moins que l’on puisse dire après lecture de ces textes courts est qu’ils sont de natures différentes et donc forcément inégaux.
Pour commencer par les nouvelles qui me sont apparues comme les moins intéressantes et les moins réussies, je vais évoquer les interviews d’animaux. Primo Lévi se glisse dans la peau d’un journaliste qui interviewe une girafe, une taupe, une araignée ou encore une bactérie logée dans l’intestin humain. En quelques mots : l'humour tombe à plat et ce que ces nouvelles ont à nous dire sur les hommes et leur société est souvent banal, provoque un certain ennui et un profond désintérêt. C’est vraiment dommage que ces nouvelles occupent une place importante dans le recueil.
Les nouvelles d’inspiration vaguement fantastique, ou encore teintées de science-fiction forment le deuxième contingent du recueil. Si En une nuit possède un certain mystère que je recommande d’explorer et que le Buffet ou encore Etat civil ont des touches plaisantes d’humour et de décalage, Les fans de Spot de Delta Cep s’avère être une nouvelle ratée. Ces nouvelles sont globalement peu marquantes et pas d’une folle originalité.
Les nouvelles en forme de souvenirs de Primo Lévi sont plus réussies. La fin du gars de Marineo ou encore la chair de l’ours sont des textes qui portent une certaine intensité, un propos intéressant et font montre d’un art narratif plus captivant à défaut d’originalité. Il n’est pas non plus surprenant que la nouvelle la plus aboutie et la plus marquante du recueil soit celle qui donne son titre à ce dernier. Dernier noël de guerre est un témoignage poignant et fort dans la veine de ceux qui ont fait la notoriété de Primo Lévi – Si c’est un homme, la trêve…
Ce recueil de nouvelles assez décevant peut relancer la question de la valeur des œuvres de Primo Lévi hors témoignages incontournables et capitaux concernant son expérience des camps de la mort.
13:01 Publié dans Littérature Italienne, Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : camps, animaux
14.12.2009
La route – Cormac Mc Carthy
L’apocalypse a eu lieu. D’elle, on ne saura pas grand-chose jusqu’à la fin du livre. Juste le sentiment de quelque chose de terrible, de violent, d’énorme et de radical qui a emporté tout sur son passage. Le monde tel que nous le connaissons n’est plus. Et c’est seulement ce qui compte. En quelques pages, on a compris. Voilà ce qui reste de ce à quoi nous sommes tant attachés : des cendres.
Rarement livre a porté si loin un univers aussi sombre et triste, une immense désolation, une ambiance post apocalyptique qui hante le lecteur même une fois les pages fermées. Le ciel est livré pour l’éternité à la grisaille alors que la saison ressemble aux prémisses d’un impitoyable hiver nucléaire. Pluie, neige, cendres et aux alentours, des forêts qui brûlent, des arbres qui chutent, des infrastructures qui ne sont plus, des campagnes abandonnées, des villes détruites, vides, fantômatiques, en totale déliquescence.
Putréfaction des choses, des objets, des corps, de l’univers entier qui tombe en lambeaux. Cette ambiance est pesante, angoissante, irriguée d’une tension permanente, de peurs protéïformes. Cette prégnante atmosphère de fin du monde est une réussite. Les règles ont changé et le monde n’est plus que menace et survie. Les hommes ? Des ombres qui rôdent, des bêtes qui traquent, des silhouettes qui font peur. Il n’en reste plus tant que ça et ils sont livrés à la violence, à la barbarie, à des instincts bas et indicibles. L’humanité est morte, l’animal social aussi. Ces êtres que l’on rencontre sur la route n’en sont plus. Prédateurs ou proies, quelque chose de l’idée que nous nous faisons de l’espèce semble être parti en fumée.
Peut-être est-ce ce quelque chose que les héros anonymes du livre appellent le feu. L’homme et le petit que nous suivons semblent les derniers vestiges de la dignité humaine. Dans un road trip (à pied et avec un caddie) désespéré vers le sud et la côte, ils luttent pour préserver quelque chose qui semble handicapant et voué à disparaître en ces temps obscurs. Ils ne veulent pas sombrer dans la bestialité, s’adapter, survivre, d’accord mais en conservant une certaine éthique, une idée de ce que l’homme doit être, mais qu’il n’est plus. Ils ne tiennent que par cette idée, être les gentils comme dit le petit, malgré la fin du monde, malgré le danger, pour mémoire, pour ne pas sombrer comme les autres.
Il y a quelque chose de profondément tragique dans leur cheminement, l’espoir vain chevillé aux entrailles, les principes soumis à rude épreuve à chaque instant par un univers d’une extrême hostilité. L’homme et le petit ne peuvent pas rester sur place, trop dangereux, alors ils marchent. La route est leur destin et une sorte de fin en soi, un exil hors du temps et du monde, dans la lutte pour vivre et résister. Un chemin dangereux sur lequel rôdeurs, vandales, menacent, alors que la faim, le froid, la maladie les gangrènent. C’est d’une noirceur, d’une violence, d’un désespoir qui sont concentrés dans des scènes mémorables, de situations critiques qui ébranlent chaque fois un peu plus l’homme, le petit et le lecteur. Certains passages sont gravés dans le dur, avec une force visuelle et une charge émotionnelle intenses.
Pour le reste Cormac Mc Carthy laisse les émotions et les questions heurter brutalement le lecteur à travers des dialogues qui disent tout en peu de mots. L’essentiel est peut-être dans ces échanges ténus mais tellement denses et profonds entre l’homme et son fils. Ces phrases qui portent tout, disent ce qu’il faut faire, ce qu’il faut combattre, ce qu’il faut espérer, ce qui est mort, ce qui survit, ce qu’il reste et bien plus encore (le passé, leur futur, la mort, le bien, le mal, etc. L’homme ne tient que pour son fils, combien de temps ? Le petit ne tient que par la conviction inébranlable de ce qui est juste, une idée, un pressentiment niché au fond de son cœur et de son cerveau par ce même père. Parce qu’il en faut encore des hommes et des valeurs même après l’apocalypse. Il y a toujours de la vie qui reste même après que le diable soit passé. Tierno Monénembo, l’aîné des orphelins.
La route est un roman, juste, froid, dur et en même temps touchant dans cette relation exceptionnelle entre le père et le fils dans une situation hors normes. C’est un grand roman catastrophe dont l’ambiance est unique et, à la fois un roman d’apprentissage qui se penche sur ce qu’être un homme veut dire. L’écriture de Cormac Mc Carthy est sèche, tendue et acérée, au plus près de cette chute du genre humain, sans pathos, sans grandiloquence. Quand un livre est aussi marquant à la lecture et qu’à la fin, des images, des mots, des situations vous hantent encore, un seul mot : chef d’œuvre.
16:32 Publié dans Littérature Américaine, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : catastrophe, apocalypse, survie, humanité
03.12.2009
L’aîné des orphelins – Tierno Monenembo
En 1998, le festival de littérature Africaine de Lille, Fest’Africa, est à l’origine de Rwanda : écrire par devoir de mémoire. De quoi s’agit-il ? Le séjour en résidence au Rwanda pendant 2 ans – de 1998 à 2000 - de 10 écrivains africains. Pour voir, entendre, sentir, vivre et raconter le génocide Rwandais. Parmi les écrivains, Tierno Monenembo qui en a sorti un chef d’œuvre : l’aîné des orphelins.
C’est l’histoire de Faustin Nsenghimana adolescent de 15 ans, originaire de Nyamata que l’on prend en chemin alors qu’il rejoint Kigali après que le FPR ait repris le pays aux mains des impitoyables Interhamawhé et leurs leaders et alors que la colonne de réfugiés Hutus s’enfuit vers les pays voisins. Qui est vraiment Faustin et que lui est-il arrivé durant les jours où les machettes se sont abattues sur les crânes comme sur des noix de coco ? Où sont ses parents ? C’est le mystère savamment entretenu par Tierno Monenembo et qui est révélé uniquement à la fin du livre. Faustin n’est pas le Hutu qu’il paraît au début du roman, et la vérité qu’il a éclipsée de sa mémoire n’est pas celle que l’on pourrait soupçonner. La vérité est difficile bien sûr et elle jette une lumière différente sur le personnage principal lorsque le livre se referme.
Le brio de Tierno Monenembo se trouve dans son écriture. Il prend la voix de Faustin et raconte. Les pensées, les paroles de cet enfant de 15 ans que l’on sent malin, matois, menteur, turbulent, mais aussi marqué, transformé par ce qu’il a vécu, sont une merveille de style et de narration qui n’a rien à envier aux illustres prédécesseurs qui se sont glissés dans la peau d’un enfant pour raconter des choses difficiles, qui ne sont pas vraiment de leur âge. Le ton est énergique, le rythme vivant et le phrasé tout en oralité. Le sourire et le nœud au ventre se succède chez le lecteur qui ressent du plaisir et de la tristesse avec Faustin.
Les aventures de ce dernier le mènent à la délinquance puis finalement à la prison en passant par des heures glorieuses ou non dans un camp de jeunes prisonniers Hutus, dans un orphelinat tenu par une irlandaise, un squat de jeunes désœuvrés comme lui, un trou à rat qui lui sert de tanière et j’en passe. Ses histoires en disent beaucoup sur le Rwanda immédiat post génocide, un pays déstructuré, traumatisé qui a perdu ses repères, qui ne sait pas bien où il en est, qui essaie de rendre justice alors que, la prostitution, la pédophilie, la violence, la misère et le nihilisme règnent dans ses rues et dans ses entrailles.
C’est un des mérites de Tierno Monenembo d’évoquer cette période qui suit le génocide et qui n’est que rarement explorée par les romanciers. A travers le regard de son héros, on voit également venir la cohorte d’occidentaux – journalistes, humanitaires, aventuriers - qui étaient absents aux moments du drame et qui sont avides maintenant de tirer parti d’une manière ou d’une autre de la situation. En fait la période du génocide elle-même n’est surtout présente qu’à la fin du livre, lorsque le vécu de Faustin aux pires heures du génocide est conté.
Quand il ne parle pas de la période post-génocide, Faustin évoque son enfance et le souvenir de ce qu’était son village, sa famille, ses croyances. Alors terrible est la nostalgie, celle de celui qui a tout perdu. L’avant génocide n’est pas présenté de manière idyllique par Tierno Monenembo, bien au contraire, sont évoqués les nuages noirs qui s’amoncelaient sur le pays, les massacres commis lors des décennies précédentes, l’impossibilité de croire au déluge annoncé. Ces souvenirs restent emplis néanmoins dans l’esprit de Faustin du souffle de la vie avant l’odeur du sang et de la mort, de l’indicible. Il y a une drôlerie difficile à définir, dans les portraits que fait Faustin de son père, une espèce d’idiot bienheureux du village ou encore du sorcier Funga qui n’a cessé de jouer à Cassandre.
L’aîné des orphelins est une œuvre forte, qui marque le lecteur autant par le traitement des thèmes liés au génocide Rwandais, que par la lumière de Faustin son personnage principal. Le talent d’écrivain de Tierno Monenembo transpire dans la narration mais également dans une langue riche, inventive, souple, une habileté à toucher le lecteur et à jouer sur une large gamme de sentiments avec intelligence, subtilité. Très bon.
16:06 Publié dans Littérature Guinéenne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rwanda, génocide
26.11.2009
Fournaise – James Patrick Kelly
Sur Walden, Les pompiers luttent contre les incendies volontaires allumés par les Pukpuks. Ces derniers, véritables martyrs, se transforment en torches humaines pour réduire en cendres les forêts de cette planète. Pourquoi ? Parce que les Pukpuks sont les habitants originaux de cette planète qui est devenu le lieu d’une utopie de type pastorale. Walden est un monde qui fait l’apologie de la simplicité, de la vie agricole, qui vénère d’une certaine façon la forêt et la nature, qui refuse le progrès technologique et essaie de rester fidèle à ce qu’étaient les hommes à l’origine. Car assez rapidement on comprend que les hommes se sont répandus dans les étoiles – les mille mondes – et se sont délestés de leur corps, ont essaimé en civilisations bien éloignées de ce que nous connaissons.
Fournaise est un livre raté qui ne tient pas les promesses entrevues à la lecture, ni celles de la quatrième de couverture dithyrambique. Il est très intéressant que James Kelly se soit inspiré de Henry David Thoreau pour imaginer Fournaise. C’est un hommage à cet écrivain qui prône le retour à la terre, à la simplicité et à la révolte solitaire contre l’injustice et dont l’œuvre majeure donne le nom à la planète du livre –Walden ou la vie dans les bois. Cependant à la lecture de Fournaise on reste sur sa faim en ce qui concerne l’utopie de cette planète. L’univers de Walden n’est pas vraiment décrit, on en sait un peu sur son histoire mais pas assez, il en est de même de son fonctionnement et de son environnement qui restent trop flous. Quant aux idéaux qui président ce monde, ils restent aussi assez sommaires.
Il est dommage que la révolte des Pukpuks ne soit pas mieux exploitée et plus développée, dommage que l’humanité qui réside dans les mille mondes soit aussi peu explicitée, saisie. En fait on a l’impression que James Patrick Kelly pose les bases du roman et passe à autre chose. Et cet autre chose est ce qu’il y a de moins intéressant dans le roman, c'est-à-dire une intrigue banale sur Spur l’un des pompiers qui rencontre fortuitement le Haut Gégoire de L’ung, un personnage de l’en haut, des mille mondes, qui veut découvrir Walden.
L’idée de ce mioche, le Haut Gégoire de L’ung, est mauvaise et parasite le livre dans la mesure où le personnage n’est ni drôle, ni intéressant et ne permet finalement pas de savoir grand-chose de l’en haut, ni d’apporter un regard réellement différent sur Walden. Il n’aide pas vraiment non plus à approfondir la quête de sens et de vérité de Spur sur son monde et sur la révolte des Pukpuks à laquelle sont mêlés ses proches. Tout ceci s’enchaîne sans conviction, avec trop de facilité et peu de crédibilité. En plus, à l'exception de Spur et dans une moindre mesure de son épouse, les personnages sont creux.
Fournaise est un mauvais roman de science fiction malgré une idée originale qui n’est pas bien exploitée. Prix Nebula de la nouvelle 2007. Ah bon ?
21:59 Publié dans Littérature Américaine, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : utopie, dystopie
18.11.2009
Le vampire de Ropraz – Jacques Chessex

1903. Ropraz, coin perdu de Suisse romande. Quelques jours après son enterrement, la tombe de la jeune et jolie Rosa Gilliérion, la fille d’un notable, est profanée. Le crime est horrible, nécrophilie, anthropophagie, mutilation. La petite bourgade est en émoi. D’autant plus que dans un délai relativement court, deux autres cadavres de jeunes filles sont victimes des mêmes atrocités. Le mythe du vampire s’installe rapidement et la recherche du coupable occupe tous les esprits.
Jacques Chessex a une écriture épurée et sèche qui fait mouche. Elle s’efface pour laisser le pouvoir brut des faits toucher le lecteur. La violence et l’horreur imprègnent les pages à coups de descriptions brèves, cliniques. Il y a une justesse des mots qui installent rapidement le décor, l’ambiance et le contexte dans lequel se développe ce fait divers. Jacques Chessex dit la solitude, la rudesse de la campagne, de ces endroits perdus où la promiscuité, l’ennui, le grégarisme font un mélange peu gouteux d’alcool, de froid, de jalousie, de suspicions, de violences.
Alors quand surgit une affaire comme celle du vampire de Ropraz, il faut un bouc émissaire. Au secours René Girard. Vite. Ce sera donc Charles Augustin Favez, le vampire tant recherché. Un peu simple d’esprit, ce jeune homme qui s’adonne à des actes de zoophilie apparaît comme le coupable idéal. Il sera condamné à la réclusion à perpétuité et ce en dépit de l’intervention d’un psychiatre qui s’attache à comprendre ce cas particulier et à le sauver d’une injustice.
Dans cette deuxième partie du livre, Jacques Chessex montre les mécanismes de rejet, de colère et de violence du village qui veut son coupable et sa vie. Sous les yeux du lecteur, le déchaînement des passions est palpable. Jacques Chessex présente aussi l’autre face de ce mouvement en la personne de cette étrange femme qui est attirée par celui qui est rejeté, mais aussi par le monstre, l’odeur de souffre et de sang. En parallèle, il déroule l’enfance, l’existence de Charles Augustin Favez qui se révèle avoir été placée sous les plus mauvais auspices. Maltraitance, exclusion, perversité, pauvreté et bien d’autres calamités vont traumatiser à jamais celui dont à aucun moment on n’est sûr de la culpabilité.
Le vampire de Ropraz est un plus qu’un récit de faits divers intéressant. Il dispose d’une force liée au style de Jacques Chessex et aux mythologies, aux mécanismes sociologiques, psychologiques qu’il met en œuvre. Il est juste dommage que la fin du livre, dans laquelle l’auteur laisse libre cours à son imagination, ne soit pas vraiment convaincante, un peu artificielle. Cela ne porte pas trop atteinte à la qualité de l’œuvre dont la lecture est vivement recommandée.
11:22 Publié dans Littérature Suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : faits divers, mal, déviance
17.11.2009
Bartleby le scribe – Herman Melville
Bartleby le scribe est une nouvelle d’Herman Melville parue au milieu du dix neuvième siècle et qui a connu une trajectoire ascendante pour s’échapper du recueil de textes dans lequel elle était, les contes de la véranda, pour finalement devenir le texte le plus connu de l’écrivain américain aux côtés de Moby Dick.
Qui est donc ce personnage de fiction désormais notoire ? Un jeune homme embauché par un homme de loi de Wall street, le narrateur, afin de recopier des textes. Après une brève introduction dans laquelle le narrateur présente une partie de son parcours, son activité et les 3 autres employés de son cabinet, Bartleby entre en scène. Apparaissant au début comme un besogneux appliqué et solitaire, ce nouvel employé glisse progressivement vers une attitude difficile à définir.
D’abord Bartleby ne préfère pas faire une tâche qui fait partie de ses attributions et puis petit à petit, il préfère faire de moins en moins de choses, et ce jusqu’à l’inactivité totale. Préférer ne pas faire, telle est sa propre formule. Non content de devenir complètement inutile, il semble se lancer dans un projet nihiliste, se nourrissant le plus chichement possible, dormant sur son lieu de travail, ne développant aucune activité susceptible de lui demander un effort, ne présentant d’intérêt visible pour aucune activité physique ou intellectuelle. Un poids mort.
Bartleby le scribe se lit vite et facilement, et à vrai dire il n’est pas besoin de s’attarder sur des questions stylistiques au sujet de cette nouvelle. En fait, la réussite du texte réside essentiellement dans le mystère concernant les motivations de l’attitude de Bartleby. Mystère qu’Herman Melville ne lève pas à la fin de la nouvelle et qui autorise toutes les interprétations. Bartleby se prête ainsi à de nombreuses appropriations et chacun est libre de plaquer sur cette figure littéraire ses propres désirs.
Cette sortie du monde, ce retrait hors de la vie ou ce repli extrême sur soi, ce mépris pour le commerce du monde et les us et coutumes inspirent ainsi de nombreuses lectures. Bartleby peut être vu comme un nihiliste, comme un anarchiste original, un misanthrope, un roi de l’absurde, un mystique, un ascète et j’en passe. La nouvelle étant située à Wall Street une lecture originale fait de Bartleby un résistant à l’asservissement au monde du travail, au règne de l’argent et au capitalisme conquérant.
Si j’ai un faible pour cette lecture, la mienne voit en Bartleby, une sorte de Diogène de Sinope, le cynique. Bartleby tente le pari d'une vie réellement indépendante et renonce à la comédie humaine, de sorte qu’il valide la phrase du maître es littérature Borges à son sujet 'Il suffit qu'un seul homme soit irrationnel pour que les autres le soient et pour que l'univers le soit'. C’est ça Bartleby.
14:49 Publié dans Littérature Américaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : absurde, nihilisme, solitude, retrait
09.11.2009
Mademoiselle Bonsoir / La reine des garces – Boris Vian
Mademoiselle Bonsoir
Ce texte inédit de Boris Vian est une comédie musicale qui n’a jamais vu le jour. A la base une belle idée un peu humaniste et un peu loufoque transformée en commerce florissant: une chanteuse pleine de charme pour bercer les insomniaques et les solitaires de toutes espèces. Pour le reste des ficelles classiques de Vaudeville, et une pièce qui gagnerait à être mise en scène. C’est assez plaisant, drôle par moments et d’une certaine fraîcheur et inventivité quand on laisse parler son imagination. Il ne faut cependant pas trop en attendre, seulement du plaisir rapide. Sur le papier, on a une grande louche d’amour, une pincée d’amitié, des gangsters d’opérette et des retournements de situation parfois un peu rapides, alambiqués pour une intrigue finalement simple et convenue. A prendre pour ce que c’est, un bon divertissement.
La reine des garces
Parue en même temps que Mademoiselle Bonsoir, La reine des garces, est une pièce de théâtre plus longue qui fait montre de la même énergie et fantaisie dans le plus pur style théâtre de boulevard. Il faut reconnaître beaucoup de rythme à cette pièce qui enchaîne les péripéties et les retournements de situations. A partir d’une série de quiproquos, une jeune première blessée se transforme en garce prête à blesser tout son monde – père compris - et à tout écraser sur son passage, bien aidée par des personnages loufoques. C’est parfois drôle – moins que Mademoiselle Bonsoir -, truffé de bons mots – plus que Mademoiselle Bonsoir - et d’originalités, mais il y a également un peu plus de longueurs. C’est un bon vaudeville qui mériterait d’être monté pour apporter un bon moment de théâtre.
Difficile pour moi de dire en conclusion, dans quelle mesure ces deux vaudevilles plaisants ont quelque chose de spécial. Bien que de Boris Vian, ils ne me semblent pas supérieurs à d’autres, même si de bonne facture. Se laissent lire.
15:59 Publié dans Littérature Française, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vaudeville
13.10.2009
Après le tremblement de terre – Haruki Murakami
En 1995, un tremblement de terre de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter frappe Kobe, sur l’île de Honshu au Japon. Bilan : plus de 6000 morts et des dizaines de milliers de blessés, sans parler des dégâts matériels. C’est à la suite de ce drame qu’Haruki Murakami retourne dans son pays après des années d’exil en Europe et aux Etats-Unis. Les 6 nouvelles de ce recueil portent en elles les stigmates de cette catastrophe.
Il ne s’agit pas ici de parler de manière directe du tremblement de terre, ni d’évoquer tout ce qui pourrait nous venir à l’esprit au sujet de ce genre de tragédies en termes d’images. Pour Haruki Murakami, le séisme est intérieur. Le tremblement de terre de Kobe traverse toutes les nouvelles, les relient d’une façon indirecte - sans que les nouvelles aient de connexion les unes avec les autres - par la fracture, la faille béante qu’elle ouvre dans l’existence des personnages. Le tremblement de terre survient en chacun d’entre eux, polymorphe, un ennemi intérieur qui brusquement surgit et les bouleverse.
Ce qui frappe dans ces nouvelles est l’extrême solitude de ces personnages communs qui sont confrontés à des interrogations silencieuses mais violentes qui les rongent. Que ce soit cet homme brutalement quitté par sa femme qui le trouve vide ou encore cette femme en voyage en Thaïlande qui en veut à un homme au point de souhaiter sa mort en passant par ce jeune homme qui suit un inconnu dans la rue qui pourrait être son père inconnu ou encore ces deux passionnés de feux de camp qui souhaitent se donner la mort.
Haruki Murakami a une manière subtile de dire les maux intérieurs. Il narre avec une certaine fluidité, de la finesse, dans une ambiance minimaliste et parfois teintée de fantastique, mystérieuse, des angoisses existentielles fondamentales, d’une profondeur soudainement vertigineuse. Impossible de ne pas reconnaître l’élégance de son écriture qui confère de la beauté mais aussi une puissance inouïe à des sentiments de perte, de nostalgie, d’échec, de vide, d’absurde, de mélancolie.
Après le tremblement de terre est un excellent recueil de nouvelles, fort et original dans son approche du séisme de Kobe.
11:40 Publié dans Littérature Japonaise | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : catastrophe, solitude
08.10.2009
Carton Jaune – Nick Hornby
Si vous n’aimez pas le football, si vous n’y comprenez rien et trouvez incroyable la passion qu’il provoque, ce livre n’est certainement pas pour vous, passez votre chemin. Peu importe que Nick Hornby essaie aussi d’expliquer la fièvre du football, sa fièvre aux néophytes, aux sceptiques. Je crois vraiment que pour totalement apprécier Carton Jaune, il est préférable d’être un amateur de ballon rond. En effet, Carton Jaune est l’autobiographie d’un fan d’Arsenal. L’intérêt du livre ne réside pas dans l’existence de Nick Hornby, narrée sur plus d’une vingtaine d’années : sa famille divorcée, ses relations avec son père, sa belle-famille, ses premiers amours pathétiques, son parcours scolaire moyen, ses orientations professionnelles hasardeuses, ses crises existentielles, ses désirs d’écriture, son adhésion à la classe moyenne, etc. de la province anglaise à Londres. Tous ces éléments qui n’ont rien d’original ne prennent valeur que par leur traitement original à travers le prisme du football.
Il est dingue de voir comment le ballon rond est entré dans la vie de Nick Hornby et a tranquillement pris le fauteuil principal pour régenter toute sa biographie qu’il déroule en parallèle de l’histoire du club d’Arsenal. Carton Jaune est un livre intéressant lorsque Nick Hornby explique sa passion, son amok, du football. Il raconte sa difficile condition de supporter, d’une certaine façon une ascèse, qui demande d’insensés sacrifices de toutes sortes. Il faut dire qu’il est de ceux qui ne ratent pas un match, de ceux qui peuvent en parler des heures sans s’arrêter, de ceux qui en font une philosophie, une métaphore de l’existence, de ceux qui croient qu’il n’a pas d’égal sur bien des plans, de ceux qui sont capables de suivre fidèlement le même club pendant plus de vingt ans et de se rendre au stade tous les samedis, d’effectuer des déplacements, de rater des évènements importants pour un match, de perdre la raison, de déborder de sentiments pour un autre match, etc.
Il n’est pas évident d’écrire sur le sport, d’où la valeur de Carton Jaune. Chaque chapitre est construit autour d’un match d’Arsenal et des évènements qui l’entourent. Suivez l’histoire du club, découvrez là, vivez donc ses grands moments, ses pires aussi, voyez ses personnalités légendaires – Adams, Winterburn, Wright, Graham, Mee -, écoutez son ambiance – Highbury - et à partir de là, réfléchissez sur le football en général. Les supporters, le hooliganisme, le racisme, la logique financière, les stades, les compétitions, la révolution de la TV, etc. Le tout jalonné de moments tragiques ou magnifiques que tout amateur de football connaît : Pelé et le Brésil 70 – la meilleure équipe de tous les temps - ou la tragédie du Heysel.
Je suis passionné de football et je dois dire que rien que pour ça, j'ai apprécié Carton Jaune.
16:12 Publié dans Littérature Anglaise | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sport, passion
07.10.2009
Pays perdu – Pierre Jourde
Un pays perdu ? C’est ce à quoi ressemble le petit village du Cantal qui est au centre de ce livre. Pour l’histoire, c’est deux frères qui reviennent dans le village de leur enfance parce que l’un d’eux a hérité d’un cousin. Durant le court laps de temps qu’ils passent au village pour chercher un éventuel magot caché dans la ferme laissée en héritage, se déroule l’enterrement de la fille d’un des habitants, récemment décédée. Le retour au pays natal de ceux qui sont devenus assez tôt des citadins est l’occasion de raconter ce coin, une espèce de bout du monde.
Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans Pays perdu. Pas besoin. Ici, il s’agit juste du portrait du village et de ses habitants. Portraits qui défilent les uns après les autres. Ceux qui pensent que les descriptions n’ont plus d’avenir en littérature en sont pour leurs frais. Pierre Jourde réhabilite l’art du portrait et de la description en se faisant succéder sous nos yeux ébahis, un monde autre. En fait un monde que l’on croyait disparu ou peut-être fantasmé, celui de la ruralité âpre et dure, de la tradition, enfoncé dans une espèce d’immobilisme, vaincu par la désuétude.
Qu’est ce que ce pays alors ? Un monde qui se meurt, une réminiscence du passé. Un monde rongé par l’alcool, la promiscuité, la dureté de l’existence. Un décor aride, rustique froid qui semble écraser les existences du poids du néant, de l’absence d’horizon. Ici les grandes valeurs semblent porter le vice sur leurs dos. Ici, on est buriné, maltraité par la vie mais on la lui rend bien, au moins sur les voisins et les gens de l’extérieur, parce qu’évidemment on n’aime pas les gens de l’extérieur.
Pierre Jourde arrive à faire exister avec force chacun des habitants de ce village à l’esprit de son lecteur. Leurs petites histoires, leurs manières, leurs traits sont restitués, sans concession, avec justesse. Il les met à nus, ouvre leurs entrailles peu ragoûtantes et livre leurs secrets, leurs maux intimes, leurs failles, leurs défaites. C’est dur, c’est moche mais en même temps il faut reconnaître que ces habitants sont contés avec une langue riche qui d’une certaine façon leur donne un aspect poétique brut, une densité fascinante.
Pays perdu est un livre intéressant. Il a valu à son auteur de violentes représailles lors de son retour sur les terres de son village qui lui a inspiré ce livre. Certains habitants n’avaient pas aimé ce qu’ils pensaient être leurs portraits.
13:57 Publié dans Littérature Française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : misère, ruralité, portraits
29.09.2009
L’aleph – Jorge Luis Borges
L’aleph est un recueil de dix sept nouvelles originellement paru dans les années 50. Uniques, ces nouvelles portent l’empreinte de Jorge Luis Borges. C'est-à-dire, outre le fait qu’elles comportent souvent une dimension fantastique, une atmosphère d’étrangeté, elles suintent l’érudition et sont truffées de références littéraires, historiques, culturelles, directes ou implicites. Ce sont des constructions originales qui ouvrent des pistes de réflexion sur des thèmes classiques : l’immortalité, la vengeance, etc. Parfois, les nouvelles de Jorge Luis Borges ne tiennent que sur un concept, une idée autour de laquelle est brodé avec plus ou moins de réussite le texte. Ce qui peut amener à relativiser la valeur de certaines de ses nouvelles. Mais celles d’aleph dont je rends compte ci-dessous sont en majorité réussies et font montre d’une rare intelligence:
1/ L’immortel : une nouvelle réussie sur l’immortalité et sa quête. Elle a un rythme soutenu avec un enchaînement d’aventures qui mêlent mythologie, histoire et littérature – on y croise Homère…L’idée : le contraire de toute chose existe quelque part.
2/ Le mort : l’histoire d’un argentin qui devient bandit en Uruguay et, très ambitieux, désire grimper dans sa bande jusqu’à être Calife à la place du Calife. Ca ne se passe pas comme prévu. Nouvelle plaisante, avec un dénouement surprenant. Rien de plus.
3/ Les théologiens : nouvelle sur la bataille entre Aurélien et Jean de Pannonie, deux gardiens de l’orthodoxie chrétienne qui démontent les hérésies. Tous les deux finissent sur le bucher. Ironie. Nouvelle aussi sur la jalousie et le talent car c’est Aurélien qui amène la chute de Jean, bien plus brillant. Nouvelle très intéressante et très érudite.
4/ Histoire du Guerrier et de la Captive : réflexion sur l’intégration et l’assimilation qui prend à la fois appui sur l’histoire d’un guerrier longobard au sixième siècle et celle d’une anglaise chez les indiens. Nouvelle intelligente.
5/ Biographie de Tadeo Isidoro Cruz : c’est une nouvelle sur la découverte subite et brutale de sa nature profonde, de sa destinée par un homme. L’illustration par l’histoire de Tadeo Isidoro Cruz vaut surtout pour sa chute.
6/ Emma Zung : Ma nouvelle préférée. La vengeance machiavélique d’une jeune fille. Brillant stratagème.
7/ La demeure d’Astérion : Une nouvelle qui fait référence à la mythologie et à l’un de ses personnages d’un point de vue interne. Original et mystérieux jusqu’à son dénouement.
8/ L'Autre Mort : nouvelle sur les modifications de l’histoire et les paradoxes spatiotemporels qui est péniblement illustrée à travers les doutes et les changements dans la biographie d’un gaucho.
9/ Deutsches Requiem : Une de mes nouvelles préférées du recueil. Le nazisme vu de l’intérieur. Après la défaite, avant son exécution, les pensées d’un bourreau sur ce qu’a été cette idéologie et son application. Glacial.
10/ La Quête d'Averroës : nouvelle un peu ennuyante sur le sens des mots, avec un Averroes qui bute lors de la traduction d’Aristote sur les mots comédie et tragédie.
11/ Le Zahir : ou le thème de l’obsession. Il s’agit ici d’une pièce de monnaie. Bof.
12/ L'Écriture du Dieu : Une nouvelle à l’atmosphère étrange, très prégnante, à l’histoire originale entre la folie, l’obsession et le mystique. Un homme enfermé avec, de l’autre côté des barreaux qui séparent la cellule en deux, un jaguar. Il est à la recherche d’une phrase, d’un mot ultime pour se libérer.
13/ Abenhacan et Bokhari mort dans son labyrinthe : l’histoire d’un homme qui se cache dans un labyrinthe pour échapper à un poursuivant. Une espèce d’histoire policière dont la solution révèle une histoire autre que celle qui est d’abord perçue. Exercice intéressant, pas inoubliable.
14/ Les deux Rois et les deux labyrinthes : Très courte et très brillante. Nouvelle sur la nature polymorphe du labyrinthe qui n’est pas toujours ce qu’on croit. Une histoire de vengeance aussi.
15/ L'attente : peut-être lue comme une histoire sur la destinée. Un homme se cache visiblement par peur de quelque chose qui relève de l’inéluctable. Pas si originale.
16/ L'homme sur le Seuil : une nouvelle plutôt faible sur ce qui est arrivé à un juge impitoyable, délégué par l’administration anglaise en Inde, pour ramener l’ordre dans une province.
17/ L'Aleph : dommage que l’idée originale de cette nouvelle, l’aleph lieu ou objet qui permet de voir tout l’univers d’un coup, soit noyée dans une histoire manquant d’intérêt, mais pas de longueurs...
Ce recueil est à lire.
11:14 Publié dans Littérature Argentine, Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : immortalité, destin, vengeance
22.09.2009
L’étranger – L’homme qui rentre au pays – Alfred Schütz
Ce livre est composé de deux essais qui représentent deux faces d’une même problématique : l’intégration de l’individu dans une société. Alors que L’étranger se penche sur la situation d’un immigrant en terre inconnue, L’homme qui rentre au pays traite du retour au pays natal. Ecrits à la fin de la seconde guerre mondiale les deux essais peuvent être lus à la lumière de l’expérience personnelle du sociologue Alfred Schütz qui a fui sa Vienne natale et l’Hydre nazie pour s’installer aux Etats-Unis en 1940.
A travers l’étranger, Alfred Schütz plonge au cœur d’une problématique vitale pour nos sociétés à l’heure des migrations et des immigrations, du cosmopolitisme, du multiculturalisme et du mondialisme. Le mérite du court essai du sociologue autrichien est de schématiser les processus complexes d’intégration, d’assimilation à l’œuvre pour l’immigrant, mais plus généralement aussi pour tous ceux qui désirent pénétrer un groupe social spécifique. Toute la difficulté tient au fait que la culture est nature pour celui qui la possède. Il n’y fait plus attention, alors que l’étranger doit d’abord se défaire du point de vue extérieur que lui fait avoir sa propre culture et puis faire nature de la culture d’autrui. L’homme qui rentre au pays explique plutôt comment la culture, le « chez soi » d’un homme peut lui devenir étranger. Alfred Schütz prend régulièrement l’exemple du retour du vétéran de guerre au foyer pour souligner la logique propre au retour. Le détachement de sa culture, l’anomie qui peut résulter de l’assimilation d’une autre culture ou de l’éloignement de la sienne sont explicités. L’homme qui rentre au pays n’est plus le même, sa culture non plus. Un processus de réintégration est nécessaire pour qu’il cesse d’être un étranger et pour que tout lui redevienne naturel au sein de sa propre culture.
Si ces deux courts essais n’ont rien de révolutionnaire dans leurs propos aujourd’hui, c’est que, nous sommes bien souvent confrontés à ces deux situations en permanence soit parce que nous sommes fréquemment en contact avec des étrangers ou des hommes qui rentrent au pays, soit parce que nous sommes ces deux archétypes. En permanence. Ces idées sont devenues des évidences, développées dans de nombreuses œuvres littéraires depuis. Le livre d’Alfred Schütz a le mérite de clarifier de manière concise, précise les problématiques inhérentes à ces situations. En peu de phrases, la complexité et l’ambiguïté de l’aventure intérieure de l’étranger ou de l’homme qui rentre au pays sont explorées.
00:32 Publié dans Essais, Littérature Autrichienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : immigration, exil, culture
17.09.2009
Kirinyaga – une utopie africaine - Mike Resnick
Kirinyaga est un recueil de 8 nouvelles encadrées par un prologue et un épilogue, rédigé par Mike Resnick pendant une dizaine d’années et multi récompensées par les prix de référence de la littérature de science-fiction (Hugo, Nebula).
Elles parlent toutes d’une utopie mise en place par Koriba, un intellectuel Kenyan d’origine Kikuyu. Bien qu’il ait fait ses études dans les plus grandes universités anglo-saxonnes, ce dernier rejette l’occidentalisation du Kenya, qui en ce vingt deuxième siècle est devenu un univers sur urbanisé, pollué, envahi par la technologie, dont la faune a disparu. Koriba aspire donc à revenir au mode de vie traditionnel, ancestral des Kikuyus, avant que n’arrivent les occidentaux. Ce rêve devient réalité avec l’aide de l’administration Kenyanne qui autorise la fondation de la colonie utopique de Kirinyaga, une petite planète terraformée, qui porte le nom du mont Kenya à l'époque où y siégeait encore Ngai le dieu des Kikuyu. Sur Kirinyaga, Koriba est le Mundumungu, sorcier et autorité morale en charge de préserver cette utopie et de maintenir le mode de vie traditionnel des Kikuyus.
Kirinyaga est un ouvrage qui permet d’apprendre beaucoup de choses sur ce peuple Kenyan et ses traditions. Mike Resnick reconstitue le mode de vie pré colonial des Kikuyus. Chaque nouvelle permet de découvrir des coutumes, des mythes, mais aussi l’organisation sociale, l’articulation de la vie communautaire au sein de ce peuple, etc. Il fait revivre également la tradition orale des Kikuyus en truffant chaque nouvelle de contes traditionnels qui sont des outils d’apprentissage de l’existence, de transmission de sagesse pour ce peuple, de divertissement aussi, et un régal pour le lecteur.
A travers Kirinyaga, Mike Resnick mène en fait une brillante réflexion sur l’utopie. C’est l’un des propos majeurs de ce livre. Qu’est ce qu’une utopie ? Quand est-elle réalisée ? Comment la pérenniser ? Peut-elle évoluer ? L’utopie de(s) l’un(s) est-elle celle des autres ? Quelle place pour le monde extérieur dans une utopie - question d’autant plus primordiale à une ère de l’accès, du transport et de la communication, de la modernité ? Chaque nouvelle confronte Koriba à ces questions et montre ses différentes tentatives pour maintenir l’utopie Kirinyaga devant les assauts de la modernité. A un moment ou à un autre, le changement survient, la technologie s’infiltre, le savoir se métamorphose, le doute s’installe, la cohérence culturelle s’effrite. Et des questions spécifiques, propres à cette utopie africaine émergent.
Kirinyaga reproduit en quelque sorte le choc des cultures qui a eu lieu au moment où l’occident est entré en contact avec l’Afrique. Et à la suite reprend en toute logique des thématiques chères à la littérature et à la réflexion Africaines profondément marquées par ces évènements (cf. L’aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, Le monde s’effondre de Chinua Achebe ou encore d’autres). La problématique qui mène Koriba à la création de Kirinyaga est celle d’une grande partie de l’Afrique depuis son contact avec l’occident. Quelle place pour les traditions dans la culture moderne ? Comment être africain et pas seulement un occidental noir ? Comment ne pas se perdre ? Quoi prendre dans la culture de l’autre tout en préservant la sienne ? Comment ne pas céder devant la prouesse, la magie de la technologie ? Comment se réapproprier sa propre histoire et sa propre culture sans édulcorant, sans idéalisation et sans retour en arrière ?
La volonté de préserver l’utopie Kikuyu ouvre la voie à la tentation tyrannique chez Koriba. Ou comment l’utopie glisse vers la dystopie et comment Kirinyaga offre aussi le portrait d’un fanatique culturel, d’un extrémiste obscurantiste et d’un intellectuel fourvoyé. Au choix. Koriba est dépassé de toutes parts par les forces du changement, quand une petite fille apprend à lire et écrire quand des étrangers arrivent sur Kirinyaga, quand la médecine moderne vient le contredire, quand la vacuité de cet univers immobile et immuable ankylose une partie de la jeunesse, etc. Il sait que tout est dans la cohérence d’une culture et est prêt à tout pour conserver celle des Kikuyus.
Plus originale encore, la possibilité de voir aussi dans Kirinyaga, une utopie non seulement africaine mais aussi occidentale. Ce Kenya que rêve Koriba, est aussi celui dont rêvent les touristes occidentaux. Faune, flore, exotisme, recul technologique, étrangeté culturelle, peut-être même barbarie. Kirinyaga peut-être le rêve de touristes ou d'immigrants à la recherche d'authenticité, d'originalité, de différence, de choc. Il faut dire qu'une grande partie de l'Afrique se reconnaîtrait plus dans le rôle du fils de Koriba, un kenyan occidentalisé que dans celui dans lequel le rêve de Koriba tente de l'emprisonner.
Kirinyaga est une œuvre forte, dense et profonde qui ouvre la porte à un vaste champ de réflexions. C’est aussi un livre magnifique, empreint de beauté, de tristesse, de mélancolie, de solitude, car c’est le livre d’un monde, d’une foi, d’un homme qui meurent tout en étant celui de forces d’espoir, de connaissances, de changements qui ne cessent de chercher la voie pour éclore. Kirinyaga est un chef d’œuvre dont je recommande particulièrement la nouvelle Toucher le ciel.
15:11 Publié dans Littérature Américaine, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : utopie, colonisation, dystopie, afrique
16.09.2009
Pedro Paramo – Juan Rolfo
Lorsque la mère de Juan Preciado meurt, elle lui fait promettre de se rendre à Comala trouver son père qu’il ne connaît pas et qui les a abandonnés : Pedro Paramo. Dès les premières pages, on comprend que cette quête du père est complexe. En effet, Comala est un village désert, abandonné, dont tous les habitants semblent avoir péri ou disparu. L’unique alternative pour trouver Pedro Paramo est d’écouter les voix qui hantent le village. Elles racontent par fragments l’histoire du village et permettent à Juan Preciado de connaître la vérité sur son père et sur le village de Comala.
La véritable valeur de Pedro Paramo tient au procédé narratif du livre. Les voix des habitants décédés du village s’enchaînent, se mêlent s’alternent sans véritable ordre, ni réelle logique. Ce sont des fantômes qui habitent les lieux et qui prennent inopinément la parole pour conter des histoires à Juan Preciado. Ils envahissent son sommeil, ses rêves, son esprit, exhalent des murs, des pièces des maisons pour livrer un puzzle qui lentement se reconstitue. Avouons-le clairement, c’est assez déroutant comme procédé de narration, c’est parfois embrouillé, et le livre peut perdre en impact, mais c’est aussi original et empreint d’une atmosphère spéciale. En effet, Pedro Paramo est un livre dont l’ambiance a quelque chose du rêve éveillé, et du fantastique, mêlant présent et passé dans une brume difficile à définir. L’écriture aérienne de Juan Rolfo y contribue grandement et empêche le lecteur de totalement décrocher de l’enchevêtrement de toutes ces histoires.
Ces dernières montrent que le père de Juan Preciado, Pedro Paramo est tout simplement une espèce de tyran local qui a fait main basse sur le village de Comala et imposé avec l’aide de sa descendance, violence, viol et truandise. Un homme qui ne semble avoir du cœur que lorsqu’il s’agit de Susanna, l’amour de sa vie, partie. En fait rien de forcément transcendant. Souvent on a l’impression d’être dans l’anecdote, certes intéressante, même si des épisodes de la vie de Comala surnagent et marquent, comme l’arrivée d’une guérilla en route pour la conquête du pouvoir central par exemple. Les méfaits de Pedro Paramo défilent donc jusqu’à sa fin tragique.
Pedro Paramo n’est pas le chef d’œuvre attendu, mais c’est néanmoins un portrait original, un livre doté d’une identité propre et intéressant pour la technique narrative et le style de Juan Rolfo.
13:57 Publié dans Littérature Mexicaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : père, tyran, écriture, onirisme

