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Fahrenheit 451

  • Retour à Little Wing – Nikolas Butler

    Retour à Little wing.jpgIls sont quatre amis d’enfance issus de Little Wing, une insignifiante bourgade de fermiers du Middle West américain : Kip, Lee, Hank et Ronny. Des amis avec des trajectoires différentes. Après des années à trimer, Lee est aujourd’hui une rock star mondiale avec une vie de strass et de paillettes à des années-lumière du quotidien de Little Wing où vit encore son meilleur ami Hank. Ce dernier est un agriculteur qui peine à joindre les deux bouts avec sa ferme mais qui jouit d’un bonheur conjugal avec sa femme Beth et incarne une continuité, une permanence des choses à Little Wing. Kip, lui est devenu un riche courtier en matières premières et a décidé de revenir s’installer dans la ville pour lui redonner du souffle en reprenant et en redynamisant le vieux silo à grains où ils montaient tous les quatre pour admirer le soleil couchant avec Ronny. Le dernier membre de la bande est un ancien champion de rodéo, petite gloire locale, devenu handicapé suite à un accident de beuverie.

    Il y a quelque chose dans Little Wing qui aimante chacun de ces quatre personnages et qui les y fait revenir inévitablement ou les empêche de la quitter. Cette terre qui se meurt petit à petit, avec son bar minable, ses commerces qui ferment, ses champs de maïs qui n’arrivent plus qu’à faire subsister ses habitants, à leur offrir une réalité en apparence plus étriquée que celle qu’offre le vaste monde moderne des médias. Peut-être est-ce en raison de ses paysages de l’Amérique profonde, celle du Wisconsin, de ses grands lacs, de ses terres enneigées qui s’inscrivent profondément chez ceux qui y sont nés. « Notre vraie patrie, c’est l’enfance » (Baudelaire). Little Wing, c’est l’autre Amérique, loin de New York ou de la Californie, celle des petites communautés qui défendent ces valeurs dont se targuent encore tous ses citoyens.

    Revenir à Little Wing, y rester ou en partir. Pour nos quatre amis, les alternatives ne sont pas les mêmes. En fonction de leurs trajectoires et de leurs problématiques présentes, chacun a un rapport singulier à Little Wing et avec les autres membres de la bande. Prenant chacun la parole, ils racontent leurs enfances à Little Wing, leurs espoirs, leurs combats pour en arriver à leurs situations présentes, les liens qui les unissent malgré le temps, la distance et les épreuves, ce qui les séparent aussi. Kip, Lee, Ronny, Hank et même Beth, constituent l’âme de Little Wing. Ils en racontent l’histoire en même temps que la leur. Ils en disent l’essence tout en la dépassant pour toucher à l’universel car en fin de compte, ce dont il s’agit, ce n’est rien de moins que des histoires, d’hommes qui se cherchent, d’amour, de fraternité, d’échecs, de réussites, de failles intimes, d’hésitations. La vie quoi.

    Ce roman choral est une réussite. Les personnages ont une force et une épaisseur de personnages qui les maintiennent à l’esprit du lecteur. Nikolas Butler fait preuve d’une réelle maîtrise narrative dans la mise en scène, des interactions entre ses personnages, des différents rebondissements et intrigues. Son livre est un véritable page-turner qui fait preuve d’une humanité et d’une présence fortes notamment grâce à son atmosphère et à ses magnifiques descriptions du Wisconsin. Dans une langue simple, juste et agréable, le jeune auteur américain délivre des moments touchants et intelligents au sein d’une ode à sa terre.

    Simple, efficace et très bon.

  • Art – Yasmina Reza

    Art reza.jpgAprès la grande déception que fut la lecture de trois autres pièces de théâtre de Yasmina Reza, je n’étais guère enthousiaste à l’idée de poursuivre l’exploration de l’œuvre de la dramaturge, fut ce avec Art qui est considéré par certains comme son chef d’œuvre. Pourtant, cette pièce s’avère en fin de compte plutôt meilleure que les autres sans pour autant modifier réellement l’opinion mitigée que j’ai de l’œuvre de l’auteur.

    Art, c’est l’histoire de trois amis qui s’écharpent et questionnent leur amitié et leurs personnalités respectives à cause de l’acquisition de l’un d’entre eux : une toile, entièrement blanche en apparence, achetée à 200 000 francs. Comment Serge a-t-il pu céder à la folie de cet achat ? Alors qu’Yvan se garde d’en penser grand-chose, Marc lui n’hésite pas à attaquer frontalement Serge sur l’indécence de son achat mais également sur sa valeur artistique même. Virulente, l’attaque de Marc blesse intimement Serge et les entraîne dans une joute verbale acerbe et violente qui emporte Yvan et ne les laisse pas indemnes. Voici venue l’heure pour chacun des trois amis de se juger et de se faire des reproches qui ne montrent que trop bien à quel point ils se connaissent et s’observent, se jugent.

    La querelle autour de la valeur de l’art contemporain n’est ici qu’un prétexte même si elle n’est pas anodine. Elle s’intègre parfaitement dans l’univers bourgeois qui est au centre de l’œuvre de Yasmina Reza. C’est un élément moteur de la pièce dont la puissance et l’intérêt restent néanmoins limités car la réflexion autour de l’art contemporain reste d’un niveau assez superficiel et n’est que secondaire.

    Le thème principal de la pièce reste surtout celui de l’amitié autour duquel l’auteur brode une série de questions : de quoi sont vraiment constituées nos amitiés ? Sur quoi tiennent-elles ? Quelles parts d’égoïsme, de manipulation intègrent-elles ? Quelle valeur sociale pour l’amitié ? Autant de questions et bien plus qui sont surtout traitées en mode mineur, sous le mode de la comédie, seulement corrosive par moments, avec une petite mécanique plutôt efficace par séquences mais globalement prévisible.  

    Vraiment pas de quoi crier au génie non plus.

    OK.

  • Corpus Delicti, un procès – Juli Zeh

    CD zeh.jpgDans un futur proche (2057), la société est régie par un régime totalitaire du nom de la Méthode. Son crédo ? La préservation de la santé à tout prix et donc un hygiénisme absolutiste qui redéfinit totalement le concept des libertés. Comment s’opposer à une dictature qui ne veut que votre bien, pensant avant tout à prolonger votre vie ? Tant pis si cela veut dire que nos droits sont restreints, si nous sommes constamment sous une surveillance qui se veut surtout médicale, si toute notre existence est strictement régulée et encadrée afin que nos constantes de santé soient optimales. Plus question de prendre des risques qui nuisent à sa propre santé, ni à plus forte raison à celle des autres. Adieu bien sûr le tabac, alcool, les excès en tout genre, mais pas seulement…Après tout avez-vous vraiment envie de tomber malade ?

    Comme dans toute dystopie qui se respecte, puisque c’en est une, il existe une résistance à la Méthode, qui s’appelle ici le DAM, le mouvement du droit à la maladie. C’est la résistance à cette dictature que Juli Zeh met en scène par l’intermédiaire de son héroïne principale Mia. Cette dernière dont le frère s’est suicidé en prison devient le symbole de cette résistance d’abord à insu, puis volontairement. Elle refuse de se plier à la Méthode, d’envoyer ses comptes rendus de sommeil, d’activité physique, etc. Son frère accusé de meurtre s’est farouchement proclamé innocent en dépit des preuves brandies par la machine judiciaire de la Méthode. Et si le moyen de faire tomber la Méthode consistait à montrer sa faillibilité ? Justement, il se trouve que le frère de Mia a été malade…

    Juli Zeh reprend les codes classiques de la science-fiction et de la dystopie dans le domaine de la santé. Cette dictature hygiéniste est bien entendu un moyen de critiquer le penchant hygiéniste qui peut menacer nos sociétés à la recherche d’un idéal sanitaire et humain, d’une perfection corporelle qui semble relever de la fiction (ou de l’utopie). C’est un avertissement par rapport aux promesses que peuvent laisser entrevoir les progrès récents de la médecine, à travers la génétique mais aussi le numérique avec le big data. Quelles libertés sommes-nous prêts à troquer contre une meilleure santé ? Le mérite du livre est de rappeler que cette aspiration à une meilleure santé peut être exploitée par des forces idéologiques totalitaires pour dessiner un paradis factice dont le tribut à payer est bien trop lourd.

    Intéressant dans son propos, Corpus Delicti se veut aussi original dans sa forme. Juli zeh, juriste de formation, a choisi de développer son roman sous l’angle du droit et de dérouler donc le procès de Mia ainsi que l’indique le titre du livre. Celui-ci constitue l’essentiel du roman, même s’il est entrecoupé de souvenirs de Mia ou de scènes dans son appartement où celle-ci échange avec différents protagonistes. Si cet angle donne une certaine spécificité au livre par rapport à d’autres illustres dystopies, il constitue une de ses faiblesses. Le livre est ainsi beaucoup trop théâtral et dans une logique de démonstration par rapport à la faillibilité de la méthode. Ce « mode prétoire » finit par donner une certaine lourdeur à la narration et un côté plutôt bavard qui peut être agaçant sinon faire paraître l’ensemble un peu long.

    Juli Zeh ne cède pas pour autant entièrement à la tentation du roman à thèse. Son livre est également tourné vers la relation frère et sœur et le deuil difficile que doit faire Mia. Il est dommage que ce thème du deuil tout comme l’humour que s’attache à déployer l’auteur allemand pâtissent de l’artifice de « la fiancée idéale », une amie imaginaire avec qui Mia ne cesse de dialoguer. Les personnages secondaires, eux permettent d’intégrer d’autres problématiques comme les liens entre la sphère médiatique et le monde judiciaire, mais se montrent finalement assez fades. Reste malgré tout la pirouette qui démontre la faillibilité de la méthode qui est plutôt réussie et qui n’est pas sans rappeler celle de Minority Report.

    Au final, un livre assez intelligent sur une dystopie hygiéniste, handicapé par son exécution littéraire qui le fait paraître lourd, long, bavard et désincarné par moments.

    Je m’attendais à mieux.