15.05.2012

Je la voulais lointaine – Gaston Paul Effa

web_Je-la-voulais-lointaine.gifJe n’avais pas été vraiment convaincu par le voici le dernier jour du monde de Gaston Paul Effa, il y a quelques années de cela.  J’ai récidivé pourtant avec Je la voulais lointaine après avoir entendu une interview intéressante de l’auteur franco-camerounais dans l’émission cosmopolitaines sur France Inter. Malheureusement, ce deuxième essai n’est pas plus concluant que le premier.

Je la voulais lointaine est l’histoire d’Obama, un jeune africain qui quitte son village pour aller suivre ses études à Strasbourg. Couronné de succès dans les études et apparemment en amour avec Julia la blonde, l’exil de ce jeune homme aurait pu faire figure de réussite si un incident mineur ne l’avait ébranlé. Brutalement, c’est la chute, Obama remet en question ses acquis dans son pays d’accueil et revient à ses origines, dans une quête de lui-même, de son identité qu’il a reniée.

Obama ? N’est-ce pas déjà une erreur de nommer ainsi son personnage principal lorsque l’on sait la référence chargée de significations – cf. le président américain - à laquelle ce prénom est désormais attaché ? Bien sûr, ce n’est pas très grave, mais c’est symptomatique des facilités et des faiblesses de ce livre. L’incident qui fait douter puis chuter Obama par exemple ? Un jeu de mot mal venu sur la copie d’une élève - je suis le seul à voir là un pauvre clin d’œil volontaire ou pas à la tâche de Philip Roth ? Je n’en dis pas plus, mais c’est peu mis en scène, mal exploité et ne semble servir que de prétexte à enchaîner sur le retour aux racines d’Obama. La fiancée Julia ? Cliché, car forcément blonde aux yeux bleus pour symboliser la femme blanche dans ce qu’elle a de plus fantasmatique et d’opposé au noir. Certes, on est à Strasbourg…

Le problème avec le livre de Gaston Paul Effa est que tout est dans cette veine. Difficile de se détacher d’images d’Epinal à l’africaine : le grand père féticheur etc. C’est d’autant moins intéressant que sur des sujets cruciaux mais très explorés comme le déracinement de l’Africain, sa quête identitaire, son exil, la double culture, l’auteur franco-camerounais n’apporte pas grand-chose. Il reste à la surface des choses, évanescent, un peu brouillon même dans l’ambiance semi onirique qu’il instaure quand la question du retour aux origines devient cruciale. Je la voulais lointaine n’arrive pas à marquer, à toucher, trop léger, trop quelconque, pas aidé par un Obama finalement insipide  - comme les autres personnages - aux aventures convenues.

Je la voulais lointaine bénéfice étonnamment d’une bonne presse, mais c’est un livre facile et raté. Bref heureusement.

06.05.2012

Anatomie d'un instant - Javier Cercas

anatomie.jpgLe 23 février 1981, le congrès de députés espagnols à Madrid est pris d’assaut par des militaires avec à leur tête, le lieutenant-colonel Tejero. Le pronunciamento se passe au moment même où a lieu l’élection de Léopoldo Calvo Sotelo en remplacement d’Adolfo Suarez à la présidence du gouvernement espagnol. A peine quelques années après la mort du général Franco, la transition démocratique est mise à l’épreuve par ce coup de force.

Le point de départ du livre, c’est la vidéo de la prise du congrès que tout le monde a pu voir ou peut désormais voir sur youtube. Javier Cercas analyse ces trente minutes filmées par un opérateur de la télévision espagnole pour attirer l’attention sur des gestes symboliques. En effet, sous l’injonction de la force armée, la quasi-totalité des députés courbe l’échine et se réfugie sous les pupitres de l’assemblée. Seuls 3 hommes affichent des attitudes différentes : le leader communiste Santiago Carrillo qui reste assis sur son siège dans les hauteurs de l’hémicycle, le vice-président du gouvernement le général  Manuel Gutiérrez Mellado qui refuse d’obéir et s’oppose aux gardes avant d’être difficilement maîtrisé et Adolfo Suarez le président du gouvernement qui vient en aide au général avant de s’asseoir à sa place dans une posture de défiance.

Anatomie d’un instant est un livre passionnant. Fourmillant de détails jusqu’à l’excès, il est minutieux et analytique avec une grande ambition : démonter les rouages du coup d’état manqué mais aussi les mécaniques internes de ses protagonistes pour finalement raconter cette Espagne au carrefour de l’histoire, basculant presque au-dessus du vide cette nuit-là. Protéiforme, le livre se fait tour à tour biographies des différents et nombreux personnages, descriptions de moments historiques, récit épique de basses manœuvres putschistes, patchwork d’analyses politiques, supputations multiples et enfin récitpersonnel.

Dans la première partie du livre, Javier Cercas analyse ce qu’il appelle le placenta du coup d’état. C’est une mise en situation de ce qu’était l’Espagne et le climat politique de l’époque. A peine remise de la mort de Franco, la démocratie est fragile et son instauration au pas de charge par Adolfo Suarez ébranle la vieille garde franquiste et l’appareil militaire. A l’aube du coup d’état du 23 février, l’atmosphère au sein du pays est irrespirable. Javier Cercas montre comment le corps militaire mais aussi le corps politique, tout comme les médias et même le peuple espagnol et le roi, secoués par l’instauration rapide de la démocratie, la crise des autonomies, une mauvaise situation économique, ont favorisés un climat putride appelant plus ou moins à un retour en arrière, à une démocratie « plus contrôlée » etc. Dans un pareil climat, les actions des généraux Armada, Milan et consorts en vue de la prise du pouvoir paraissaient presque naturelles et inévitables.

Le choix des 3 figures centrales du livre permet de saisir quelque chose du tragique et du symbolique implicitement à l’œuvre au moment de la vidéo. Alors que le colonel Tejero s’empare du congrès, c’est une figure ancienne du franquisme qui résiste, le général Manuel Gutierrez Mellado. Comme pour dire que le Franquisme est fini, comme une résistance contre ses propres instincts les plus bas, comme un appel au respect de la hiérarchie militaire aussi. De l’autre côté de l’hémicycle, Santiago Carrillo, le leader communiste, grand résistant au franquisme affirme par son attitude, la rébellion et la résistance qui ont été toute sa vie. 45 ans plus tard, ces deux hommes se retrouvent dans un même élan de refus qui semble clore l’abîme ouvert dans l’Espagne, entre eux, depuis la prise du pouvoir par le front populaire en 1936 et la guerre civile avec les phalangistes.

Et puis il y a Adolfo Suarez. L’homme par qui tout est arrivé : la démocratie, puis la chienlit qui justifie le coup d’état. Adolfo Suarez l’équilibriste, l’assoiffé de pouvoir, l’homme politique par excellence. Il est la figure centrale de tout le livre de Javier Cercas. Il est la porte d’entrée de l’auteur espagnol pour une réflexion sur le politique et la destinée. Comment Adolfo Suarez, ce laquais lèche-cul sans convictions mais habile et redoutable politique, symbole du franquisme a fini par être l’homme qui a parachevé la démocratie en Espagne et a décidé de résister à ce dernier coup de force et de se transformer en sorte de figure morale ? L’analogie que Javier Cercas fait entre Adolfo Suarez et le général Della Rovere du film de Roberto Rossellini est tout simplement brillante.

Il faudrait plus que ces lignes pour dire la richesse du livre de Javier Cercas.  Anatomie d’un instant est un livre dense, une obsession autour du 23 février 1981 qui accouche d’un livre passionnant, intelligent, bien construit qui ne laisse pas indifférent.

Pièce maîtresse.

12.04.2012

Courir – Jean Echenoz

courir.jpgSceptique après les lectures de Je m’en vais et un an, c’est avec une certaine circonspection que j’ai abordé Courir, le livre de Jean Echenoz consacré au grand coureur de fond des années 50 : le tchèque Emile Zatopek.

Pour le situer sportivement, le bonhomme, c’est quand même 4 titres olympiques en 2 olympiades, presqu’une vingtaine de records du monde, une invincibilité de six années sur sa distance favorite de 10000 m et jusqu’à ce jour le seul athlète à avoir remporté le marathon, le 5000 et le 10000 m aux jeux olympiques, ce fut à Helsinki en 1952.

Zatopek, c’est aussi une de ces folles trajectoires que les régimes communistes ont favorisé derrière le rideau de fer après la seconde guerre mondiale. Ouvrier à Zlin, dans la république tchèque profonde, Zatopek connaît l’ascension sociale grâce à ses performances sportives. Les promotions multiples au sein de l’armée jusqu’au grade de colonel, la renommée nationale et internationale, c’est un modèle de héros communiste avant la déchéance qui suit son soutien au socialisme plus humain aux côtés d’Alexander Dubcek en 1968. La suite, c’est donc la radiation de l’armée, la vie d’éboueur et de mineur jusqu’à la rédemption à l’effondrement du mur.

Cette vie à elle seule suffit à donner de l’intérêt au livre de Jean Echenoz. Elle a quelque chose de romanesque qui a attiré l’écrivain et qui touche le lecteur. Peu importe d’ailleurs que l’écrivain ne soit pas exhaustif, ne se lance pas dans la course aux détails ou aux révélations et avance de manière elliptique. Jean Echenoz s’éloigne délibérément de la biographie classique dans son livre qualifié de roman.

Jean Echenoz butine dans la vie de Zatopek, il la dessine avec une certaine légèreté qui parfois confine à la négligence tant on a parfois l’impression que l’essentiel est l’accessoire. Ce n’est pas forcément faux, il est important de souligner que la magie du nom joue autant dans le phénomène Zatopek que son image au faciès grimaçant au moment de la course.

Le ton ironique, parfois moqueur a une fonction double. Il dénude le mythe du formidable athlète de l’est en dévoilant l’homme simple qui est malgré lui entraîné par la trame historique de fond, depuis la seconde guerre mondiale jusqu’aux soubresauts du printemps de Prague. Cette existence singulière dit symboliquement l’absurde et l’horreur qui se sont nichés au cœur même de la machine des républiques socialistes.

Le tout à un rythme qui rappelle…celui de la course à pied. Et c’est ce qui rend la lecture de Courir, agréable. On est dans une narration à petites foulées régulières, légères, suivant à la trace la vie de cet athlète comme un lièvre.

Livre agréable, sympathique. Bon moment de lecture en attendant d’aborder donc Des éclairs sur Nikola Tesla ou Ravel.