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Fahrenheit 451

  • Chanson douce – Leila Slimani

    chanson douce.pngLeila Slimani a fait un choix narratif radical avec chanson douce : mettre le dénouement en incipit. Elle a bien fait. Le début du livre est un coup de poing dont l’effet reste présent jusque dans les dernières pages. Une nounou a tué les deux enfants dont elle avait la charge avant de tenter de se donner la mort. Acte incompréhensible qui hante le lecteur à qui Leila Slimani déroule toute cette histoire depuis les prémisses. Pourquoi, comment Louise a-t-elle pu faire ça ? Elle était si parfaite, Louise, personnage central de ce roman. La nounou idéale. Celle qui répond à la myriade de critères sélectifs de parents exigeants et craintifs, celle à qui on est prêt à abandonner quotidiennement ses enfants, celle qui dépasse ses fonctions et ne se contente pas juste d’être aimée des enfants et de bien s’en occuper. Celle qui finit par prendre une si grande place au sein de la famille qu’on finit par succomber à l’idée de l’y intégrer.

    Oui mais Louise n’est qu’une employée, payée à un salaire relativement bas. Ce n’est pas qu’une nounou calibrée pour ce couple de petits-bourgeois parisiens que sont Myriam et Paul. C’est une femme d’un autre milieu social, avec un passé difficile, des blessures intimes profondes que l’on découvre progressivement. C’est cette réalité que Myriam et Paul ne veulent pas ou ne cherchent pas à voir. La commodité offerte par Louise est bien trop agréable pour qu’ils arrivent à la percer complètement à jour avant le drame. Louise est un cancer dont les signes avant-coureurs sont éclipsés et qui progresse insidieusement au sein de cette petite famille pour finir par la ronger de l’intérieur et la détruire.

    Il faut louer l’habile narration de Leila Slimani. Cette dernière dévoile progressivement les failles de Louise, laisse le désarroi et la rancœur de celle-ci envahir le livre à petit feu avant de pourrir et de consumer la famille. Leila Slimani arrive à maintenir tout au long du roman une tension qui happe le lecteur sans pour autant abandonner une fine analyse psychologique de ses personnages. Il y a dans Chanson douce, une lecture sociale des rapports de classe, de la famille urbaine petite-bourgeoise, de l’éducation. Leila Slimani pointe les préjugés culturels et les tensions qui existent entre Louise et ses employeurs (car au final c’est juste ce qu’ils sont), mais aussi les injonctions contraires qui existent dans la société contemporaine entre le couple, la famille et le travail.

    L’écriture de Leila Slimani, sèche et acérée,  arrive à porter l’ambition de l’écrivain qui dépasse le simple fait divers pour en faire un récit familial à portée sociale qu’on a du mal à lâcher.

    Un récit efficace, prenant et intelligent.

    Bon.

  • Tram 83 – Fiston Mwanza Mujila

    tram-83-HD.jpgLe tram 83 est le genre de roman dans lequel l’intrigue n’a au final que peu d’importance. En l’occurrence, il n’y a pas grand-chose à tirer de cette histoire de deux anciens amis qui se retrouvent après des années de séparation dans cette « ville-pays » en sécession et qui y entament une errance marquée par d’interminables virées nocturnes et une chaotique série de mésaventures. A vrai dire, il n’est même pas sûr qu’il y ait tant de chose que ça à dire de ces personnages non plus. Que ce soit Lucien le  jeune écrivain un peu pur qui fuit une répression politique tout en essayant d’écrire et de faire publier son livre ou alors Requiem, son bandit d’ami, un ancien soldat qui est au cœur de tous les trafics de la « ville-pays ».  

    Ce qui compte dans le tram 83, c’est d’abord le lieu et l’atmosphère. Ce fameux tram 83 est le bar symbole où se retrouve toute la population de la fameuse « ville-pays ». C’est là où tout se passe, là où tout se fait et se défait, lieu de débauche, milieu interlope, centre névralgique de toutes les affaires et de tous les trafics, quelque part entre le bouge, le lupanar, le club de Jazz, la brasserie populaire. C’est un endroit qui brasse l’hallucinante population hétéroclite et dégénérée de la « ville-pays » : enfants prostituées, travailleurs exploités, activistes de tout poil, bandits de grands et petits chemins, touristes suspects et intrigants, etc.

    L’un des piliers du livre est ce fameux bar qui est donc à priori une allégorie de la ville de Lubumbashi, la capitale minière de la République Démocratique du Congo. En réalité, le tram 83 est bien plus que cela, c’est le portrait fantasmatique de ces villes cruelles (Mongo Beti) d’Afrique, ces monstres que doivent chaque jour dompter, domestiquer leurs populations. Le tram 83 est ainsi un creuset au sein duquel se déforment les aspirations aux bonheurs et aux plaisirs simples des habitants qui se retrouvent mélangés, confrontés à l’omniprésence de la drogue, de l’alcool, de la prostitution, de la violence, de l’arnaque, de l’obsession de l’argent. Bienvenue dans une autre Afrique, loin des images de cartes postales ou d’actualités télévisées.

    C’est par ce regard lucide et dur mais également déformé que le roman de Fiston Mwanza Mujila s’avère original et intéressant. Il se débarrasse des tabous et des clichés pour faire tomber le voile. Et il le fait par le biais d’une langue unique. Il faut s’accrocher pour suivre le Fiston et pour pénétrer profondément dans le tram 83. C’est une langue vive, véloce, qui dans un rythme endiablé, à peine maîtrisée, joue sur les effets d’accumulation, les énumérations, les répétitions jusqu’à saturation. Saturation d’images, de mots, de corps et d’obsessions qui peut laisser K.O. debout le lecteur mais qui ne laisse forcément pas indifférent.

    Tram 83 joue en permanence sur la corde raide et finalement cache derrière son goût du risque et de l’excès, un petit côté inachevé. En effet le brio et l’inventivité de la langue, tout comme l’imagination débridée de l’auteur autour du tram 83 ne suffisent pas à faire du livre un chef d’œuvre. Ils ne le portent pas jusqu’au bout, s’essoufflant par moments, tournant parfois à vide ou donnant l’impression d’une fuite en avant. En réalité, le livre manque de figures fortes, ce que ne sont ni Requiem, ni Lucien, ni les autres personnages du livre qui sont en fait à peine des hologrammes. Lucien, double de Fiston Mwanza Mujila, et sa pose idéaliste d’écrivain qui rêve de sauver le monde et toute la « ville-pays » et le tram 83, sont un peu artificiels tout comme le mauvais génie et les malversations un peu burlesques de Requiem. Leurs péripéties sont aussi rapidement oubliées, tout comme le sous-texte politique du livre par rapport à la sécession de la « ville-pays » et à son général gouverneur.

    Original, énergique, avec une langue inventive et un univers singulier, mais finalement inabouti.

    Qu’en restera-t-il vraiment ?

  • Americanah – Chimamanda Ngozie Adichie

    A14235.jpgJeune étudiante issue de la classe moyenne de Lagos, Ifemelu a quitté son Nigéria natal et Obinze son premier amour, pour aller poursuivre ses études aux Etats-Unis. Là-bas, après la galère des débuts, elle est finalement devenue une vraie « Americanah », une immigrée nigériane intégrée. Diplômée d’une prestigieuse université américaine, elle gagne bien sa vie en tenant un blog à succès qui traite de la question noire au sens le plus large possible et qui s’intitule : observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu'on appelait jadis les nègres) par une Noire non-américaine. Une réussite relative qu’elle décide de remettre en question en prenant la décision de rentrer au pays après plusieurs années. D’une certaine façon pour se retrouver, mais aussi avec le secret espoir de retrouver Obinze pour reprendre leur histoire d’amour inachevée là où elle l’avait brutalement abandonnée. Avec Americanah, Chimamanda Ngozie Adichie a entrepris d’écrire une œuvre d’une richesse, d’une profondeur et d’une densité remarquables. C’est d’autant plus impressionnant que son livre est d’une grande ambition, essayant de couvrir entièrement plusieurs thèmes qui en font un œuvre multiple qui pour autant ne se désunit jamais.  

    Americanah, c’est donc un livre sur la condition noire. Une condition qu’Ifemelu découvre en arrivant aux Etats-Unis, pays où la question de la race est omniprésente et encore extrêmement sensible. La condition noire qui est aussi regardée sous un angle différent, européen ou anglais, lorsqu’Obinze émigre à son tour au Royaume-Uni. Toutes les questions que vous n’avez jamais osé (vous) poser sur les noirs sont abordées par l’auteur Nigérian. De la plus triviale en apparence sur les cheveux des noirs jusqu’aux relations amoureuses interraciales en passant par les interrogations culturelles, identitaires. C’est une œuvre salutaire de dénonciation des clichés, du racisme ordinaire dans le monde occidental, mais aussi une réflexion sur ce que signifie être noir aujourd’hui en occident. Et plus précisément d’être une femme noire (ce n’est pas négligeable de le signaler).

    Americanah, c’est aussi un livre sur l’immigration. Chimamanda Ngozie Adichie fait le pari difficile mais réussi d’explorer trois moments complètement différents de l’immigration : la période précédant le départ du pays d’origine, celle passée dans le ou les pays d’accueil et enfin celle du retour au pays qui parfois n’intervient jamais. Une fois de plus, aucune question n’est éludée par l’auteur nigérian qui ne se contente pas de suivre des sentiers battus. Les immigrés qu’elle évoque ne sont pas forcément ceux qui sont souvent mis en scène par ailleurs. Ce sont des jeunes étudiants de la classe moyenne nigériane, parfois des immigrés légaux, qui finissent par s’en sortir et par évoluer dans les classes moyennes ou supérieures de leurs pays d’accueil. Elle ne tait pas pour autant toutes les difficultés rencontrées sur place : de la détresse financière aux subterfuges du mariage blanc ou de la substitution d’identité sans parler des souffrances liées aux différences culturelles, les épreuves du racisme, de l’expulsion du territoire etc.

    C’est sans doute lorsqu’elle aborde la question du retour, ce spectre omniprésent dans la vie de l’immigré, que Chimamanda Ngozie Adichie est encore plus intéressante. C’est un moment qu’elle n’idéalise pas, expliquant la difficulté de cette décision, tous les doutes qui l’entourent et les écueils de la réadaptation dans son propre pays. Le retour est l’occasion de faire une peinture sociale du Nigéria actuel en comparaison avec l’époque à laquelle Ifemelu s’est envolée pour les Etats-Unis. Cette dernière jette un regard critique sur son propre pays, n’hésitant pas ainsi à fustiger des pratiques culturelles les plus courantes : la corruption, l’obsession pour le mariage et la réussite financière, la déconnection des ex émigrés du reste de la population, l’amour des séries made in Nollywood (le Hollywood nigérian)…

    Americanah est finalement aussi un roman d’apprentissage qui évoque l’amour et la famille, l’amitié et le mariage à travers les destins croisés d’Ifemelu et d’Obinze. Le livre est quasiment une saga qui ne sacrifie pas uniquement au roman d’idées bien qu’il en regorge. Chimamanda Ngozie Adichie est déjà une romancière chevronnée qui montre un savoir-faire dans la construction narrative. Elle n’hésite ainsi pas à alterner les personnages et les allers-retours entre le présent et le passé sans perdre pour autant le lecteur. Bien au contraire, ce dernier est captivé par l’enchaînement de péripéties et d’histoires qui donne un rythme soutenu et haletant au livre sur plus de 600 pages.  

    Il est d’autant plus facile d’accrocher à Americanah que Chimamanda Ngozie Adichie a une écriture vive, piquante et sensible. Elle arrive à être drôle ou triste, didactique ou plus intime tout en restant au plus près de ses personnages. Que ce soit dans les billets du blog d’Ifemelu ou dans le reste du texte, elle arpente des terrains glissants tout en faisant preuve d’une grande lucidité et d’un haut degré de maîtrise de son sujet. Il y a une justesse dans la langue et dans le ton qui convainquent le lecteur.

    Un roman fort, puissant et engagé.

    Chef d’œuvre.