17/03/2014

Le tour d’écrou – Henry James

tour-d-ecrou.jpgMais que se passe-t-il exactement à Bly ? Voilà ce que se demande assez rapidement dans cette résidence isolée de campagne, la jeune gouvernante qui a été récemment engagée par un riche célibataire pour s’occuper de Miles et Flora deux jeunes orphelins. Très beaux, calmes et obéissants, les jeunes enfants inspirent beaucoup d’amour et d’inspiration à cette jeune fille avant de susciter de la méfiance, voire de l’appréhension.

Et si ces enfants n’étaient pas aussi innocents qu’ils en ont l’air ?  Après tout, Miles n’a-t-il pas été renvoyé de son établissement scolaire ? Flora ne dissimule-t-elle pas certaines choses qu’elle sait ? Leur ancienne gouvernante n’avait-elle pas fini par les abandonner ? Surtout, les deux enfants ne voient-ils pas les apparitions de Peter Quint et de Miss Jessel, deux anciens serviteurs décédés de la maison de campagne, qui étaient amants ? Et si ces spectres n’apparaissaient qu’à la gouvernante ? Et s’ils n’étaient que le fruit de son imagination ?

Une des œuvres les plus célèbres d’Henry James, le tour d’écrou irrigue la culture populaire depuis sa parution à la fin du XIXème siècle jusqu’aujourd’hui avec des adaptations célèbres au cinéma, à la télévision ou encore à l’Opéra. Il est reconnu par la critique littéraire comme une merveille du genre fantastique qui arrive à créer une atmosphère de tension avec talent et maîtrise (Borges, etc.).

Pour ma part, je reste un peu à distance de ce déluge d’admiration qui pleut sur le tour d’écrou qui est loin de m’avoir subjugué. Oui, Henry James construit une belle mécanique de fantastique. Il y a dans la tour d’écrou une atmosphère étouffante, sombre et électrique qui prend sa source dans l’infiltration progressive du surnaturel dans ce cadre campagnard et dans cet univers feutré suintant les bons sentiments et la bienséance.

Maintenant, il faut reconnaître que l’ensemble est un peu longuet dans la mesure où Henry James tire sur la même ficelle pendant un moment et gonfle exagérément les effets autour des mêmes éléments de fantastique. La première scène durant laquelle la gouvernante a la première apparition de Peter Quint est ainsi extrêmement saisissante et réussie. C’est moins le cas pour les autres fois. Et puis il y a tout ce jeu un peu excessif de la petite gouvernante en émoi constant et au bord des larmes qui apparaît un peu daté aujourd’hui et qui s’avère redondant malgré la brièveté du récit. Quant aux ambigüités du récit – pas uniquement par rapport aux fantômes, mais aussi par exemple dans la relation entre Miles et la jeune gouvernante, etc. -, elles restent au final d’une force limitée malgré leur contribution notable à l’atmosphère du livre.

Pour le reste, il est possible d’apprécier (ou pas) l’écriture très précieuse, très élégante mais aussi très grande bourgeoisie de fin du 19ème, début du 20ème siècle d’Henry James. Elle me semble plutôt adaptée à l’atmosphère de fantastique de l’époque avec un côté un peu suranné, tout en circonvolutions.

Dans le même genre ma préférence va plutôt à E.A.Poe ou encore plus certainement à Villiers de l’Isle Adam et à Ses contes cruels.  

Pas subjugué.

02/03/2014

Le terroriste noir – Tierno Monénembo

56275520_10942753.jpgJe ne connaissais pas Addi Bâ Mamadou avant d’ouvrir le livre de Tierno Monénembo. Voilà pourtant une histoire qui vaut son pesant de cacahuètes. Né en Guinée pendant la Grande Guerre, l’homme a été un des fameux tirailleurs « sénégalais » qui ont participé à la seconde guerre mondiale dans les rangs de l’armée française. Mieux, il a été une figure de la résistance française dans les Vosges et est mort fusillé par les allemands en 1943. Un leader résistant noir en France ? Pendant la seconde guerre mondiale ? Dans les Vosges ? Au point que trois villes aient donné son nom à certaines de leurs rues ? Incroyable ? Oui, tellement qu’il n’a reçu la médaille de la résistance à titre posthume qu’en 2003.

Comment cet homme a-t-il pu se faire accepter dans cette région ? Comment y a t-il vécu ? Comment a t-il fini dans la résistance ? Voilà ce que s’attache à raconter Tierno Monénembo. C’est une véritable entreprise de mise en lumière, de reconnaissance qu’entreprend l’écrivain guinéen par l’intermédiaire de la voix de Germaine Tergoresse qui a connu le héros durant ces années de maquis alors qu’elle n’avait que 17 ans. Cette vieille dame raconte donc l’histoire du « schwarze terrorist »  comme l’appelaient les allemands, la fascination dont il était l'objet durant ces années-là dans ces contrées, mais aussi celle de son petit village, avec ses inimitiés, ses habitudes, ses personnages hauts en couleur. C’est pittoresque, un peu folklorique et à la fin un peu longuet, tournant un peu trop autour du pot: la sorte de jeu installé entre Addi Bâ, véritable "mascotte" et les habitants de la région, quelque part entre le racisme ordinaire et son contraire.

Si Tierno Monénembo arrive à créer une voix avec sa narratrice, la bonhomie de cette dernière en vient rapidement à bout des quelques moments de truculence et le récit est parfois étiré. Surtout qu’il est allègrement hagiographique et verse un peu dans le portrait béat et c’est vraiment dommage. A part quelques allusions à son rapport aux femmes, Addi Bâ n’est pas loin d’être présenté comme un saint adoré et adulé par les habitants de cette région. C’est un peu lassant même si c’est souvent la manière dont sont traités les héros, mais justement j’en attendais plus de Tierno Monénembo. 

Bof.

21/02/2014

La vie très privée de Mr Sim – Jonhatan Coe

sans-titre.pngMaxwell Sim est un homme seul, un homme triste et fade, un homme quelconque, moyen. Tellement banal et tellement contemporain, qu’il ne fait pas vraiment rire, ni pitié, mais peur. Cet homme est un miroir impitoyable qui crache la vérité au lecteur. Cette vie misérable et pathétique peut-être la tienne. C’est une ombre qui plane au coin de notre existence, menace tapie dans l’ombre d’une société contemporaine où le futile, le paraître et les faux-semblants ne peuvent jamais que mal dissimuler et repousser la solitude, la monotonie, l’ennui et le conformisme. Voici le visage de l’ennemi. Voici Maxwell Sim.

A quoi ressemble donc la vie de Maxwell Sim ? C’est un homme que sa femme a quitté, emportant avec elle leur jeune fille pré pubère. Il n’avait jamais réussi à lui offrir l’horizon matériel et surtout intellectuel dont elle rêvait. Autre chose que cette réalité appauvrie de la classe moyenne basse de l’Angleterre provinciale. Il n’a pas vraiment d’amis, surtout depuis la perte de son ami d’enfance Chris, juste des comptes facebook qui n’ont rien de concret et de matériel et ne constituent qu’un vague substitut à son vide affectif. Alors oui, évidemment Maxwell Sim est déprimé. Au point d’être en arrêt maladie depuis quelques mois. De toutes les façons, son poste de responsable d’un service après-vente semblait s’inscrire dans cette logique de défaite qui structure son existence. Mais alors est-ce que la solution à son marasme est vraiment dans ce poste de représentant commercial pour une société productrice de brosses à dents écologiques qui lui est proposé par un de ses anciens collègues ?

Cette proposition en apparence ridicule, conduire une voiture hybride sur les routes du Royaume-Uni de Watford jusqu’aux îles Shetland pour aller livrer des brosses à dents et filmer quelques moments authentiques pour une campagne de communication originale, est pourtant la porte de salut inattendue de Maxwell Sim. C’est un road-trip de looser, qui se révèle surtout être un voyage initiatique au cours duquel Maxwell Sim revisite son passé et découvre le secret de ses origines.  Cet homme se révèle progressivement à lui-même à travers chacune des étapes de ce voyage qui lui livrent des éléments, des documents qui constituent les pièces d’un puzzle qui prend forme.

Jonhatan Coe fait preuve dans la vie très privée de Mr Sim d’une grande finesse psychologique. Au fil des pages, il affine le portrait de son personnage principal, plus riche, plus épais, plus intéressant sur la longueur. Il ne suffit pas de dire que Maxwell est un perdant, il faut comprendre le pourquoi et le comment d’un tel champ de ruines. On parle tout de même d’un homme qui en arrive à se lier d’affection pour son GPS et sa voix féminine à qui il s’adresse comme à une vraie personne ! Jonhatan Coe se montre un romancier habile dans le dévoilement orchestré des méandres et des failles de la vie de Maxwell Sim. Le cheminement de ce dernier vers ses vérités intérieures comporte ce qu’il faut de dramatique, de tragique et même de drôlerie pour le rendre attachant, intéressant en dépit de sa platitude et pour captiver le lecteur.

Il faut dire aussi que Jonhatan Coe est un observateur subtil de la réalité contemporaine et d’une certaine société anglaise. Il promène son personnage principal dans l’Angleterre profonde et moyenne, loin de Londres, dans un univers  gris, désindustrialisé et tristounet. Il dit le sentiment de solitude exacerbée qui traverse ces mornes paysages et la société en général, un mal-être sourd, latent vis-à-vis de l’existence sociale et professionnelle de la middle-class. Le tout sans être lourd, en s’autorisant quelques extravagances, quelques digressions finalement salutaires dans cette ambiance terne. Il établit également un parallèle osé mais très intéressant entre son personnage principal Maxwell Sim et le navigateur solitaire Donald Crowhurst, participant malheureux de la golden globe race organisée par le Sunday times à la fin des années 60.

Un roman intelligent, au regard acéré sur l’époque, habile jusqu’à sa pirouette finale, prégnant avec son ambiance mélancolique teintée d’humour acide.

Juste et bon.