16.01.2012
Les émigrants – W.G. Sebald
Les émigrants est un objet littéraire singulier. Divisé en quatre parties distinctes qui concernent quatre personnages : Henry Selwin, Paul Bereyter, Ambros Adelwarth, Max Ferber, ce n’est pas vraiment un recueil de nouvelles. Ces histoires individuelles sont en effet fortement liées entre elles par la thématique de l’émigration et de l’exil qui dégage une certaine unicité de l’oeuvre. Elles se rapprochent aussi les unes des autres par la mise en scène narrative qui montre l’auteur, W.G. Sebald, rencontrer ses futurs personnages puis enquêter minutieusement à leur sujet, sur leurs existences. Pour autant, les émigrants n’est pas un roman policier ou un livre d’enquêtes, pas plus qu’il ne peut être considéré comme un simple assemblage de biographies. Il faut aussi se garder d’en faire uniquement un roman à idées sous le prétexte qu’il offre une réflexion dense et acérée qui articule les thèmes de l’histoire, de la mémoire, de l’âge, du temps qui passe, de l’Allemagne et de l’horreur nazie autour de l’exil et de l’émigration. Les différentes photos dont W.G. Sebald agrémente ses récits achèvent de convaincre qu’on a affaire à une oeuvre spécifique et marquante.
D’abord d’un point de vue de la langue. Le travail appréciable du traducteur Patrick Charbonneau permet de saisir la dimension poétique de l’écriture de W.G. Sebald. Les phrases de ce dernier sont souples, amples, à même de suivre les circonvolutions des vies et des âmes de ces personnages minés de l’intérieur par l’exil. Elles fouillent avec discrétion, élégance et subtilité, l’histoire, les histoires pour exhumer les souffrances de ceux qui sont loin de chez eux. La langue de l’auteur allemand est précise, minutieuse, fourmillant de détails, descriptive à en être surannée mais par là-même à même d’installer un climat mêlant nostalgie, tristesse, fatalité et échec, une grisaille légèrement poisseuse qui est inhérente aux interrogations que secouent W.G Sebald.
D’une façon ou d’une autre, l’émigration ne laisse pas ceux qui la subissent indemnes – en est-il autrement pour ceux qui la choisissent ? Le souvenir finit d’une façon ou d’une autre par émerger et ne cesse d’agir comme un «obscur ennemi qui nous ronge le cœur et du sang que nous perdons croît et se fortifie » dixit Baudelaire. L’exil est une expérience complexe, protéiforme, ambivalente, aux conséquences difficiles à saisir. C’est ce que sait W.G. Sebald à travers son histoire personnelle, lui qui est parti d’une Allemagne post-seconde guerre mondiale. Il traque donc les faits, les pensées, les sentiments, les souvenirs dans ces quatre histoires pour finalement dire surtout l’insaisissable de l’exil. Il livre donc quatre portraits touchants d’hommes torturés, brisés ou blessés par l’émigration, hantés par le mal du pays, par le souvenir, par ce quelque chose d’insaisissable qui finit par les rattraper, pour les pousser au suicide, à la folie, à l’étrangeté.
Les émigrants est aussi un livre lié à l’identité allemande. Il faut lire les histoires de ces 4 hommes d’origine juive qui ont, pour trois d’entre eux, vécus en Allemagne avant de partir devant la menace brune qui a emporté leur ancienne vie et bien plus. Les émigrants est un livre spécial, à l’atmosphère unique, à l’écriture remarquable et qui marque durablement le lecteur avec un propos juste et précis sur l’exil.
Poétique, triste, insaisissable.
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| Tags : émigration, exil, juif, nazisme, identité |
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04.01.2012
En attendant les barbares – J.M. Coetzee
En attendant les barbares est une œuvre complexe et riche qui mêle la question du mal à celle d’autrui dans un climat d’ambiguïté angoissant.
Tout d’abord, il y a le décor, les marches, un avant-poste à la lisière du désert qui se trouve aux frontières de l’Empire. Peu d’indications contextuelles sont données afin de pouvoir déterminer un lieu précis, une nation ou même une époque, ce qui en rajoute à l’étrangeté mais aussi à l’universalité et à la force du livre. L’endroit semble aux marges, quelconque, perdu dans le temps, empreint d’une atmosphère d’immobilité et de rusticité. Seulement voilà, les barbares menacent. C’est en tout cas ce qu’affirme l’Empire. Ils sont là, à nos portes entend-on alors qu’on ne les voit pas. Et si c’était une manière pour le pouvoir d’affirmer son autorité sur son territoire en agitant le spectre de l’invasion, en répandant le sentiment d’insécurité et la peur de l’autre ? Problématiques bien actuelles qui prennent cadre dans un univers proche de celui du Drogo du Désert des tartares (Dino Buzzatti).
Le colonel Joll débarque donc aux marches, mandaté par les autorités de l’empire pour analyser la situation et mener les investigations et actions opportunes. Il faut essentiellement entendre par là faire des incursions dans le désert, capturer des individus sans défenses issus de peuples nomades extérieurs au territoire de l’empire et les soumettre à la torture sous le prétexte d’obtenir des informations. Alors que s’enchaînent les actes gratuits de violence, de maltraitance, de mutilations contre des innocents, la question se pose de savoir qui sont vraiment les barbares dans cette histoire ? Civilisation ou barbarie (C.A Diop)? Civilisation et barbarie. Interrogations auxquelles on ne peut échapper au regard de l’histoire des colonisations. J.M. Coetzee n’a pas besoin d’évoquer le contexte de l’Afrique du Sud de l’Apartheid pour que celui-ci s’impose de lui-même d’une façon ou d’une autre à l’esprit du lecteur.
La figure du colonel Joll s’oppose à celle du magistrat, personnage principal du livre. Gouverneur des marches, respectueux des cultures extérieures à celle de l’empire, cet homme âgé est heurté par les actes du colonel Joll, lui qui essaie de comprendre « les barbares », de s’ouvrir à eux. Il garde en mémoire que ces derniers étaient là avant l’empire. Le magistrat ressent un sentiment de culpabilité, un sanglot de l’homme blanc (Pascal Bruckner) qu’il pense calmer dans une étrange idylle avec une des victimes du colonel Joll. Tentation de l’oubli, du reniement de soi. Les pages sur cette idylle ne sont pas les plus inoubliables du livre. Le désir de repentance pousse le magistrat à ramener la jeune fille chez elle. C’est un acte dont les intentions sous-jacentes ne sont pas totalement dévoilées. Être accepté par les barbares ? Etre tué, sacrifié ? Un signe de paix ?
Pour l’empire, il n’y a pas de doute, c’est de la sédition. L’autorité de la ville est donc brutalement reprise par les hommes du colonel Joll. La dernière partie du livre est dure, crue avec des passages forts, une tension extrême. La torture est omniprésente, l’avilissement, général. C’est la terreur dans une atmosphère crépusculaire. La barbarie est déjà là, parmi nous, en nous. Elle menace de devenir la norme à chaque instant si nous cédons nos lumières. J.M. Coetzee arrive à échapper à l’écueil de faire du magistrat un héros. Il n’en est pas un comme il le dit lui-même plusieurs fois. Malgré son combat pour une certaine idée de justice, de civilisation, grande et totale est sa déchéance. A la fin, il n’y a pas vraiment de victoire. De la faiblesse, de l’effondrement, de la poussière, oui. « Tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis mais tous les torts seront oubliés » écrit Milan Kundera dans la plaisanterie.
Monde cruel.
09:57 Publié dans Littérature Sud Africaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : barbarie, civilisation, apartheid, double, torture, autorité |
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16.12.2011
Limonov – Emmanuel Carrère
Il y a eu un tel bruit autour de ce livre qu’un doute vous saisit alors que vous êtes sur le point de le mettre dans votre panier de courses culturelles ou de le sortir de votre pile à lire ? Vous auriez tort de ne pas poursuivre votre geste. Pourquoi ? Parce qu’Emmanuel Carrère est un des écrivains français les plus intéressants que j’ai lus ces dernières années. Opinion dans laquelle il me conforte avec Limonov. Parce que la vie de Limonov telle qu’il la raconte vaut amplement le détour. D’autres vies que celle d’Emmanuel Carrère, d’autres que la mienne, que la vôtre. Assurément.
Bigger than Life disent les américains pour les vies telles que celles d’Édouard Veniaminovitch Limonov. Et c’est ce qui a poussé Emmanuel Carrère à s’en emparer. Pour se faire une très brève idée : fils d’un sous fifre du NKVD (l’ancêtre du KGB), Limonov sera truand puis jeune poète clandestin en URSS, avant d’émigrer aux USA où une vie misérable et clocharde précèdera une ère de stabilité en tant que majordome aux services d’un milliardaire. Ecrivain révélé et branché à Paris dans les Eighties, électron de la bande de l’idiot international de Jean Edern Hallier, il rejoindra la mère patrie à l’effondrement du communisme. Le début d’une énième vie, cette fois-ci tournée vers la politique, jalonnée de séjours en prison, de détours nauséeux par les champs de bataille de l’ex Yougoslavie et les anciens satellites de l’URSS. Un dernier chapitre dont la conclusion, d’actualité, est le combat contre Vladimir Vladimirovitch Poutine.
C’est peu de dire qu’une telle trajectoire est fascinante, captivante. Une fois plongé dans la vie de Limonov, il est difficile de s’en extraire. Le livre peut se lire comme un roman d’aventures, tant il est riche en rebondissements, en péripéties, en retournements de situations. A chaque fois Limonov chute, perd, se trompe, n’y arrive pas, est défait, et on se dit qu’il est en bout de course, mais à chaque fois, il se relève, ne reste pas à terre, repart au combat, prend ce qu’il y a à prendre, sans regarder en arrière, sans renoncer. Ca n’arrête pas, haletant. Où roules-tu petite pomme ? (Léo Perutz)
Derrière les aventures, c’est le personnage Limonov qui saisit le lecteur, l’interpelle. Mu par une formidable énergie, fonceur, disposant d’un certain code de l’honneur, mais adossé à des idées, idéologies peu ragoûtantes, jusqu’au-boutiste, attiré par la lumière et la grandeur, ce type est une énigme, un mystère. Laissons la morale de côté. Limonov est une sorte d’Ubris incarné. Il veut tellement être quelqu’un de grand que c’en est pathétique, voire pathologique. Il ne s’agit pas ici seulement de célébrité comme en rêvent les candidats de la téléréalité. Non, c’est quelque chose de plus profond, une ambition proche du héros, du surhomme, un être à part, qui compte dans l’histoire, loin de la vie normale, simple. On l’entendrait presque se dire comme Victor Hugo : "je serai Châteaubriand ou rien".
C’est cette quête qui lui fait vivre cette vie d’enfer, qui en fait un fasciste, un homme qui s’acoquine puis embrasse définitivement des idées rétrogrades. Oui d’une certaine façon, il y est arrivé au vu de sa vie, en comparaison de nos quotidiens rangés, pourrait-on se dire. En fait non, il n’y est pas arrivé au regard de son ambition et de son statut réel en tant qu’écrivain, homme politique ou quoique ce soit. "Une ambition dont on n’a pas le talent est un crime" qu’il disait d’ailleurs le Châteaubriand.
Limonov n’est pas vraiment une biographie au sens classique du terme. C’est un de ces OLNI (objet littéraire non identifié) auxquels nous a habitué Emmanuel Carrère. Il ne fait pas que raconter la vie de son personnage principal. Cette vie, on la trouve d’ailleurs dans les propres livres de l’auteur Russe. Emmanuel Carrère interroge à travers Limonov, ce désir d’avoir une vie originale, d’aventurier. Il oppose cette vie à la sienne. Et comme dans ces derniers romans, n’hésite pas à se mettre en scène dans la création de ce livre, mais aussi dans la réflexion sur sa vie par rapport à la vie, à la trajectoire de Limonov. Un être aussi radical que ce dernier suscite une foule d’interrogations sur la morale, bien entendu, la destinée, mais aussi l’ambition, l’individu à l’épreuve de l’histoire et j’en passe.
Limonov en tant que personnage présente en outre l’avantage pour Emmanuel Carrère d’explorer un sujet qui lui tient à cœur et qu’il connaît bien: la Russie. Tout un pan de l’histoire de la Russie, depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à l’éclosion de Vladimir Poutine en passant par les ères Brejnev, Andropov, Gorbatchev et Eltsine. Le destin de Limonov étant étroitement lié à celui de son pays, on navigue dans les eaux troubles du communisme, de la déstalinisation, de la glasnost, de la chute du communisme et de la période troublée et ultra libérale qui s’en est suivie. L’écrivain ne s’en contente pas, essayant à chaque fois de rendre le contexte dans lequel évolue son anti-héros : le petit milieu littéraire français des années 80, la Yougaslavie en pleine Balkanisation sanglante (pléonasme ?), le monde carcéral, etc.
J’ai entendu Arnaud Viviant dire au masque et la plume que ce qu’il y avait de remarquable chez Emmanuel Carrère depuis quelques livres, c’est son détachement de toute forme classique de récit ou de roman pour en arriver à cette liberté qui caractérise son écriture - loin de toute ambition stylistique superfétatoire - et sa narration. Couplée à un total dénuement du réel, des faits, à une grande finesse de l’analyse psychologique et à une intensité difficile à définir, elle fait d’Emmanuel Carrère, un écrivain remarquable et de Limonov un livre à lire.
14:15 Publié dans Littérature Française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : russie, destin, ubris, communisme, écriture, écrivain |
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