Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Fahrenheit 451

  • Imposture – Enrique Vila-Matas

    Zfr_Imp_cb_280v.jpgC’est une de ces histoires dont on a tous déjà entendu vaguement parler un jour ou l’autre. Généralement quelques années après un conflit, mais pas nécessairement, un amnésique se retrouve au cœur d’un inextricable imbroglio. Le bonhomme qui ne se rappelle de rien est reconnu par au moins deux voire plusieurs familles qui se le disputent et s’évertuent à démontrer qu’il est un des leurs. Dans le livre d’Enrique Vila-Matas, cet amnésique est interné dans la clinique psychiatrique dirigée par le Dr Virgil et son secrétaire Barnaola. Qui est-il ? L’intellectuel phalangiste Ramon Bruch, professeur disparu sur le front russe durant la guerre et reconnu par son notaire de frère et sa veuve ou Claudio Nart, un simple ouvrier, vulgaire escroc également reconnu par une autre veuve et à priori par ses empreintes digitales ?

    Pour l’amnésique, le parti le plus intéressant se révèle être évidemment celui des Bruch, ce qui amène à soulever la question de l’imposture. Une question qui tiraille surtout le secrétaire Barnaola qui se retrouve lui aussi être tenté par l’imposture à travers le mensonge et puis progressivement à travers le bouleversement de sa vie présente. L’identité est clairement au centre de ce bref roman d’Enrique Vila-Matas sans pour autant qu’elle ne fasse l’objet d’un traitement réellement original ou marquant. Le livre reste d’une certaine façon à la lisière du possible jeu d’imposture et de ses enjeux. Les deux familles qui reconnaissent l’amnésique ne sont finalement que peu exploitées par le romancier alors que le jeu de l’imposture est principalement basé sur elles.

    Au final, le livre s’éloigne assez souvent de l’amnésique pour se recentrer notamment sur le peu intéressant secrétaire Barnoala, un homme plutôt fade, vieux garçon, habité par l’ennui et attiré par l’imposture. Situé en 1952, dans une Espagne franquiste, le roman ne joue même pas vraiment, ou seulement imperceptiblement au détour de quelques phrases, sur le contexte politico-social. L’écriture plutôt plaisante et l’amusement évident de l’auteur ne peuvent masquer les défauts du livre dont un final expédié et des longueurs en à peine une centaine de pages…

     Faible, décevant.

  • La couronne verte – Laura Kasischke

    518FFa0EH4L.jpgPour Anne et Michelle, deux jeunes lycéennes de l’Illinois, plutôt tranquilles et bien sous tous rapports, les vacances de printemps qui précèdent leur future entrée à l’université est l’occasion d’une grande aventure. Ce sera donc un voyage de cinq jours, toutes seules, au Mexique, loin de leur environnement familial et de leur cocon local, une étape qui marque le début de la vie d’adulte qui les attend à l’issue de l’année scolaire. Pour ces deux amies d’enfance, c’est l’occasion d’une plongée dans ces fameux séjours springbreaks qui font partie de la culture et de l’imaginaire collectif américain.

    Le séjour de ces jeunes filles à Cancun est l’occasion de dépeindre ce que nous savons déjà de ces fameux springbreaks. Dans ce cadre exotique et idyllique,  le couvercle puritain de l’Amérique moyenne et profonde vole en éclats pour offrir le spectacle affligeant d’une jeunesse gâtée qui flirte consciemment avec le précipice. Sous le regard encore un peu angélique des deux héroïnes se dévoile un univers propice aux excès en tous genres. 

    Laura Kasischke a une écriture fluide et sensorielle qui permet d’être au plus près de ce monde que découvrent Anne et Michelle. Chaque phrase déroule un flot de sensations et de perceptions qui amènent le lecteur à subir la chaleur torride, à sentir l’odeur de la mer, du  chlore de la piscine, des crèmes solaires, à entrevoir les corps juvéniles et dénudés, à entendre les cris de joie, le bruit de la fureur de vivre et de se consumer de tout ce petit monde. Ce pourrait être le paradis, mais dès les premiers instants, il n’en est déjà rien.

    Avec talent, Laura Kasischke installe rapidement mais de manière progressive une atmosphère pesante, teintée d’inquiétude qui devient littéralement oppressante au fur et à mesure que le roman avance. Une menace plane sur ces jeunes filles et la catastrophe est annoncée, sans que l’on ne sache vraiment d’où elle va venir. Le piège tendu aux jeunes filles est-il caché derrière l’une de ces débauches d’alcool, de drogue, de sexe ou derrière la ballade à Chichen Itza que leur propose un intrigant homme d’âge mûr qui leur raconte le sacrifice des jeunes vierges au Dieu Quetzacoatl au temps des Mayas ?

    Peu importe où est le danger, il y aura un prix à payer pour la transgression et l’émancipation qu’espèrent ces jeunes filles. La double narration, alternant les points de vue de Michelle et d’Anne, permet à Laura Kasischke d’explorer avec habileté le psychisme de ces jeunes adolescentes à la croisée des chemins. Elle joue sur des craintes et des attentes différentes chez chacune d’entre elles. Michelle, est à la recherche du père qu’elle n’a jamais eu, mais aussi d’un sens à sa vie, d’où sa fascination pour les mayas. Elle est attirée par quelque chose de plus grand, de moins futile et est prête à prendre plus de risques alors qu’Anne paraît plus sage, plus craintive et plus conformiste, consciente et attentive aux risques encourus.

    Le roman ressemble parfois à une longue rêverie, à un moment de flottement qui s’interrompt brutalement  pour revêtir les oripeaux d’un fait divers sordide, enrobé, atténué par son incorporation dans un récit mystique. Une analogie évidente est effectuée entre le parcours initiatique de ces deux adolescentes et celui des jeunes vierges mayas sacrifiées en des temps anciens. Comme à ces jeunes vierges, c’est un peu de leur cœur, un peu de leur vie, qui est arraché à Michelle et à Anne dans cette aventure.

    Récit maîtrisé du début à la fin, savamment dosé en suspens, bénéficiant d’une atmosphère prégnante, la couronne verte est un livre efficace et captivant qui, à coup de brefs tableaux, jette un regard cru sur la jeunesse américaine, sur la période de la fin de l’adolescence, sur la transgression.

    Dans la même veine, que rêves de garçons  ma rencontre précédente avec Laura Kasischke, mais indiscutablement bien meilleur.

  • Viva – Patrick Deville

    61NByF+-UqL.jpgPatrick Deville est un écrivain voyageur bien singulier. Il ne s’agit pas pour lui d’arpenter de lointaines contrées exotiques pour s’appesantir sur les curiosités qu’il découvre, relever les particularismes locaux géographiques, culturels ou autres, critiquer sa patrie d’origine d’un point de vue externe. Non, ce que fait Patrick Deville, c’est investir un ailleurs lointain, en dégager quelque chose de difficile à définir en évoluant à travers des biographies, des temporalités, des évènements qui habitent encore, fondent et finalement définissent ces lieux. C’est donc un écrivain voyageur temporel, un écrivain voyageur biographique, mais aussi un écrivain voyageur araignée, car il tisse entre tous ces lieux, personnages et faits toutes sortes de liens plus ou moins ténus qui finissent par composer une savante et complexe toile impressionniste qui capte quelque chose d’essentiel, l’esprit d’un lieu, d’une époque, de quelques vies.

    Avec Viva, Patrick Deville s’inscrit donc dans la lignée de ses précédents ouvrages qui mettent en scène cette si singulière façon de voyager dans le temps, l’espace et les vies. Viva se raccroche à un cycle plus ou moins indéterminé, commencé avec Pura Vida, poursuivi avec Equatoria, Kampuchea et Peste et Choléra. Viva se déroule principalement au Mexique avec des ramifications en Russie, en Allemagne, en France, en passant par le Nicaragua etc. Il parle surtout de la dernière partie de la vie d’un Trotsky en exil et en sursis, de celle d’un Malcolm Lowry se battant avec le démon de la création pour accoucher d’Au-dessous du volcan bien que Diego Rivera, Frida Kahlo, B. Traven ou d’autres n’y fassent pas que de la figuration. C’est tout un beau monde qui se donne rendez-vous en cette fin d’entre-deux guerres au Mexique, le monde se prépare à un cataclysme d’une ampleur sans précédent et il ne reste déjà plus grand-chose de l’esprit révolutionnaire de 1917 qui hante le livre et les esprits des protagonistes.    

    Encore  plus labyrinthique que les derniers écrits de Patrick Deville, égrenant une grande quantité de personnages historiques et d’évènements, Viva reste néanmoins une fresque baroque maîtrisée qui n’hésite pas à sinuer, à se répéter, à s’emmêler pour marquer les esprits et dire la passion et l’intensité qui habitent ces acteurs et ces évènements. Il vaut mieux assurément avoir une certaine base historique solide et s’accrocher pour pouvoir apprécier à sa juste valeur la filature des gens et des évènements qu’effectue Patrick Deville. Sa voix est entêtante, revenant après moult pérégrinations vers l’essence de ce livre, le destin de deux hommes dévorés de l’intérieur par leurs passions. La révolution finira par emporter Trotsky tout comme l’alcool Lowry sans effacer complètement ces existences finalement dévouées à leurs œuvres. De certaines de ces pages se dégage une vraie tendresse - en même temps qu’une fascination – vis-à-vis de ces vies données à un absolu, la révolution pour Trotsky et le chef d’œuvre littéraire pour Lowry, alors que d’autres vies leur tendaient les bras.

    Un bon livre.