03.12.2009

L’aîné des orphelins – Tierno Monenembo

9782020798341.jpgEn 1998, le festival de littérature Africaine de Lille, Fest’Africa, est à l’origine de Rwanda : écrire par devoir de mémoire. De quoi s’agit-il ? Le séjour en résidence au Rwanda pendant 2 ans – de 1998 à 2000 - de 10 écrivains africains. Pour voir, entendre, sentir, vivre et raconter le génocide Rwandais. Parmi les écrivains, Tierno Monenembo qui en a sorti un chef d’œuvre : l’aîné des orphelins.

 

C’est l’histoire de Faustin Nsenghimana adolescent de 15 ans, originaire de Nyamata que l’on prend en chemin alors qu’il rejoint Kigali après que le FPR ait repris le pays aux mains des impitoyables Interhamawhé et leurs leaders et alors que la colonne de réfugiés Hutus s’enfuit vers les pays voisins. Qui est vraiment Faustin et que lui est-il arrivé durant les jours où les machettes se sont abattues sur les crânes comme sur des noix de coco ? Où sont ses parents ? C’est le mystère savamment entretenu par Tierno Monenembo et qui est révélé uniquement à la fin du livre. Faustin n’est pas le Hutu qu’il paraît au début du roman, et la vérité qu’il a éclipsée de sa mémoire n’est pas celle que l’on pourrait soupçonner. La vérité est difficile bien sûr et elle jette une lumière différente sur le personnage principal lorsque le livre se referme.

 

Le brio de Tierno Monenembo se trouve dans son écriture. Il prend la voix de Faustin et raconte. Les pensées, les paroles de cet enfant de 15 ans que l’on sent malin, matois, menteur, turbulent, mais aussi marqué, transformé par ce qu’il a vécu, sont une merveille de style et de narration qui n’a rien à envier aux illustres prédécesseurs qui se sont glissés dans la peau d’un enfant pour raconter des choses difficiles, qui ne sont pas vraiment de leur âge. Le ton est énergique, le rythme vivant et le phrasé tout en oralité. Le sourire et le nœud au ventre se succède chez le lecteur qui ressent du plaisir et de la tristesse avec Faustin.

 

Les aventures de ce dernier le mènent à la délinquance puis finalement à la prison en passant par des heures glorieuses ou non dans un camp de jeunes prisonniers Hutus, dans un orphelinat tenu par une irlandaise, un squat de jeunes désœuvrés comme lui, un trou à rat qui lui sert de tanière et j’en passe. Ses histoires en disent beaucoup sur le Rwanda immédiat post génocide, un pays déstructuré, traumatisé qui a perdu ses repères, qui ne sait pas bien où il en est, qui essaie de rendre justice alors que, la prostitution, la pédophilie, la violence, la misère et le nihilisme règnent dans ses rues et dans ses entrailles.

 

C’est un des mérites de Tierno Monenembo d’évoquer cette période qui suit le génocide et qui n’est que rarement explorée par les romanciers. A travers le regard de son héros, on voit également venir la cohorte d’occidentaux – journalistes, humanitaires, aventuriers - qui étaient absents aux moments du drame et qui sont avides maintenant de tirer parti d’une manière ou d’une autre de la situation. En fait la période du génocide elle-même n’est surtout présente qu’à la fin du livre, lorsque le vécu de Faustin aux pires heures du génocide est conté.

 

Quand il ne parle pas de la période post-génocide, Faustin évoque son enfance et le souvenir de ce qu’était son village, sa famille, ses croyances. Alors terrible est la nostalgie, celle de celui qui a tout perdu. L’avant génocide n’est pas présenté de manière idyllique par Tierno Monenembo, bien au contraire, sont évoqués les nuages noirs qui s’amoncelaient sur le pays, les massacres commis lors des décennies précédentes, l’impossibilité de croire au déluge annoncé. Ces souvenirs restent emplis néanmoins dans l’esprit de Faustin du souffle de la vie avant l’odeur du sang et de la mort, de l’indicible. Il y a une drôlerie difficile à définir, dans les portraits que fait Faustin de son père, une espèce d’idiot bienheureux du village ou encore du sorcier Funga qui n’a cessé de jouer à Cassandre.

 

L’aîné des orphelins est une œuvre forte, qui marque le lecteur autant par le traitement des thèmes liés au génocide Rwandais, que par la lumière de Faustin son personnage principal. Le talent d’écrivain de Tierno Monenembo transpire dans la narration mais également dans une langue riche, inventive, souple, une habileté à toucher le lecteur et à jouer sur une large gamme de sentiments avec intelligence, subtilité. Très bon.

26.11.2009

Fournaise – James Patrick Kelly

9782070346530.jpgSur Walden, Les pompiers luttent contre les incendies volontaires allumés par les Pukpuks. Ces derniers, véritables martyrs, se transforment en torches humaines pour réduire en cendres les forêts de cette planète. Pourquoi ? Parce que les Pukpuks sont les habitants originaux de cette planète qui est devenu le lieu d’une utopie de type pastorale. Walden est un monde qui fait l’apologie de la simplicité, de la vie agricole, qui vénère d’une certaine façon la forêt et la nature, qui refuse le progrès technologique et essaie de rester fidèle à ce qu’étaient les hommes à l’origine. Car assez rapidement on comprend que les hommes se sont répandus dans les étoiles – les mille mondes – et se sont délestés de leur corps, ont essaimé en civilisations bien éloignées de ce que nous connaissons.

 

Fournaise est un livre raté qui ne tient pas les promesses entrevues à la lecture, ni celles de la quatrième de couverture dithyrambique. Il est très intéressant que James Kelly se soit inspiré de Henry David Thoreau pour imaginer Fournaise. C’est un hommage à cet écrivain qui prône le retour à la terre, à la simplicité et à la révolte solitaire contre l’injustice et dont l’œuvre majeure donne le nom à la planète du livre –Walden ou la vie dans les bois. Cependant à la lecture de Fournaise on reste sur sa faim en ce qui concerne l’utopie de cette planète. L’univers de Walden n’est pas vraiment décrit, on en sait un peu sur son histoire mais pas assez, il en est de même de son fonctionnement et de son environnement qui restent trop flous. Quant aux idéaux qui président ce monde, ils restent aussi assez sommaires.

 

Il est dommage que la révolte des Pukpuks ne soit pas mieux exploitée et plus développée, dommage que l’humanité qui réside dans les mille mondes soit aussi peu explicitée, saisie. En fait on a l’impression que James Patrick Kelly pose les bases du roman et passe à autre chose. Et cet autre chose est ce qu’il y a de moins intéressant dans le roman, c'est-à-dire une intrigue banale sur Spur l’un des pompiers qui rencontre fortuitement le Haut Gégoire de L’ung, un personnage de l’en haut, des mille mondes, qui veut découvrir Walden.

 

L’idée de ce mioche, le Haut Gégoire de L’ung, est mauvaise et parasite le livre dans la mesure où le personnage n’est ni drôle, ni intéressant et ne permet finalement pas de savoir grand-chose de l’en haut, ni d’apporter un regard réellement différent sur Walden. Il n’aide pas vraiment non plus à approfondir la quête de sens et de vérité de Spur sur son monde et sur la révolte des Pukpuks à laquelle sont mêlés ses proches. Tout ceci s’enchaîne sans conviction, avec trop de facilité et peu de crédibilité. En plus, à l'exception de Spur et dans une moindre mesure de son épouse, les personnages sont creux.

 

Fournaise est un mauvais roman de science fiction malgré une idée originale qui n’est pas exploitée. Prix Nebula de la nouvelle 2007. Ah bon ?

18.11.2009

Le vampire de Ropraz – Jacques Chessex

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1903. Ropraz, coin perdu de Suisse romande. Quelques jours après son enterrement, la tombe de la jeune et jolie Rosa Gilliérion, la fille d’un notable, est profanée. Le crime est horrible, nécrophilie, anthropophagie, mutilation. La petite bourgade est en émoi. D’autant plus que dans un délai relativement court, deux autres cadavres de jeunes filles sont victimes des mêmes atrocités. Le mythe du vampire s’installe rapidement et la recherche du coupable occupe tous les esprits.

 

Jacques Chessex a une écriture épurée et sèche qui fait mouche. Elle s’efface pour laisser le pouvoir brut des faits toucher le lecteur. La violence et l’horreur imprègnent les pages à coups de descriptions brèves, cliniques. Il y a une justesse des mots qui installent rapidement le décor, l’ambiance et le contexte dans lequel se développe ce fait divers. Jacques Chessex dit la solitude, la rudesse de la campagne, de ces endroits perdus où la promiscuité, l’ennui, le grégarisme font un mélange peu gouteux d’alcool, de froid, de jalousie, de suspicions, de violences.

Alors quand surgit une affaire comme celle du vampire de Ropraz, il faut un bouc émissaire. Au secours René Girard. Vite. Ce sera donc Charles Augustin Favez, le vampire tant recherché. Un peu simple d’esprit, ce jeune homme qui s’adonne à des actes de zoophilie apparaît comme le coupable idéal. Il sera condamné à la réclusion à perpétuité et ce en dépit de l’intervention d’un psychiatre qui s’attache à comprendre ce cas particulier et à le sauver d’une injustice.

 

Dans cette deuxième partie du livre, Jacques Chessex montre les mécanismes de rejet, de colère et de violence du village qui veut son coupable et sa vie. Sous les yeux du lecteur, le déchaînement des passions est palpable. Jacques Chessex présente aussi l’autre face de ce mouvement en la personne de cette étrange femme qui est attirée par celui qui est rejeté, mais aussi par le monstre, l’odeur de souffre et de sang. En parallèle, il déroule l’enfance, l’existence de Charles Augustin Favez qui se révèle avoir été placée sous les plus mauvais auspices. Maltraitance, exclusion, perversité, pauvreté et bien d’autres calamités vont traumatiser à jamais celui dont à aucun moment on n’est sûr de la culpabilité.

 

Le vampire de Ropraz est un plus qu’un récit de faits divers intéressant. Il dispose d’une force liée au style de Jacques Chessex et aux mythologies, aux mécanismes sociologiques, psychologiques qu’il met en œuvre. Il est juste dommage que la fin du livre, dans laquelle l’auteur laisse libre cours à son imagination, ne soit pas vraiment convaincante, un peu artificielle. Cela ne porte pas trop atteinte à la qualité de l’œuvre dont la lecture est vivement recommandée.

 

17.11.2009

Bartleby le scribe – Herman Melville

9782070401406.jpgBartleby le scribe est une nouvelle d’Herman Melville parue au milieu du dix neuvième siècle et qui a connu une trajectoire ascendante pour s’échapper du recueil de textes dans lequel elle était, les contes de la véranda, pour finalement devenir le texte le plus connu de l’écrivain américain aux côtés de Moby Dick.

 

Qui est donc ce personnage de fiction désormais notoire ? Un jeune homme embauché par un homme de loi de Wall street, le narrateur, afin de recopier des textes. Après une brève introduction dans laquelle le narrateur présente une partie de son parcours, son activité et les 3 autres employés de son cabinet, Bartleby entre en scène. Apparaissant au début comme un besogneux appliqué et solitaire, ce nouvel employé glisse progressivement vers une attitude difficile à définir.

 

D’abord Bartleby ne préfère pas faire une tâche qui fait partie de ses attributions et puis petit à petit, il préfère faire de moins en moins de choses, et ce jusqu’à l’inactivité totale. Préférer ne pas faire, telle est sa propre formule. Non content de devenir complètement inutile, il semble se lancer dans un projet nihiliste, se nourrissant le plus chichement possible, dormant sur son lieu de travail, ne développant aucune activité susceptible de lui demander un effort, ne présentant d’intérêt visible pour aucune activité physique ou intellectuelle. Un poids mort.

Bartleby le scribe se lit vite et facilement, et à vrai dire il n’est pas besoin de s’attarder sur des questions stylistiques au sujet de cette nouvelle. En fait, la réussite du texte réside essentiellement dans le mystère concernant les motivations de l’attitude de Bartleby. Mystère qu’Herman Melville ne lève pas à la fin de la nouvelle et qui autorise toutes les interprétations. Bartleby se prête ainsi à de nombreuses appropriations et chacun est libre de plaquer sur cette figure littéraire ses propres désirs.

 

Cette sortie du monde, ce retrait hors de la vie ou ce repli extrême sur soi, ce mépris pour le commerce du monde et les us et coutumes inspirent ainsi de nombreuses lectures. Bartleby peut être vu comme un nihiliste, comme un anarchiste original, un misanthrope, un roi de l’absurde, un mystique, un ascète et j’en passe. La nouvelle étant située à Wall Street une lecture originale fait de Bartleby un résistant à l’asservissement au monde du travail, au règne de l’argent et au capitalisme conquérant.

 

Si j’ai un faible pour cette lecture, la mienne voit en Bartleby, une sorte de Diogène de Sinope, le cynique. Bartleby tente le pari d'une vie réellement indépendante et renonce à la comédie humaine, de sorte qu’il valide la phrase du maître es littérature Borges à son sujet 'Il suffit qu'un seul homme soit irrationnel pour que les autres le soient et pour que l'univers le soit'. C’est ça Bartleby.

09.11.2009

Mademoiselle Bonsoir / La reine des garces – Boris Vian

Sans titre.JPGMademoiselle Bonsoir

Ce texte inédit de Boris Vian est une comédie musicale qui n’a jamais vu le jour. A la base une belle idée un peu humaniste et un peu loufoque transformée en commerce florissant: une chanteuse pleine de charme pour bercer les insomniaques et les solitaires de toutes espèces. Pour le reste des ficelles classiques de Vaudeville, et une pièce qui gagnerait à être mise en scène. C’est assez plaisant, drôle par moments et d’une certaine fraîcheur et inventivité quand on laisse parler son imagination. Il ne faut cependant pas trop en attendre, seulement du plaisir rapide. Sur le papier, on a une grande louche d’amour, une pincée d’amitié, des gangsters d’opérette et des retournements de situation parfois un peu rapides, alambiqués pour une intrigue finalement simple et convenue. A prendre pour ce que c’est, un bon divertissement.

La reine des garces

 

            Parue en même temps que Mademoiselle Bonsoir, La reine des garces, est une pièce de théâtre plus longue qui fait montre de la même énergie et fantaisie dans le plus pur style théâtre de boulevard. Il faut reconnaître beaucoup de rythme à cette pièce qui enchaîne les péripéties et les retournements de situations. A partir d’une série de quiproquos, une jeune première blessée se transforme en garce prête à blesser tout son monde – père compris - et à tout écraser sur son passage, bien aidée par des personnages loufoques. C’est parfois drôle – moins que Mademoiselle Bonsoir -, truffé de bons mots – plus que Mademoiselle Bonsoir - et d’originalités, mais il y a également un peu plus de longueurs. C’est un bon vaudeville qui mériterait d’être monté pour apporter un bon moment de théâtre.

 

Difficile pour moi de dire en conclusion, dans quelle mesure ces deux vaudevilles plaisants ont quelque chose de spécial. Bien que de Boris Vian, ils ne me semblent pas supérieurs à d’autres, même si de bonne facture. Se laissent lire.

 

13.10.2009

Après le tremblement de terre – Haruki Murakami

Apres-le-tremblement-de-terre.jpgEn 1995, un tremblement de terre de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter frappe Kobe, sur l’île de Honshu au Japon. Bilan : plus de 6000 morts et des dizaines de milliers de blessés, sans parler des dégâts matériels. C’est à la suite de ce drame qu’Haruki Murakami retourne dans son pays après des années d’exil en Europe et aux Etats-Unis. Les 6 nouvelles de ce recueil portent en elles les stigmates de cette catastrophe.


 Il ne s’agit pas ici de parler de manière directe du tremblement de terre, ni d’évoquer tout ce qui pourrait nous venir à l’esprit au sujet de ce genre de tragédies en termes d’images. Pour Haruki Murakami, le séisme est intérieur. Le tremblement de terre de Kobe traverse toutes les nouvelles, les relient d’une façon indirecte - sans que les nouvelles aient de connexion les unes avec les autres - par la fracture, la faille béante qu’elle ouvre dans l’existence des personnages. Le tremblement de terre survient en chacun d’entre eux, polymorphe, un ennemi intérieur qui brusquement surgit et les bouleverse.


 Ce qui frappe dans ces nouvelles est l’extrême solitude de ces personnages communs qui sont confrontés à des interrogations silencieuses mais violentes qui les rongent. Que ce soit cet homme brutalement quitté par sa femme qui le trouve vide ou encore cette femme en voyage en Thaïlande qui en veut à un homme au point de souhaiter sa mort en passant par ce jeune homme qui suit un inconnu dans la rue qui pourrait être son père inconnu ou encore ces deux passionnés de feux de camp qui souhaitent se donner la mort. 

 
 Haruki Murakami a une manière subtile de dire les maux intérieurs. Il narre avec une certaine fluidité, de la finesse, dans une ambiance minimaliste et parfois teintée de fantastique, mystérieuse, des angoisses existentielles fondamentales, d’une profondeur soudainement vertigineuse. Impossible de ne pas reconnaître l’élégance de son écriture qui confère de la beauté mais aussi une puissance inouïe à des sentiments de perte, de nostalgie, d’échec, de vide, d’absurde, de mélancolie.


Après le tremblement de terre est un excellent recueil de nouvelles, fort et original dans son approche du séisme de Kobe.

08.10.2009

Carton Jaune – Nick Hornby

9782264044259.jpgSi vous n’aimez pas le football, si vous n’y comprenez rien et trouvez incroyable la passion qu’il provoque, ce livre n’est certainement pas pour vous, passez votre chemin. Peu importe que Nick Hornby essaie aussi d’expliquer la fièvre du football, sa fièvre aux néophytes, aux sceptiques. Je crois vraiment que pour totalement apprécier Carton Jaune, il est préférable d’être un amateur de ballon rond. En effet, Carton Jaune est l’autobiographie d’un fan d’Arsenal. L’intérêt du livre ne réside pas dans l’existence de Nick Hornby, narrée sur plus d’une vingtaine d’années : sa famille divorcée, ses relations avec son père, sa belle-famille, ses premiers amours pathétiques, son parcours scolaire moyen, ses orientations professionnelles hasardeuses, ses crises existentielles, ses désirs d’écriture, son adhésion à la classe moyenne, etc. de la province anglaise à Londres. Tous ces éléments qui n’ont rien d’original ne prennent valeur que par leur traitement original à travers le prisme du football.


 Il est dingue de voir comment le ballon rond est entré dans la vie de Nick Hornby et a tranquillement pris le fauteuil principal pour régenter toute sa biographie qu’il déroule en parallèle de l’histoire du club d’Arsenal. Carton Jaune est un livre intéressant lorsque Nick Hornby explique sa passion, son amok, du football. Il raconte sa difficile condition de supporter, d’une certaine façon une ascèse, qui demande d’insensés sacrifices de toutes sortes. Il faut dire qu’il est de ceux qui ne ratent pas un match, de ceux qui peuvent en parler des heures sans s’arrêter, de ceux qui en font une philosophie, une métaphore de l’existence, de ceux qui croient qu’il n’a pas d’égal sur bien des plans, de ceux qui sont capables de suivre fidèlement le même club pendant plus de vingt ans et de se rendre au stade tous les samedis, d’effectuer des déplacements, de rater des évènements importants pour un match, de perdre la raison, de déborder de sentiments pour un autre match, etc.


 Il n’est pas évident d’écrire sur le sport, d’où la valeur de Carton Jaune. Chaque chapitre est construit autour d’un match d’Arsenal et des évènements qui l’entourent. Suivez l’histoire du club, découvrez là, vivez donc ses grands moments, ses pires aussi, voyez ses personnalités légendaires – Adams, Winterburn, Wright, Graham, Mee -, écoutez son ambiance – Highbury - et à partir de là, réfléchissez sur le football en général. Les supporters, le hooliganisme, le racisme, la logique financière, les stades, les compétitions, la révolution de la TV, etc. Le tout jalonné de moments tragiques ou magnifiques que tout amateur de football connaît : Pelé et le Brésil 70 – la meilleure équipe de tous les temps - ou la tragédie du Heysel.


 Je suis passionné de football et je dois dire que rien que pour ça, j'ai apprécié Carton Jaune.

07.10.2009

Pays perdu – Pierre Jourde

9782266143783.jpgUn pays perdu ? C’est ce à quoi ressemble le petit village du Cantal qui est au centre de ce livre. Pour l’histoire, c’est deux frères qui reviennent dans le village de leur enfance parce que l’un d’eux a hérité d’un cousin. Durant le court laps de temps qu’ils passent au village pour chercher un éventuel magot caché dans la ferme laissée en héritage, se déroule l’enterrement de la fille d’un des habitants, récemment décédée. Le retour au pays natal de ceux qui sont devenus assez tôt des citadins est l’occasion de raconter ce coin, une espèce de bout du monde.


Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans Pays perdu. Pas besoin. Ici, il s’agit juste du portrait du village et de ses habitants. Portraits qui défilent les uns après les autres. Ceux qui pensent que les descriptions n’ont plus d’avenir en littérature en sont pour leurs frais. Pierre Jourde réhabilite l’art du portrait et de la description en se faisant succéder sous nos yeux ébahis, un monde autre. En fait un monde que l’on croyait disparu ou peut-être fantasmé, celui de la ruralité âpre et dure, de la tradition, enfoncé dans une espèce d’immobilisme, vaincu par la désuétude.
Qu’est ce que  ce pays alors ? Un monde qui se meurt, une réminiscence du passé. Un monde rongé par l’alcool, la promiscuité, la dureté de l’existence. Un décor aride, rustique  froid qui semble écraser les existences du poids du néant, de l’absence d’horizon. Ici les grandes valeurs semblent porter le vice sur leurs dos. Ici, on est buriné, maltraité par la vie mais on la lui rend bien, au moins sur les voisins et les gens de l’extérieur, parce qu’évidemment on n’aime pas les gens de l’extérieur.


Pierre Jourde arrive à faire exister avec force chacun des habitants de ce village à l’esprit de son lecteur. Leurs petites histoires, leurs manières, leurs traits sont restitués, sans concession, avec justesse. Il les met à nus, ouvre leurs entrailles peu ragoûtantes et livre leurs secrets, leurs maux intimes, leurs failles, leurs défaites. C’est dur, c’est moche mais en même temps il faut reconnaître que ces habitants sont contés avec une langue riche qui d’une certaine façon leur donne un aspect poétique brut, une densité fascinante.


Pays perdu est un livre intéressant. Il a valu à son auteur de violentes représailles lors de son retour sur les terres de son village qui lui a inspiré ce livre. Certains habitants n’avaient pas aimé ce qu’ils pensaient être leurs portraits.

 

29.09.2009

L’aleph – Jorge Luis Borges

9782070296668.jpgL’aleph est un recueil de dix sept nouvelles originellement paru dans les années 50. Uniques, ces nouvelles portent l’empreinte de Jorge Luis Borges. C'est-à-dire, outre le fait qu’elles comportent souvent une dimension fantastique, une atmosphère d’étrangeté, elles suintent l’érudition et sont truffées de références littéraires, historiques, culturelles, directes ou implicites. Ce sont des constructions originales qui ouvrent des pistes de réflexion sur des thèmes classiques : l’immortalité, la vengeance, etc. Parfois, les nouvelles de Jorge Luis Borges ne tiennent que sur un concept, une idée autour de laquelle est brodé avec plus ou moins de réussite le texte. Ce qui peut amener à relativiser  la valeur de certaines de ses nouvelles. Mais celles d’aleph dont je rends compte ci-dessous sont en majorité réussies et font montre d’une rare intelligence:

1/ L’immortel : une nouvelle réussie sur l’immortalité et sa quête. Elle a un rythme soutenu avec un enchaînement d’aventures qui mêlent mythologie, histoire et littérature – on y croise Homère…L’idée : le contraire de toute chose existe quelque part.

2/ Le mort : l’histoire d’un argentin qui devient bandit en Uruguay et, très ambitieux, désire grimper dans sa bande jusqu’à être Calife à la place du Calife. Ca ne se passe pas comme prévu. Nouvelle plaisante, avec un dénouement surprenant. Rien de plus.

3/ Les théologiens : nouvelle sur la bataille entre Aurélien et Jean de Pannonie, deux gardiens de l’orthodoxie chrétienne qui démontent les hérésies. Tous les deux finissent sur le bucher. Ironie. Nouvelle aussi sur la jalousie et le talent car c’est Aurélien qui amène la chute de Jean, bien plus brillant. Nouvelle très intéressante et très érudite.

4/ Histoire du Guerrier et de la Captive : réflexion sur l’intégration et l’assimilation qui prend à la fois appui sur l’histoire d’un guerrier longobard au sixième siècle et celle d’une anglaise chez les indiens. Nouvelle intelligente.

5/ Biographie de Tadeo Isidoro Cruz : c’est une nouvelle sur la découverte subite et brutale de sa nature profonde, de sa destinée par un homme. L’illustration par l’histoire de Tadeo Isidoro Cruz vaut surtout pour sa chute.

6/ Emma Zung : Ma nouvelle préférée. La vengeance machiavélique d’une jeune fille. Brillant stratagème.

7/ La demeure d’Astérion : Une nouvelle qui fait référence à la mythologie et à l’un de ses personnages d’un point de vue interne. Original et mystérieux jusqu’à son dénouement.

8/ L'Autre Mort : nouvelle sur les modifications de l’histoire et les paradoxes spatiotemporels qui est péniblement illustrée à travers les doutes et les changements dans la biographie d’un gaucho.

9/ Deutsches Requiem : Une de mes nouvelles préférées du recueil. Le nazisme vu de l’intérieur. Après la défaite, avant son exécution, les pensées d’un bourreau sur ce qu’a été cette idéologie et son application. Glacial.

10/ La Quête d'Averroës : nouvelle un peu ennuyante sur le sens des mots, avec un Averroes qui bute lors de la traduction d’Aristote sur les mots comédie et tragédie.


11/ Le Zahir : ou le thème de l’obsession. Il s’agit ici d’une pièce de monnaie. Bof.

12/ L'Écriture du Dieu : Une nouvelle à l’atmosphère étrange, très prégnante, à l’histoire originale entre la folie, l’obsession et le mystique. Un homme enfermé avec, de l’autre côté des barreaux qui séparent la cellule en deux, un jaguar. Il est à la recherche d’une phrase, d’un mot ultime pour se libérer.

13/ Abenhacan et Bokhari mort dans son labyrinthe : l’histoire d’un homme qui se cache dans un labyrinthe pour échapper à un poursuivant. Une espèce d’histoire policière dont la solution révèle une histoire autre que celle qui est d’abord perçue. Exercice intéressant, pas inoubliable.

14/ Les deux Rois et les deux labyrinthes : Très courte et très brillante. Nouvelle sur la nature polymorphe du labyrinthe qui n’est pas toujours ce qu’on croit. Une histoire de vengeance aussi.

15/ L'attente : peut-être lue comme une histoire sur la destinée. Un homme se cache visiblement par peur de quelque chose qui relève de l’inéluctable. Pas si originale.

16/ L'homme sur le Seuil : une nouvelle plutôt faible sur ce qui est arrivé à un juge impitoyable, délégué par l’administration anglaise en Inde, pour ramener l’ordre dans une province.

17/ L'Aleph : dommage que l’idée originale de cette nouvelle, l’aleph lieu ou objet qui permet de voir tout l’univers d’un coup, soit noyée dans une histoire manquant d’intérêt, mais pas de longueurs...

Ce recueil est à lire.

22.09.2009

L’étranger – L’homme qui rentre au pays – Alfred Schütz

31M4JYT338L__SS500_.jpgCe livre est composé de deux essais qui représentent deux faces d’une même problématique : l’intégration de l’individu dans une société. Alors que L’étranger se penche sur la situation d’un immigrant en terre inconnue, L’homme qui rentre au pays traite du retour au pays natal. Ecrits à la fin de la seconde guerre mondiale les deux essais peuvent être lus à la lumière de l’expérience personnelle du sociologue Alfred Schütz qui a fui sa Vienne natale et l’Hydre nazie pour s’installer aux Etats-Unis en 1940.


 A travers l’étranger, Alfred Schütz plonge au cœur d’une problématique vitale pour nos sociétés à l’heure des migrations et des immigrations, du cosmopolitisme, du multiculturalisme et du mondialisme. Le mérite du court essai du sociologue autrichien est de schématiser les processus complexes d’intégration, d’assimilation à l’œuvre pour l’immigrant, mais plus généralement aussi pour tous ceux qui désirent pénétrer un groupe social spécifique. Toute la difficulté tient au fait que la culture est nature pour celui qui la possède. Il n’y fait plus attention, alors que l’étranger doit d’abord se défaire du point de vue extérieur que lui fait avoir sa propre culture et puis faire nature de la culture d’autrui. L’homme qui rentre au pays explique plutôt comment la culture, le « chez soi » d’un homme peut lui devenir étranger. Alfred Schütz prend régulièrement l’exemple du retour du vétéran de guerre au foyer pour souligner la logique propre au retour. Le détachement de sa culture, l’anomie qui peut résulter de l’assimilation d’une autre culture ou de l’éloignement de la sienne sont explicités. L’homme qui rentre au pays n’est plus le même, sa culture non plus. Un processus de réintégration est nécessaire pour qu’il cesse d’être un étranger et pour que tout lui redevienne naturel au sein de sa propre culture.


 Si ces deux courts essais n’ont rien de révolutionnaire dans leurs propos aujourd’hui, c’est que, nous sommes bien souvent confrontés à ces deux situations en permanence soit parce que nous sommes fréquemment en contact avec des étrangers ou des hommes qui rentrent au pays, soit parce que nous sommes ces deux archétypes. En permanence. Ces idées sont devenues des évidences, développées dans de nombreuses œuvres littéraires depuis. Le livre d’Alfred Schütz a le mérite de clarifier de manière concise, précise les problématiques inhérentes à ces situations. En peu de phrases, la complexité et l’ambiguïté de l’aventure intérieure de l’étranger ou de l’homme qui rentre au pays sont explorées.

17.09.2009

Kirinyaga – une utopie africaine - Mike Resnick

270135501.jpgKirinyaga est un recueil de 8 nouvelles encadrées par un prologue et un épilogue, rédigé par Mike Resnick pendant une dizaine d’années et multi récompensées par les prix de référence de la littérature de science-fiction (Hugo, Nebula).


Elles parlent toutes d’une utopie mise en place par Koriba, un intellectuel Kenyan d’origine Kikuyu. Bien qu’il ait fait ses études dans les plus grandes universités anglo-saxonnes, ce dernier rejette l’occidentalisation du Kenya, qui en ce vingt deuxième siècle est devenu un univers sur urbanisé, pollué, envahi par la technologie, dont la faune a disparu. Koriba aspire donc à revenir au mode de vie traditionnel, ancestral des Kikuyus, avant que n’arrivent les occidentaux. Ce rêve devient réalité avec l’aide de l’administration Kenyanne qui autorise la fondation de la colonie utopique de Kirinyaga, une petite planète terraformée, qui porte le nom du mont Kenya à l'époque où y siégeait encore Ngai le dieu des Kikuyu. Sur Kirinyaga, Koriba est le Mundumungu, sorcier et autorité morale en charge de préserver cette utopie et de maintenir le mode de vie traditionnel des Kikuyus.


Kirinyaga est un ouvrage qui permet d’apprendre beaucoup de choses sur ce peuple Kenyan et ses traditions. Mike Resnick reconstitue le mode de vie pré colonial des Kikuyus. Chaque nouvelle permet de découvrir des coutumes, des mythes, mais aussi l’organisation sociale, l’articulation de la vie communautaire au sein de ce peuple, etc. Il fait revivre également la tradition orale des Kikuyus en truffant chaque nouvelle de contes traditionnels qui sont des outils d’apprentissage de l’existence, de transmission de sagesse pour ce peuple, de divertissement aussi, et un régal pour le lecteur.


A travers Kirinyaga, Mike Resnick mène en fait une brillante réflexion sur l’utopie. C’est l’un des propos majeurs de ce livre. Qu’est ce qu’une utopie ? Quand est-elle réalisée ? Comment la pérenniser ? Peut-elle évoluer ? L’utopie de(s) l’un(s) est-elle celle des autres ? Quelle place pour le monde extérieur dans une utopie - question d’autant plus primordiale à une ère de l’accès, du transport et de la communication, de la modernité ? Chaque nouvelle confronte Koriba à ces questions et montre ses différentes tentatives pour maintenir l’utopie Kirinyaga devant les assauts de la modernité. A un moment ou à un autre, le changement survient, la technologie s’infiltre, le savoir se métamorphose, le doute s’installe, la cohérence culturelle s’effrite. Et des questions spécifiques, propres à cette utopie africaine émergent.


Kirinyaga reproduit en quelque sorte le choc des cultures qui a eu lieu au moment où l’occident est entré en contact avec l’Afrique. Et à la suite reprend en toute logique des thématiques chères à la littérature et à la réflexion Africaines profondément marquées par ces évènements (cf. L’aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, Le monde s’effondre de Chinua Achebe ou encore d’autres). La problématique qui mène Koriba à la création de Kirinyaga est celle d’une grande partie de l’Afrique depuis son contact avec l’occident. Quelle place pour les traditions dans la culture moderne ? Comment être africain et pas seulement un occidental noir ? Comment ne pas se perdre ? Quoi prendre dans la culture de l’autre tout en préservant la sienne ? Comment ne pas céder devant la prouesse, la magie de la technologie ? Comment se réapproprier sa propre histoire et sa propre culture sans édulcorant, sans idéalisation et sans retour en arrière ?


La volonté de préserver l’utopie Kikuyu ouvre la voie à la tentation tyrannique chez Koriba. Ou comment l’utopie glisse vers la dystopie et comment Kirinyaga offre aussi le portrait d’un fanatique culturel, d’un extrémiste obscurantiste et d’un intellectuel fourvoyé. Au choix. Koriba est dépassé de toutes parts par les forces du changement, quand une petite fille apprend à lire et écrire quand des étrangers arrivent sur Kirinyaga, quand la médecine moderne vient le contredire, quand la vacuité de cet univers immobile et immuable ankylose une partie de la jeunesse, etc. Il sait que tout est dans la cohérence d’une culture et est prêt à tout pour conserver celle des Kikuyus.

Plus originale encore, la possibilité de voir aussi dans Kirinyaga, une utopie non seulement africaine mais aussi occidentale. Ce Kenya que rêve Koriba, est aussi celui dont rêvent les touristes occidentaux. Faune, flore, exotisme, recul technologique, étrangeté culturelle, peut-être même barbarie. Kirinyaga peut-être le rêve de touristes ou d'immigrants à la recherche d'authenticité, d'originalité, de différence, de choc. Il faut dire qu'une grande partie de l'Afrique se reconnaîtrait plus dans le rôle du fils de Koriba, un kenyan occidentalisé que dans celui dans lequel le rêve de Koriba tente de l'emprisonner.


Kirinyaga est une œuvre forte, dense et profonde qui ouvre la porte à un vaste champ de réflexions. C’est aussi un livre magnifique, empreint de beauté, de tristesse, de mélancolie, de solitude, car c’est le livre d’un monde, d’une foi, d’un homme qui meurent tout en étant celui de forces d’espoir, de connaissances, de changements qui ne cessent de chercher la voie pour éclore. Kirinyaga est un chef d’œuvre dont je recommande particulièrement la nouvelle Toucher le ciel.

16.09.2009

Pedro Paramo – Juan Rolfo

o_pedro-paramo.jpgLorsque la mère de Juan Preciado meurt, elle lui fait promettre de se rendre à Comala trouver son père qu’il ne connaît pas et qui les a abandonnés : Pedro Paramo. Dès les premières pages, on comprend que cette quête du père est complexe. En effet, Comala est un village désert, abandonné, dont tous les habitants semblent avoir péri ou disparu. L’unique alternative pour trouver Pedro Paramo est d’écouter les voix qui hantent le village. Elles racontent par fragments l’histoire du village et permettent à Juan Preciado de connaître la vérité sur son père et sur le village de Comala.


 La véritable valeur de Pedro Paramo tient au procédé narratif du livre. Les voix des habitants décédés du village s’enchaînent, se mêlent s’alternent sans véritable ordre, ni réelle logique. Ce sont des fantômes qui habitent les lieux et qui prennent inopinément la parole pour conter des histoires à Juan Preciado. Ils envahissent son sommeil, ses rêves, son esprit, exhalent des murs, des pièces des maisons pour livrer un puzzle qui lentement se reconstitue. Avouons-le clairement, c’est assez déroutant comme procédé de narration, c’est parfois embrouillé, et le livre peut perdre en impact, mais c’est aussi original et empreint d’une atmosphère spéciale. En effet, Pedro Paramo est un livre dont l’ambiance a quelque chose du rêve éveillé, et du fantastique, mêlant présent et passé dans une brume difficile à définir. L’écriture aérienne de Juan Rolfo y contribue grandement et empêche le lecteur de totalement décrocher de l’enchevêtrement de toutes ces histoires.


Ces dernières montrent que le père de Juan Preciado, Pedro Paramo est tout simplement une espèce de tyran local qui a fait main basse sur le village de Comala et imposé avec l’aide de sa descendance, violence, viol et truandise. Un homme qui ne semble avoir du cœur que lorsqu’il s’agit de Susanna, l’amour de sa vie, partie. En fait rien de forcément transcendant. Souvent on a l’impression d’être dans l’anecdote, certes intéressante, même si des épisodes de la vie de Comala surnagent et marquent, comme l’arrivée d’une guérilla en route pour la conquête du pouvoir central par exemple. Les méfaits de Pedro Paramo défilent donc jusqu’à sa fin tragique.
 Pedro Paramo n’est pas le chef d’œuvre attendu, mais c’est néanmoins un portrait original, un livre doté d’une identité propre et intéressant pour la technique narrative et le style de Juan Rolfo.

07.09.2009

Pura Vida – Vie et mort de William Walker – Patrick Deville

pura vida.jpgPura Vida, c’est l’incroyable histoire de William Walker, un aventurier américain qui a réussi au milieu du XIXème siècle à devenir le président du Nicaragua. Destin hors normes que celui de ce conquérant atypique qui à la suite d’une tragédie personnelle s’est lancé, jusqu’à sa mort tragique au Honduras, dans une folle et vaste tentative de conquête de plusieurs pays d’Amérique centrale. C’est une histoire riche en rebondissements que narre Patrick Deville. Les multiples tentatives de William Walker sont marquées du sceau de l’échec avec des accents épiques et pathétiques à la fois. Mercenaires, armées de fortunes, fuites dans la jungle, campagnes interminables et mal préparées, pillages, massacres, alliances friables et incertaines, héroïsme et décadence, sont les ingrédients de ce roman.
 Patrick Deville a pris le parti de mettre en scène un narrateur écrivain en train de faire les recherches en Amérique Centrale pour écrire la vie et la mort de William Walker. Sa progression est plus ou moins celle du lecteur qui le suit dans une sorte de road trip dont les résultats dépassent assez rapidement l’histoire de William Walker. Le narrateur s’immerge dans l’histoire très mouvementée de cette région du monde et au fil de ses rencontres avec notamment des écrivains, d’anciens révolutionnaires sandinistes. Le récit se gonfle rapidement des évènements et des personnages qui ont animé l’histoire du Nicaragua et des pays voisins depuis l’époque de William Walker.


 La prouesse du livre est d’arriver à retranscrire une ambiance unique propre à ces pays qui ont été le théâtre de la folle utopie de la révolution, qui ont connu les dictatures sanglantes et qui semblent désormais plongés dans une espèce de torpeur. Le livre de Patrick Deville est très détaillé et fourmille de milliers de détails qui donnent authenticité et intérêt à Pura Vida. Le travail de recherche est impressionnant et la passion de l’auteur pour ces histoires est transmise. Il y a quelque chose de fou et d’absolu, de désespéré et de grand, dans la vie et la mort de William Walker et dans celle de tous ces protagonistes qui défilent : le Che, Sandino, Les Somoza, etc. Cependant le livre est quelque part victime de sa construction. Eclatée, mêlée à celle d’autres personnages historiques, la vie et la mort de William Walker est parfois diluée, moins saignante et passionnante qu’elle ne pourrait l’être. Patrick Deville se libère de la chronologie également, et du coup c’est parfois tortueux, dense et un peu brouillon aussi, alors avouons qu’un dictionnaire ou un petit précis d’histoire de l’Amérique centrale peut-être utile pour remettre tout ça en ordre. Pour terminer, les passages narratifs concernant la petite vie du narrateur et ses rencontres avec des personnalités qui ont fait ou qui connaissent l’histoire de cette région sont parfois un peu longs et parfois vides.

Pura Vida n’en demeure pas moins un livre intéressant, doté d’un caractère propre et qui ouvre une multitude de portes sur l’histoire du Nicaragua et de l’Amérique centrale.

26.08.2009

Le jour des triffides – John Wyndham

triffidesue8.jpgA la suite du passage d’une comète et du magnifique spectacle lumineux dans le ciel terrestre qui en a résulté, la quasi-totalité des hommes se retrouve aveugle le lendemain. Seuls de rares personnes comme Bill, qui était à l’hôpital les yeux bandés suite à un accident, peuvent encore voir. Le roman catastrophe de John Wyndham commence avec la découverte de la tragédie par Bill. Plus rien ne sera jamais pareil après cet aveuglement généralisé. C’est un Londres d’abord paralysé, désert, puis progressivement abandonné, en situation de délabrement, d’effondrement que décrit l’auteur anglais. Il arrive à créer une atmosphère de fin de monde et d’anarchie qui est saisissante pour le lecteur, tant elle est visuelle à travers les descriptions et les situations mises en place par l’auteur. Un monde s’effondre, c’est à la fois triste, violent et pathétique.


Devant un tel cataclysme, le fil conducteur est tout trouvé et mené avec intelligence et clarté. Comment survivre et quelle société maintenant ? Ce sont les questions auxquelles se confrontent Bill et sa partenaire Josella. Ils savent que plusieurs voies s’ouvrent à ce nouveau monde. La tentation soliste, égoïste est là, comme celle de la petite communauté, l’asservissement de la masse des faibles – les aveugles –est possible, comme leur prise en charge, la refondation des valeurs peut-être faite comme leur travestissement ou leur renversement. Au fil de leurs aventures, Bill et Josella vont affronter tous ces types de situations qui trouveront parfaite illustration à travers le caractère et les actes des personnages secondaires.


John Wyndham fait coïncider une menace plus grande encore avec cette catastrophe : les triffides. Ce sont des plantes carnivores et mobiles nées d’expérimentations russes (contexte de guerre froide oblige !) qui ont proliféré en raison de leur exploitation économique (outrances du capitalisme !). Elles profitent de l’effondrement de la civilisation pour se développer et s’attaquer aux hommes dont la quasi-totalité sont des proies faciles : les aveugles. La menace de l’extinction de l’espèce est un défi supplémentaire qui renforce, l’ambiance pesante de déclin, de faillite de la civilisation et de l’homme, l’urgence de la refondation du monde. Le jour des triffides est écrit à la première personne, dans le style du journal d’un survivant narrant les évènements. Le point de vue interne permet de vivre les évènements de l’intérieur et de leur donner plus d’intensité. Le lecteur est amené à partager les angoisses, les craintes, les espoirs mais aussi les défaillances, les tentations de Bill Masen.


Le jour des triffides est une œuvre symbolique des romans catastrophes de l’après-guerre. Divertissant, il est marqué par un contexte historique menaçant. Il interpelle sur la place et la survie de l’homme, son action sur la nature, et laisse ouverte la porte à la possibilité d’une autre société. Bien.

25.08.2009

Un roman Russe – Emmanuel Carrère

9782070356652.jpgIl est difficile de résumer et de définir un roman Russe, parce qu’il est à sa manière une sorte d’ovni littéraire qui dépasse les genres. Il se joue des frontières littéraires pour développer ce qui est à la fois un journal intime, le carnet de bord d’un réalisateur, le récit d’une saga familiale et d’une passion amoureuse. C’est le propre du génie romanesque que de ne pas être simplement figé dans une forme (cf. l’art du roman) mais de pouvoir articuler différents éléments, récits dans un collage qui a du sens.


 Certains ont vu dans un roman Russe, un nouvel opus de la vague autofiction qui prédomine les lettres françaises récemment et l’ont critiqué. Pour ma part, le genre importe peu au regard de la qualité du livre. Le problème de la majorité des autofictions est surtout que ce sont de mauvais livres, mal écrits, mal construits ou inintéressants. Ce n’est pas le cas d’un roman Russe. Et c’est peut-être le petit miracle d’Emmanuel Carrère. Il raconte l’histoire de sa passion amoureuse avec une Sophie. Une histoire difficile, avec bien entendu des coucheries, des orages, des bonheurs, des différences entre les protagonistes etc. Banal ?


 En fait pas tant que ça parce que l’originalité d’Emmanuel Carrère se retrouve dans son écriture. Il s’agit d’une véritable mise à nu. A la lecture de cette histoire, on y sent une dureté, une violence, une noirceur qui sont rares. Emmanuel Carrère est sans concession avec lui-même, avec ce qu’il a vécu. Le lecteur sent qu’il n’y a pas de jeu, pas de légèreté. Il s’agit ici de trifouiller le plus profond des choses, des mots, des pensées. Le mérite de l’auteur est de ne pas faire de son lecteur un témoin éloigné mais presqu’un acteur pris quelque part au milieu des déchirements, des envolées de cette passion complexe. Il y a quelque chose de viscéral et d’essentiel, de nécessaire dans la manière dont ce texte est écrit qui le distingue des autres textes similaires.


 D’autant plus qu’excellent romancier, Emmanuel Carrère, mêle cette histoire à celle d’une quête personnelle, une quête identitaire qui est encore plus intéressante à mes yeux. Il essaie de comprendre, de décrypter la fêlure intime qui fait de lui l’homme qu’il est, un écrivain, cet écrivain là. Déchiré, complexe, sombre et envoûtant. Cette quête est un processus de réappropriation d’une généalogie, celle d’une famille de Georgiens que l’histoire et ses grands sabots va pousser à émigrer en France. Suivre l’enquête d’Emmanuel Carrère sur ses origines russes, sur ses grands parents et plus particulièrement son grand père qui se trouve être une personne aussi torturée que lui est un cheminement riche, une fois encore très intime mais aussi très difficile, très âpre. Les sinuosités, les sombres recoins de cette histoire familiale sont exposés et révèlent la face cachée d’une famille. Un traumatisme qui court d’une génération à l’autre est là, tapi. Et à vrai dire, on s’en tape un peu que ce traumatisme concerne aussi Hélène Carrère d’Encausse, la mère de l’écrivain et la secrétaire perpétuelle de l’académie Française. Ce livre vaut plus que ça.


 Emmanuel Carrère arrive à faire de la Russie un fil conducteur, un pivot entre sa quête des origines, son problème identitaire et sa passion amoureuse. La Russie est le point de départ du livre et de ces trois sujets. Alors qu’il était parti couvrir l’histoire incroyable d’un prisonnier hongrois resté enfermé pendant cinquante ans dans un hôpital psychiatrique russe à Kotelnitch, s’ouvre sous ses pieds un abîme dans lequel il s’engouffre. Il veut faire un film sur la vie à Kotelnich. La Russie, les voyages pour réaliser ce film entre autres, permettent de tisser des liens entre les trois explorations poursuivies par le livre. La Russie est une pierre angulaire qui lui permet de travailler d’abord, de poursuivre sa quête des origines, de se confronter à lui-même et qui a une importance dans le délitement de son histoire avec Sophie.


 Ce qu’il y a de moins intéressant dans un roman Russe, ce sont finalement les passages de « cul » et les longueurs concernant la nouvelle publiée par Emmanuel Carrère dans le monde. Pour le reste, un roman Russe est pour moi une œuvre intéressante, dense et présentant une structure narrative à même d’exploiter ses différents thèmes, et qui offre plusieurs niveaux de lecture. Emmanuel Carrère est un des écrivains français les plus intéressants de ces dernières années et il le confirme.

Tsili – Aharon Appelfeld

tsili.jpgTsili Kraus est une jeune juive d’une douzaine d’années un peu simple d’esprit qui est abandonnée par sa famille en fuite alors que les persécutions antisémites atteignent leur pinacle en Europe centrale en 1942. Par chance, elle échappe aux profiteurs qui viennent piller leur maison dans laquelle elle reste cachée. Après, commence pour elle une errance, en marge de la société chez de rares personnes qui veulent l’accueillir en échange de menus services et avec qui elle finit par avoir des problèmes, dans la forêt à vivre et à se nourrir comme un animal de ce qu’elle trouve.


 Tsili est un livre original sur l’holocauste. Tout d’abord avec ce personnage éponyme. Tsili est une juive qui en raison de sa simplicité d’esprit est rejetée par sa propre famille qui semble obsédée par l’idée de s’intégrer à une société qui veut les engloutir. L’ironie du sort veut qu’elle arrive à ne pas être perçue, identifiée comme une juive lorsque livrée à elle-même, elle rencontre des « autochtones ». Cette simplicité d’esprit est d’une certaine façon une chance pour Tsili à ce moment là pour échapper au sort des autres juifs, même si elle finit par être rejetée en raison de sa féminité, de ce que sa naïveté et son physique laissent entrevoir comme possibilités aux hommes et menaces aux femmes. L’exclusion est au cœur du livre avec Tsili qui se retrouve obligée de se replier sur elle, d’apprendre de manière difficile ce qu’est le monde adulte et le monde extérieur en général.  L’holocauste est constamment présent dans le roman d’Aharon Appelfeld. C’est une menace qui rôde autour de Tsili, qui charge l’atmosphère d’une certaine électricité et d’une réelle noirceur. Et pourtant, il n’est jamais évoqué de manière frontale. Même lorsqu’elle rencontre dans la forêt Marek, un juif qui a réussi à s’évader d’un camp de concentration, la Shoah n’est présente que de manière diffuse, éparpillée dans les mots, les actes, les dialogues. Elle demeure cependant là, obsédante, lourde car tapie dans tous les recoins, montrant par intermittences son visage. Une bête qui ronge Marek.


 Aharon Appelfeld ne se lance pas dans de grands discours, il ne succombe pas au pathos alors que la tragédie est là, permanente, multiple. Il raconte avec une certaine retenue qui n’étouffe pas les sentiments le destin tragique d’une enfant au cœur et à côté de la tourmente. Les deux à la fois. La vie malgré le vide immense, le trou noir de l’histoire. Il dit aussi avec des anecdotes justes, des histoires fortes l’immédiat après holocauste. En même temps que Tsili, Aharon Appelfeld nous met devant la honte, le malheur, le désarroi, la souffrance, le désespoir de ceux qui ont survécu. Cette espèce de néant qui a suivi la sortie des camps et qui a vu une avancée anarchique, hiératique vers l’ailleurs de ces graciés envahis par des sentiments, des pensées, des pulsions contradictoires.


 Tsili est un livre dur, intense, triste. 

19.08.2009

Une vie de boy – Ferdinand Oyono

une vie de boy.jpgUne vie de boy est un classique de la littérature africaine. Paru peu de temps avant les indépendances en Afrique de l’ouest, il apparaît comme un témoignage de valeur sur la condition noire sous la colonisation, bien que le livre soit un roman. Une vie de boy est composé de deux cahiers qui constituent le journal intime du jeune Toundi. Ce jeune indigène y rapporte ses aventures depuis qu’il a décidé de quitter la demeure familiale rejoindre l’église du père Gilbert et échapper à une correction de son paternel. C’est le point de départ d’une existence qui sera placée sous le signe de la servitude. En effet en rejoignant l’ecclésiaste, Toundi gagne un toit et un couvert et apprend à lire et à écrire mais emprunte aussi la voie du boy – servant – qu’il poursuivra chez le commandant Decazy.


 Etre Boy n’est pas une synécure, c’est un métier difficile – présent aux aurores et service jusqu’à minuit – aux contours flous – l’essentiel est d’être disponible et corvéable à merci – qui est riche en brimades, en humiliations – coups, retenues salariales, insultes…Toundi trime et essaie de donner satisfaction à ses maîtres blancs. Outre la description de la difficile situation du personnel domestique chez le colon blanc, le métier de Boy permet de pouvoir observer de plus près les maîtres. Les portraits effectués par Toundi qui est au contact étroit avec les colons blancs permettent d’en savoir plus sur les opinions de ces derniers sur les noirs,  la colonisation ainsi que sur leurs comportements, les mœurs en vigueur dans le microcosme colonial. Toutes les opinions traversent le journal de Toundi, le mythe du bon sauvage, les clichés racistes, les espoirs d’apport de civilisation façon Jules Ferry entre autres. Tous les comportements sont là aussi. Ceux qui s’adaptent à l’Afrique, vont jusqu’à coucher avec les noirs, ceux qui en profitent, ceux qui ne l’aiment pas et en souffrent.


 Une vie de Boy est un livre parfois drôle, surtout dans sa première partie, avec des anecdotes amusantes, un ton parfois léger et moqueur, des observations justes et piquantes, mais sa tonalité générale est tragique. C’est une dénonciation de la servitude durant la période coloniale, du traitement infligé aux noirs, du racisme, de l’inhumanité qui trouvent illustration dans la trajectoire du personnage principal Toundi. Ce boy efficace et plein de bonne volonté, avide d’apprendre, un peu naïf, est malheureusement confronté à une réalité moins vertueuse que lui. Au fur et à mesure qu’il en apprend sur les colons blancs, sur le commandant et sa femme notamment, ces derniers baissent dans son estime. Ils le lui rendent bien en le traitant chaque jour moins bien, se défaussant sur lui de leurs fautes, de leurs erreurs, l’accablant un peu plus chaque jour. Il paie pour eux.


 L’écriture de Ferdinand Oyono n’est pas révolutionnaire mais permet de coller aux aventures de Toundi et de ressentir les difficultés de sa condition. Il y a une simplicité et une naïveté qui ne paraissent pas feintes et qui rendent l’œuvre touchante. Une vie de Boy vaut le détour.

18.08.2009

Contes glacés – Jacques Sternberg

sternberg3.jpgJacques Sternberg a trouvé sa voie en devenant l’auteur de contes brefs dont lui seul a le secret et la formule. Comme l’affirme la quatrième de couverture, il en a écrit plus de 1500 parmi lesquels Joseph Duhamel a choisi ceux qui composent ces contes glacés.


L’art de ces contes est de jouer avec la science fiction, le fantastique ou encore l’absurde, le non-sens pour interpeller, se moquer, critiquer. De manière succincte, avec un sérieux teinté d’ironie, et une science de la chute, Jacques Sternberg s’attaque aux objets de notre quotidien (miroir, rideaux, photos…), aux animaux (chats, poissons, insectes…), aux lieux (musée, gare, bibliothèque…), aux lois de la nature, aux êtres humains bien sûr. Cette sélection par thème est pertinente pour montrer la diversité des sujets abordés par Jacques Sternberg et propose une approche balisée d’une œuvre pas si évidente à appréhender et à apprécier. Néanmoins je dois avouer en tant qu’amateur de ces contes que cette sélection est en deçà de celle des 188 contes à régler ou celle des histoires à mourir de vous par exemple qui sont bien meilleures – peut-être plus uniformes aussi.


 Ma préférence dans les contes de Jacques Sternberg va à ceux qui critiquent la nature humaine, la société de consommation, l’idiotie contemporaine ou moderniste ou encore les croyances, les us établis – de préférence par la science-fiction. Force est de reconnaître que ce recueil fait une place plus grande à ceux qui privilégient l’absurde pur ou encore le fantastique pour l’effroi et la surprise.


Ces contes glacés n’en demeurent pas moins une porte d’entrée vers l’univers très particulier de Jacques Sternberg et de ses contes originaux

17.08.2009

L’immortel Bartfuss – Aharon Appelfeld

bartfuss.jpgL’immortel Bartfuss est le premier livre d’Aharon Appelfeld que je lis. Le moins que je puisse dire est que la déception est sans doute à la hauteur de mes attentes.

Bartfuss est un rescapé de la Shoah. Il s’est échappé d’un camp de la mort, s’est caché dans les forêts voisines, s’est réfugié en Italie, avant de partir pour Israel. La légende dit qu’il a survécu avec plus de cinquante balles dans le corps. Enfin, c’est ce que l’on devine à la lecture du livre, car du passé de Bartfuss, de son histoire de rescapé de la Shoah, on n’a que des bribes, des morceaux ténus et décousus, attrapés ci et là, dans un dialogue, dans la narration. Jusqu’au bout du livre, ce passé au statut mythique de Bartfuss restera évanescent, mystérieux. Trop.

Il en va de même pour ses activités au sortir de la guerre. Bartfuss n’a pas été un enfant de chœur, il s’est adonné à des activités illégales, dangereuses, il s’est compromis de différentes manières. Mais tout ceci reste brumeux, toujours flou et difficile à saisir. C’est donc tout un aspect du livre, de la personnalité et du vécu de Bartfuss qui reste en jachère pour le lecteur. C’est dommage car ce sont ces éléments qui auraient pu donner plus de force au livre, plus de chair et plus d’impact. Plus d’intérêt. Car que reste t-il alors de l’immortel Bartfuss ?

Une histoire de couple qui a mal tourné et qui marine dans la rancœur, l’aigreur et de pathétiques histoires d’argent. L’essentiel du livre tourne effectivement autour du couple de Bartfuss et de Rosa. On en sait plus sur cette histoire que sur celle de Bartfuss même. Une drôle de rencontre qui semble irréelle et puis un enchaînement hasardeux qui fait de Rosa et de Bartfuss, un couple, des parents et ensuite des habitants d’Israël, et enfin une famille déchirée avec Rosa et les deux filles d’un côté et Bartfuss seul de l’autre. C’est histoire n’est pas vraiment touchante, ni vraiment marquante. Il y a trop d’ellipses, trop d’éléments abandonnés en cours de narration ou peu développés pour qu’elle prenne de l’ampleur. Aharon Appelfeld semble perdu dans le minuscule, dans le détail et dans l’insignifiant.

Il est concentré sur Bartfuss et sa difficulté à être dans sa vie après la Shoah. Mais il est difficile de partager les émotions et les réflexions de ce dernier en raison des éléments explicités plus haut. On suit Bartfuss dans ses déambulations sans grand intérêt. Le vide de son existence est omniprésent, il pourrait être moins ennuyeux pour le lecteur si son passé était plus présent, si ses rencontres avec les autres rescapés apportaient plus d’éléments, étaient moins mystérieuses, si les dialogues étaient moins dans le non dit – semblant parfois vides ou inutiles.

Le poids de l’héritage de la Shoah, la difficulté de vivre avec, après, de faire ou d’être quelque chose de mieux, me paraissent des thématiques mal exploitées dans ce livre ou en tout cas trop ambitieuses pour ce que j’ai pu lire. Je suis peut-être passé à côté de Bartfuss l’immortel, mais je ne compte pas m’arrêter là avec Aharon Appelfeld en espérant être moins déçu.

15.08.2009

La petite fille de monsieur Linh – Philippe Claudel

linh.jpgMonsieur Linh est un réfugié asiatique. Ce vieil homme a fui son pays ravagé par la guerre pour une terre d’accueil occidentale. C’est un voyage douloureux que l’exil pour un homme qui a tragiquement perdu toute sa famille. Il ne lui reste plus que sa petite fille, un nourrisson auquel il s’accroche pour avoir la force de vivre et de supporter le dépaysement et le déracinement qui accompagne son aventure.


Dans son livre, Philippe Claudel traite le thème de l’exil et du choc des cultures du côté des sentiments. Ce qui peut apparaître touchant par moments mais est surtout à la limite du guimauve et du sentimental la plupart du temps. L’écriture intimiste, le point de vue interne et la tonalité de la narration créent une atmosphère chargée de pathos qui est assez rapidement pénible pour qui n’est pas amateur de grands sentiments à la louche.
A vrai dire, le livre est assez convenu sur les sujets qu’il traite et est même souvent dans le cliché. Il n’y a pas de véritable réflexion autour de ce que vit Monsieur Linh, seulement de l’émotion assez facile. La complexité de la situation de réfugié est éludée au profit de souvenirs idéalisés de Monsieur Linh, de sa culture, de sa famille et du passé. Le choc des cultures n’est pas réellement exploité ou tangible dans les situations. Philippe Claudel se contente du plus basique et du plus évident pour tous.


Certains peuvent apprécier l’histoire d’amitié entre Monsieur Linh et cet homme qui a perdu sa femme. Mais là encore c’est très prévisible, assez facile, rapide et une fois de plus gorgé d’une sentimentalité de roman à l’eau de rose. Philippe Claudel n’échappe pas non plus à un dénouement tragique qui est couplé à une surprise qui est un des piliers du livre. Je ne la dévoile pas, mais elle peut se deviner plus ou moins rapidement. Alors le livre perd encore plus d’intérêt et devient interminable. C’est dommage quand on voit toute la peine que se donne Philippe Claudel pour son effet de manche.
Lecture difficile pour moi. Même en été, dans un hamac, la tête vide. Je dois avoir un cœur de pierre.