13.10.2009

Après le tremblement de terre – Haruki Murakami

Apres-le-tremblement-de-terre.jpgEn 1995, un tremblement de terre de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter frappe Kobe, sur l’île de Honshu au Japon. Bilan : plus de 6000 morts et des dizaines de milliers de blessés, sans parler des dégâts matériels. C’est à la suite de ce drame qu’Haruki Murakami retourne dans son pays après des années d’exil en Europe et aux Etats-Unis. Les 6 nouvelles de ce recueil portent en elles les stigmates de cette catastrophe.


 Il ne s’agit pas ici de parler de manière directe du tremblement de terre, ni d’évoquer tout ce qui pourrait nous venir à l’esprit au sujet de ce genre de tragédies en termes d’images. Pour Haruki Murakami, le séisme est intérieur. Le tremblement de terre de Kobe traverse toutes les nouvelles, les relient d’une façon indirecte - sans que les nouvelles aient de connexion les unes avec les autres - par la fracture, la faille béante qu’elle ouvre dans l’existence des personnages. Le tremblement de terre survient en chacun d’entre eux, polymorphe, un ennemi intérieur qui brusquement surgit et les bouleverse.


 Ce qui frappe dans ces nouvelles est l’extrême solitude de ces personnages communs qui sont confrontés à des interrogations silencieuses mais violentes qui les rongent. Que ce soit cet homme brutalement quitté par sa femme qui le trouve vide ou encore cette femme en voyage en Thaïlande qui en veut à un homme au point de souhaiter sa mort en passant par ce jeune homme qui suit un inconnu dans la rue qui pourrait être son père inconnu ou encore ces deux passionnés de feux de camp qui souhaitent se donner la mort. 

 
 Haruki Murakami a une manière subtile de dire les maux intérieurs. Il narre avec une certaine fluidité, de la finesse, dans une ambiance minimaliste et parfois teintée de fantastique, mystérieuse, des angoisses existentielles fondamentales, d’une profondeur soudainement vertigineuse. Impossible de ne pas reconnaître l’élégance de son écriture qui confère de la beauté mais aussi une puissance inouïe à des sentiments de perte, de nostalgie, d’échec, de vide, d’absurde, de mélancolie.


Après le tremblement de terre est un excellent recueil de nouvelles, fort et original dans son approche du séisme de Kobe.

08.10.2009

Carton Jaune – Nick Hornby

9782264044259.jpgSi vous n’aimez pas le football, si vous n’y comprenez rien et trouvez incroyable la passion qu’il provoque, ce livre n’est certainement pas pour vous, passez votre chemin. Peu importe que Nick Hornby essaie aussi d’expliquer la fièvre du football, sa fièvre aux néophytes, aux sceptiques. Je crois vraiment que pour totalement apprécier Carton Jaune, il est préférable d’être un amateur de ballon rond. En effet, Carton Jaune est l’autobiographie d’un fan d’Arsenal. L’intérêt du livre ne réside pas dans l’existence de Nick Hornby, narrée sur plus d’une vingtaine d’années : sa famille divorcée, ses relations avec son père, sa belle-famille, ses premiers amours pathétiques, son parcours scolaire moyen, ses orientations professionnelles hasardeuses, ses crises existentielles, ses désirs d’écriture, son adhésion à la classe moyenne, etc. de la province anglaise à Londres. Tous ces éléments qui n’ont rien d’original ne prennent valeur que par leur traitement original à travers le prisme du football.


 Il est dingue de voir comment le ballon rond est entré dans la vie de Nick Hornby et a tranquillement pris le fauteuil principal pour régenter toute sa biographie qu’il déroule en parallèle de l’histoire du club d’Arsenal. Carton Jaune est un livre intéressant lorsque Nick Hornby explique sa passion, son amok, du football. Il raconte sa difficile condition de supporter, d’une certaine façon une ascèse, qui demande d’insensés sacrifices de toutes sortes. Il faut dire qu’il est de ceux qui ne ratent pas un match, de ceux qui peuvent en parler des heures sans s’arrêter, de ceux qui en font une philosophie, une métaphore de l’existence, de ceux qui croient qu’il n’a pas d’égal sur bien des plans, de ceux qui sont capables de suivre fidèlement le même club pendant plus de vingt ans et de se rendre au stade tous les samedis, d’effectuer des déplacements, de rater des évènements importants pour un match, de perdre la raison, de déborder de sentiments pour un autre match, etc.


 Il n’est pas évident d’écrire sur le sport, d’où la valeur de Carton Jaune. Chaque chapitre est construit autour d’un match d’Arsenal et des évènements qui l’entourent. Suivez l’histoire du club, découvrez là, vivez donc ses grands moments, ses pires aussi, voyez ses personnalités légendaires – Adams, Winterburn, Wright, Graham, Mee -, écoutez son ambiance – Highbury - et à partir de là, réfléchissez sur le football en général. Les supporters, le hooliganisme, le racisme, la logique financière, les stades, les compétitions, la révolution de la TV, etc. Le tout jalonné de moments tragiques ou magnifiques que tout amateur de football connaît : Pelé et le Brésil 70 – la meilleure équipe de tous les temps - ou la tragédie du Heysel.


 Je suis passionné de football et je dois dire que rien que pour ça, j'ai apprécié Carton Jaune.

07.10.2009

Pays perdu – Pierre Jourde

9782266143783.jpgUn pays perdu ? C’est ce à quoi ressemble le petit village du Cantal qui est au centre de ce livre. Pour l’histoire, c’est deux frères qui reviennent dans le village de leur enfance parce que l’un d’eux a hérité d’un cousin. Durant le court laps de temps qu’ils passent au village pour chercher un éventuel magot caché dans la ferme laissée en héritage, se déroule l’enterrement de la fille d’un des habitants, récemment décédée. Le retour au pays natal de ceux qui sont devenus assez tôt des citadins est l’occasion de raconter ce coin, une espèce de bout du monde.


Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans Pays perdu. Pas besoin. Ici, il s’agit juste du portrait du village et de ses habitants. Portraits qui défilent les uns après les autres. Ceux qui pensent que les descriptions n’ont plus d’avenir en littérature en sont pour leurs frais. Pierre Jourde réhabilite l’art du portrait et de la description en se faisant succéder sous nos yeux ébahis, un monde autre. En fait un monde que l’on croyait disparu ou peut-être fantasmé, celui de la ruralité âpre et dure, de la tradition, enfoncé dans une espèce d’immobilisme, vaincu par la désuétude.
Qu’est ce que  ce pays alors ? Un monde qui se meurt, une réminiscence du passé. Un monde rongé par l’alcool, la promiscuité, la dureté de l’existence. Un décor aride, rustique  froid qui semble écraser les existences du poids du néant, de l’absence d’horizon. Ici les grandes valeurs semblent porter le vice sur leurs dos. Ici, on est buriné, maltraité par la vie mais on la lui rend bien, au moins sur les voisins et les gens de l’extérieur, parce qu’évidemment on n’aime pas les gens de l’extérieur.


Pierre Jourde arrive à faire exister avec force chacun des habitants de ce village à l’esprit de son lecteur. Leurs petites histoires, leurs manières, leurs traits sont restitués, sans concession, avec justesse. Il les met à nus, ouvre leurs entrailles peu ragoûtantes et livre leurs secrets, leurs maux intimes, leurs failles, leurs défaites. C’est dur, c’est moche mais en même temps il faut reconnaître que ces habitants sont contés avec une langue riche qui d’une certaine façon leur donne un aspect poétique brut, une densité fascinante.


Pays perdu est un livre intéressant. Il a valu à son auteur de violentes représailles lors de son retour sur les terres de son village qui lui a inspiré ce livre. Certains habitants n’avaient pas aimé ce qu’ils pensaient être leurs portraits.

 

29.09.2009

L’aleph – Jorge Luis Borges

9782070296668.jpgL’aleph est un recueil de dix sept nouvelles originellement paru dans les années 50. Uniques, ces nouvelles portent l’empreinte de Jorge Luis Borges. C'est-à-dire, outre le fait qu’elles comportent souvent une dimension fantastique, une atmosphère d’étrangeté, elles suintent l’érudition et sont truffées de références littéraires, historiques, culturelles, directes ou implicites. Ce sont des constructions originales qui ouvrent des pistes de réflexion sur des thèmes classiques : l’immortalité, la vengeance, etc. Parfois, les nouvelles de Jorge Luis Borges ne tiennent que sur un concept, une idée autour de laquelle est brodé avec plus ou moins de réussite le texte. Ce qui peut amener à relativiser  la valeur de certaines de ses nouvelles. Mais celles d’aleph dont je rends compte ci-dessous sont en majorité réussies et font montre d’une rare intelligence:

1/ L’immortel : une nouvelle réussie sur l’immortalité et sa quête. Elle a un rythme soutenu avec un enchaînement d’aventures qui mêlent mythologie, histoire et littérature – on y croise Homère…L’idée : le contraire de toute chose existe quelque part.

2/ Le mort : l’histoire d’un argentin qui devient bandit en Uruguay et, très ambitieux, désire grimper dans sa bande jusqu’à être Calife à la place du Calife. Ca ne se passe pas comme prévu. Nouvelle plaisante, avec un dénouement surprenant. Rien de plus.

3/ Les théologiens : nouvelle sur la bataille entre Aurélien et Jean de Pannonie, deux gardiens de l’orthodoxie chrétienne qui démontent les hérésies. Tous les deux finissent sur le bucher. Ironie. Nouvelle aussi sur la jalousie et le talent car c’est Aurélien qui amène la chute de Jean, bien plus brillant. Nouvelle très intéressante et très érudite.

4/ Histoire du Guerrier et de la Captive : réflexion sur l’intégration et l’assimilation qui prend à la fois appui sur l’histoire d’un guerrier longobard au sixième siècle et celle d’une anglaise chez les indiens. Nouvelle intelligente.

5/ Biographie de Tadeo Isidoro Cruz : c’est une nouvelle sur la découverte subite et brutale de sa nature profonde, de sa destinée par un homme. L’illustration par l’histoire de Tadeo Isidoro Cruz vaut surtout pour sa chute.

6/ Emma Zung : Ma nouvelle préférée. La vengeance machiavélique d’une jeune fille. Brillant stratagème.

7/ La demeure d’Astérion : Une nouvelle qui fait référence à la mythologie et à l’un de ses personnages d’un point de vue interne. Original et mystérieux jusqu’à son dénouement.

8/ L'Autre Mort : nouvelle sur les modifications de l’histoire et les paradoxes spatiotemporels qui est péniblement illustrée à travers les doutes et les changements dans la biographie d’un gaucho.

9/ Deutsches Requiem : Une de mes nouvelles préférées du recueil. Le nazisme vu de l’intérieur. Après la défaite, avant son exécution, les pensées d’un bourreau sur ce qu’a été cette idéologie et son application. Glacial.

10/ La Quête d'Averroës : nouvelle un peu ennuyante sur le sens des mots, avec un Averroes qui bute lors de la traduction d’Aristote sur les mots comédie et tragédie.


11/ Le Zahir : ou le thème de l’obsession. Il s’agit ici d’une pièce de monnaie. Bof.

12/ L'Écriture du Dieu : Une nouvelle à l’atmosphère étrange, très prégnante, à l’histoire originale entre la folie, l’obsession et le mystique. Un homme enfermé avec, de l’autre côté des barreaux qui séparent la cellule en deux, un jaguar. Il est à la recherche d’une phrase, d’un mot ultime pour se libérer.

13/ Abenhacan et Bokhari mort dans son labyrinthe : l’histoire d’un homme qui se cache dans un labyrinthe pour échapper à un poursuivant. Une espèce d’histoire policière dont la solution révèle une histoire autre que celle qui est d’abord perçue. Exercice intéressant, pas inoubliable.

14/ Les deux Rois et les deux labyrinthes : Très courte et très brillante. Nouvelle sur la nature polymorphe du labyrinthe qui n’est pas toujours ce qu’on croit. Une histoire de vengeance aussi.

15/ L'attente : peut-être lue comme une histoire sur la destinée. Un homme se cache visiblement par peur de quelque chose qui relève de l’inéluctable. Pas si originale.

16/ L'homme sur le Seuil : une nouvelle plutôt faible sur ce qui est arrivé à un juge impitoyable, délégué par l’administration anglaise en Inde, pour ramener l’ordre dans une province.

17/ L'Aleph : dommage que l’idée originale de cette nouvelle, l’aleph lieu ou objet qui permet de voir tout l’univers d’un coup, soit noyée dans une histoire manquant d’intérêt, mais pas de longueurs...

Ce recueil est à lire.

22.09.2009

L’étranger – L’homme qui rentre au pays – Alfred Schütz

31M4JYT338L__SS500_.jpgCe livre est composé de deux essais qui représentent deux faces d’une même problématique : l’intégration de l’individu dans une société. Alors que L’étranger se penche sur la situation d’un immigrant en terre inconnue, L’homme qui rentre au pays traite du retour au pays natal. Ecrits à la fin de la seconde guerre mondiale les deux essais peuvent être lus à la lumière de l’expérience personnelle du sociologue Alfred Schütz qui a fui sa Vienne natale et l’Hydre nazie pour s’installer aux Etats-Unis en 1940.


 A travers l’étranger, Alfred Schütz plonge au cœur d’une problématique vitale pour nos sociétés à l’heure des migrations et des immigrations, du cosmopolitisme, du multiculturalisme et du mondialisme. Le mérite du court essai du sociologue autrichien est de schématiser les processus complexes d’intégration, d’assimilation à l’œuvre pour l’immigrant, mais plus généralement aussi pour tous ceux qui désirent pénétrer un groupe social spécifique. Toute la difficulté tient au fait que la culture est nature pour celui qui la possède. Il n’y fait plus attention, alors que l’étranger doit d’abord se défaire du point de vue extérieur que lui fait avoir sa propre culture et puis faire nature de la culture d’autrui. L’homme qui rentre au pays explique plutôt comment la culture, le « chez soi » d’un homme peut lui devenir étranger. Alfred Schütz prend régulièrement l’exemple du retour du vétéran de guerre au foyer pour souligner la logique propre au retour. Le détachement de sa culture, l’anomie qui peut résulter de l’assimilation d’une autre culture ou de l’éloignement de la sienne sont explicités. L’homme qui rentre au pays n’est plus le même, sa culture non plus. Un processus de réintégration est nécessaire pour qu’il cesse d’être un étranger et pour que tout lui redevienne naturel au sein de sa propre culture.


 Si ces deux courts essais n’ont rien de révolutionnaire dans leurs propos aujourd’hui, c’est que, nous sommes bien souvent confrontés à ces deux situations en permanence soit parce que nous sommes fréquemment en contact avec des étrangers ou des hommes qui rentrent au pays, soit parce que nous sommes ces deux archétypes. En permanence. Ces idées sont devenues des évidences, développées dans de nombreuses œuvres littéraires depuis. Le livre d’Alfred Schütz a le mérite de clarifier de manière concise, précise les problématiques inhérentes à ces situations. En peu de phrases, la complexité et l’ambiguïté de l’aventure intérieure de l’étranger ou de l’homme qui rentre au pays sont explorées.

17.09.2009

Kirinyaga – une utopie africaine - Mike Resnick

270135501.jpgKirinyaga est un recueil de 8 nouvelles encadrées par un prologue et un épilogue, rédigé par Mike Resnick pendant une dizaine d’années et multi récompensées par les prix de référence de la littérature de science-fiction (Hugo, Nebula).


Elles parlent toutes d’une utopie mise en place par Koriba, un intellectuel Kenyan d’origine Kikuyu. Bien qu’il ait fait ses études dans les plus grandes universités anglo-saxonnes, ce dernier rejette l’occidentalisation du Kenya, qui en ce vingt deuxième siècle est devenu un univers sur urbanisé, pollué, envahi par la technologie, dont la faune a disparu. Koriba aspire donc à revenir au mode de vie traditionnel, ancestral des Kikuyus, avant que n’arrivent les occidentaux. Ce rêve devient réalité avec l’aide de l’administration Kenyanne qui autorise la fondation de la colonie utopique de Kirinyaga, une petite planète terraformée, qui porte le nom du mont Kenya à l'époque où y siégeait encore Ngai le dieu des Kikuyu. Sur Kirinyaga, Koriba est le Mundumungu, sorcier et autorité morale en charge de préserver cette utopie et de maintenir le mode de vie traditionnel des Kikuyus.


Kirinyaga est un ouvrage qui permet d’apprendre beaucoup de choses sur ce peuple Kenyan et ses traditions. Mike Resnick reconstitue le mode de vie pré colonial des Kikuyus. Chaque nouvelle permet de découvrir des coutumes, des mythes, mais aussi l’organisation sociale, l’articulation de la vie communautaire au sein de ce peuple, etc. Il fait revivre également la tradition orale des Kikuyus en truffant chaque nouvelle de contes traditionnels qui sont des outils d’apprentissage de l’existence, de transmission de sagesse pour ce peuple, de divertissement aussi, et un régal pour le lecteur.


A travers Kirinyaga, Mike Resnick mène en fait une brillante réflexion sur l’utopie. C’est l’un des propos majeurs de ce livre. Qu’est ce qu’une utopie ? Quand est-elle réalisée ? Comment la pérenniser ? Peut-elle évoluer ? L’utopie de(s) l’un(s) est-elle celle des autres ? Quelle place pour le monde extérieur dans une utopie - question d’autant plus primordiale à une ère de l’accès, du transport et de la communication, de la modernité ? Chaque nouvelle confronte Koriba à ces questions et montre ses différentes tentatives pour maintenir l’utopie Kirinyaga devant les assauts de la modernité. A un moment ou à un autre, le changement survient, la technologie s’infiltre, le savoir se métamorphose, le doute s’installe, la cohérence culturelle s’effrite. Et des questions spécifiques, propres à cette utopie africaine émergent.


Kirinyaga reproduit en quelque sorte le choc des cultures qui a eu lieu au moment où l’occident est entré en contact avec l’Afrique. Et à la suite reprend en toute logique des thématiques chères à la littérature et à la réflexion Africaines profondément marquées par ces évènements (cf. L’aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, Le monde s’effondre de Chinua Achebe ou encore d’autres). La problématique qui mène Koriba à la création de Kirinyaga est celle d’une grande partie de l’Afrique depuis son contact avec l’occident. Quelle place pour les traditions dans la culture moderne ? Comment être africain et pas seulement un occidental noir ? Comment ne pas se perdre ? Quoi prendre dans la culture de l’autre tout en préservant la sienne ? Comment ne pas céder devant la prouesse, la magie de la technologie ? Comment se réapproprier sa propre histoire et sa propre culture sans édulcorant, sans idéalisation et sans retour en arrière ?


La volonté de préserver l’utopie Kikuyu ouvre la voie à la tentation tyrannique chez Koriba. Ou comment l’utopie glisse vers la dystopie et comment Kirinyaga offre aussi le portrait d’un fanatique culturel, d’un extrémiste obscurantiste et d’un intellectuel fourvoyé. Au choix. Koriba est dépassé de toutes parts par les forces du changement, quand une petite fille apprend à lire et écrire quand des étrangers arrivent sur Kirinyaga, quand la médecine moderne vient le contredire, quand la vacuité de cet univers immobile et immuable ankylose une partie de la jeunesse, etc. Il sait que tout est dans la cohérence d’une culture et est prêt à tout pour conserver celle des Kikuyus.

Plus originale encore, la possibilité de voir aussi dans Kirinyaga, une utopie non seulement africaine mais aussi occidentale. Ce Kenya que rêve Koriba, est aussi celui dont rêvent les touristes occidentaux. Faune, flore, exotisme, recul technologique, étrangeté culturelle, peut-être même barbarie. Kirinyaga peut-être le rêve de touristes ou d'immigrants à la recherche d'authenticité, d'originalité, de différence, de choc. Il faut dire qu'une grande partie de l'Afrique se reconnaîtrait plus dans le rôle du fils de Koriba, un kenyan occidentalisé que dans celui dans lequel le rêve de Koriba tente de l'emprisonner.


Kirinyaga est une œuvre forte, dense et profonde qui ouvre la porte à un vaste champ de réflexions. C’est aussi un livre magnifique, empreint de beauté, de tristesse, de mélancolie, de solitude, car c’est le livre d’un monde, d’une foi, d’un homme qui meurent tout en étant celui de forces d’espoir, de connaissances, de changements qui ne cessent de chercher la voie pour éclore. Kirinyaga est un chef d’œuvre dont je recommande particulièrement la nouvelle Toucher le ciel.

16.09.2009

Pedro Paramo – Juan Rolfo

o_pedro-paramo.jpgLorsque la mère de Juan Preciado meurt, elle lui fait promettre de se rendre à Comala trouver son père qu’il ne connaît pas et qui les a abandonnés : Pedro Paramo. Dès les premières pages, on comprend que cette quête du père est complexe. En effet, Comala est un village désert, abandonné, dont tous les habitants semblent avoir péri ou disparu. L’unique alternative pour trouver Pedro Paramo est d’écouter les voix qui hantent le village. Elles racontent par fragments l’histoire du village et permettent à Juan Preciado de connaître la vérité sur son père et sur le village de Comala.


 La véritable valeur de Pedro Paramo tient au procédé narratif du livre. Les voix des habitants décédés du village s’enchaînent, se mêlent s’alternent sans véritable ordre, ni réelle logique. Ce sont des fantômes qui habitent les lieux et qui prennent inopinément la parole pour conter des histoires à Juan Preciado. Ils envahissent son sommeil, ses rêves, son esprit, exhalent des murs, des pièces des maisons pour livrer un puzzle qui lentement se reconstitue. Avouons-le clairement, c’est assez déroutant comme procédé de narration, c’est parfois embrouillé, et le livre peut perdre en impact, mais c’est aussi original et empreint d’une atmosphère spéciale. En effet, Pedro Paramo est un livre dont l’ambiance a quelque chose du rêve éveillé, et du fantastique, mêlant présent et passé dans une brume difficile à définir. L’écriture aérienne de Juan Rolfo y contribue grandement et empêche le lecteur de totalement décrocher de l’enchevêtrement de toutes ces histoires.


Ces dernières montrent que le père de Juan Preciado, Pedro Paramo est tout simplement une espèce de tyran local qui a fait main basse sur le village de Comala et imposé avec l’aide de sa descendance, violence, viol et truandise. Un homme qui ne semble avoir du cœur que lorsqu’il s’agit de Susanna, l’amour de sa vie, partie. En fait rien de forcément transcendant. Souvent on a l’impression d’être dans l’anecdote, certes intéressante, même si des épisodes de la vie de Comala surnagent et marquent, comme l’arrivée d’une guérilla en route pour la conquête du pouvoir central par exemple. Les méfaits de Pedro Paramo défilent donc jusqu’à sa fin tragique.
 Pedro Paramo n’est pas le chef d’œuvre attendu, mais c’est néanmoins un portrait original, un livre doté d’une identité propre et intéressant pour la technique narrative et le style de Juan Rolfo.

07.09.2009

Pura Vida – Vie et mort de William Walker – Patrick Deville

pura vida.jpgPura Vida, c’est l’incroyable histoire de William Walker, un aventurier américain qui a réussi au milieu du XIXème siècle à devenir le président du Nicaragua. Destin hors normes que celui de ce conquérant atypique qui à la suite d’une tragédie personnelle s’est lancé, jusqu’à sa mort tragique au Honduras, dans une folle et vaste tentative de conquête de plusieurs pays d’Amérique centrale. C’est une histoire riche en rebondissements que narre Patrick Deville. Les multiples tentatives de William Walker sont marquées du sceau de l’échec avec des accents épiques et pathétiques à la fois. Mercenaires, armées de fortunes, fuites dans la jungle, campagnes interminables et mal préparées, pillages, massacres, alliances friables et incertaines, héroïsme et décadence, sont les ingrédients de ce roman.
 Patrick Deville a pris le parti de mettre en scène un narrateur écrivain en train de faire les recherches en Amérique Centrale pour écrire la vie et la mort de William Walker. Sa progression est plus ou moins celle du lecteur qui le suit dans une sorte de road trip dont les résultats dépassent assez rapidement l’histoire de William Walker. Le narrateur s’immerge dans l’histoire très mouvementée de cette région du monde et au fil de ses rencontres avec notamment des écrivains, d’anciens révolutionnaires sandinistes. Le récit se gonfle rapidement des évènements et des personnages qui ont animé l’histoire du Nicaragua et des pays voisins depuis l’époque de William Walker.


 La prouesse du livre est d’arriver à retranscrire une ambiance unique propre à ces pays qui ont été le théâtre de la folle utopie de la révolution, qui ont connu les dictatures sanglantes et qui semblent désormais plongés dans une espèce de torpeur. Le livre de Patrick Deville est très détaillé et fourmille de milliers de détails qui donnent authenticité et intérêt à Pura Vida. Le travail de recherche est impressionnant et la passion de l’auteur pour ces histoires est transmise. Il y a quelque chose de fou et d’absolu, de désespéré et de grand, dans la vie et la mort de William Walker et dans celle de tous ces protagonistes qui défilent : le Che, Sandino, Les Somoza, etc. Cependant le livre est quelque part victime de sa construction. Eclatée, mêlée à celle d’autres personnages historiques, la vie et la mort de William Walker est parfois diluée, moins saignante et passionnante qu’elle ne pourrait l’être. Patrick Deville se libère de la chronologie également, et du coup c’est parfois tortueux, dense et un peu brouillon aussi, alors avouons qu’un dictionnaire ou un petit précis d’histoire de l’Amérique centrale peut-être utile pour remettre tout ça en ordre. Pour terminer, les passages narratifs concernant la petite vie du narrateur et ses rencontres avec des personnalités qui ont fait ou qui connaissent l’histoire de cette région sont parfois un peu longs et parfois vides.

Pura Vida n’en demeure pas moins un livre intéressant, doté d’un caractère propre et qui ouvre une multitude de portes sur l’histoire du Nicaragua et de l’Amérique centrale.

26.08.2009

Le jour des triffides – John Wyndham

triffidesue8.jpgA la suite du passage d’une comète et du magnifique spectacle lumineux dans le ciel terrestre qui en a résulté, la quasi-totalité des hommes se retrouve aveugle le lendemain. Seuls de rares personnes comme Bill, qui était à l’hôpital les yeux bandés suite à un accident, peuvent encore voir. Le roman catastrophe de John Wyndham commence avec la découverte de la tragédie par Bill. Plus rien ne sera jamais pareil après cet aveuglement généralisé. C’est un Londres d’abord paralysé, désert, puis progressivement abandonné, en situation de délabrement, d’effondrement que décrit l’auteur anglais. Il arrive à créer une atmosphère de fin de monde et d’anarchie qui est saisissante pour le lecteur, tant elle est visuelle à travers les descriptions et les situations mises en place par l’auteur. Un monde s’effondre, c’est à la fois triste, violent et pathétique.


Devant un tel cataclysme, le fil conducteur est tout trouvé et mené avec intelligence et clarté. Comment survivre et quelle société maintenant ? Ce sont les questions auxquelles se confrontent Bill et sa partenaire Josella. Ils savent que plusieurs voies s’ouvrent à ce nouveau monde. La tentation soliste, égoïste est là, comme celle de la petite communauté, l’asservissement de la masse des faibles – les aveugles –est possible, comme leur prise en charge, la refondation des valeurs peut-être faite comme leur travestissement ou leur renversement. Au fil de leurs aventures, Bill et Josella vont affronter tous ces types de situations qui trouveront parfaite illustration à travers le caractère et les actes des personnages secondaires.


John Wyndham fait coïncider une menace plus grande encore avec cette catastrophe : les triffides. Ce sont des plantes carnivores et mobiles nées d’expérimentations russes (contexte de guerre froide oblige !) qui ont proliféré en raison de leur exploitation économique (outrances du capitalisme !). Elles profitent de l’effondrement de la civilisation pour se développer et s’attaquer aux hommes dont la quasi-totalité sont des proies faciles : les aveugles. La menace de l’extinction de l’espèce est un défi supplémentaire qui renforce, l’ambiance pesante de déclin, de faillite de la civilisation et de l’homme, l’urgence de la refondation du monde. Le jour des triffides est écrit à la première personne, dans le style du journal d’un survivant narrant les évènements. Le point de vue interne permet de vivre les évènements de l’intérieur et de leur donner plus d’intensité. Le lecteur est amené à partager les angoisses, les craintes, les espoirs mais aussi les défaillances, les tentations de Bill Masen.


Le jour des triffides est une œuvre symbolique des romans catastrophes de l’après-guerre. Divertissant, il est marqué par un contexte historique menaçant. Il interpelle sur la place et la survie de l’homme, son action sur la nature, et laisse ouverte la porte à la possibilité d’une autre société. Bien.

25.08.2009

Un roman Russe – Emmanuel Carrère

9782070356652.jpgIl est difficile de résumer et de définir un roman Russe, parce qu’il est à sa manière une sorte d’ovni littéraire qui dépasse les genres. Il se joue des frontières littéraires pour développer ce qui est à la fois un journal intime, le carnet de bord d’un réalisateur, le récit d’une saga familiale et d’une passion amoureuse. C’est le propre du génie romanesque que de ne pas être simplement figé dans une forme (cf. l’art du roman) mais de pouvoir articuler différents éléments, récits dans un collage qui a du sens.


 Certains ont vu dans un roman Russe, un nouvel opus de la vague autofiction qui prédomine les lettres françaises récemment et l’ont critiqué. Pour ma part, le genre importe peu au regard de la qualité du livre. Le problème de la majorité des autofictions est surtout que ce sont de mauvais livres, mal écrits, mal construits ou inintéressants. Ce n’est pas le cas d’un roman Russe. Et c’est peut-être le petit miracle d’Emmanuel Carrère. Il raconte l’histoire de sa passion amoureuse avec une Sophie. Une histoire difficile, avec bien entendu des coucheries, des orages, des bonheurs, des différences entre les protagonistes etc. Banal ?


 En fait pas tant que ça parce que l’originalité d’Emmanuel Carrère se retrouve dans son écriture. Il s’agit d’une véritable mise à nu. A la lecture de cette histoire, on y sent une dureté, une violence, une noirceur qui sont rares. Emmanuel Carrère est sans concession avec lui-même, avec ce qu’il a vécu. Le lecteur sent qu’il n’y a pas de jeu, pas de légèreté. Il s’agit ici de trifouiller le plus profond des choses, des mots, des pensées. Le mérite de l’auteur est de ne pas faire de son lecteur un témoin éloigné mais presqu’un acteur pris quelque part au milieu des déchirements, des envolées de cette passion complexe. Il y a quelque chose de viscéral et d’essentiel, de nécessaire dans la manière dont ce texte est écrit qui le distingue des autres textes similaires.


 D’autant plus qu’excellent romancier, Emmanuel Carrère, mêle cette histoire à celle d’une quête personnelle, une quête identitaire qui est encore plus intéressante à mes yeux. Il essaie de comprendre, de décrypter la fêlure intime qui fait de lui l’homme qu’il est, un écrivain, cet écrivain là. Déchiré, complexe, sombre et envoûtant. Cette quête est un processus de réappropriation d’une généalogie, celle d’une famille de Georgiens que l’histoire et ses grands sabots va pousser à émigrer en France. Suivre l’enquête d’Emmanuel Carrère sur ses origines russes, sur ses grands parents et plus particulièrement son grand père qui se trouve être une personne aussi torturée que lui est un cheminement riche, une fois encore très intime mais aussi très difficile, très âpre. Les sinuosités, les sombres recoins de cette histoire familiale sont exposés et révèlent la face cachée d’une famille. Un traumatisme qui court d’une génération à l’autre est là, tapi. Et à vrai dire, on s’en tape un peu que ce traumatisme concerne aussi Hélène Carrère d’Encausse, la mère de l’écrivain et la secrétaire perpétuelle de l’académie Française. Ce livre vaut plus que ça.


 Emmanuel Carrère arrive à faire de la Russie un fil conducteur, un pivot entre sa quête des origines, son problème identitaire et sa passion amoureuse. La Russie est le point de départ du livre et de ces trois sujets. Alors qu’il était parti couvrir l’histoire incroyable d’un prisonnier hongrois resté enfermé pendant cinquante ans dans un hôpital psychiatrique russe à Kotelnitch, s’ouvre sous ses pieds un abîme dans lequel il s’engouffre. Il veut faire un film sur la vie à Kotelnich. La Russie, les voyages pour réaliser ce film entre autres, permettent de tisser des liens entre les trois explorations poursuivies par le livre. La Russie est une pierre angulaire qui lui permet de travailler d’abord, de poursuivre sa quête des origines, de se confronter à lui-même et qui a une importance dans le délitement de son histoire avec Sophie.


 Ce qu’il y a de moins intéressant dans un roman Russe, ce sont finalement les passages de « cul » et les longueurs concernant la nouvelle publiée par Emmanuel Carrère dans le monde. Pour le reste, un roman Russe est pour moi une œuvre intéressante, dense et présentant une structure narrative à même d’exploiter ses différents thèmes, et qui offre plusieurs niveaux de lecture. Emmanuel Carrère est un des écrivains français les plus intéressants de ces dernières années et il le confirme.

Tsili – Aharon Appelfeld

tsili.jpgTsili Kraus est une jeune juive d’une douzaine d’années un peu simple d’esprit qui est abandonnée par sa famille en fuite alors que les persécutions antisémites atteignent leur pinacle en Europe centrale en 1942. Par chance, elle échappe aux profiteurs qui viennent piller leur maison dans laquelle elle reste cachée. Après, commence pour elle une errance, en marge de la société chez de rares personnes qui veulent l’accueillir en échange de menus services et avec qui elle finit par avoir des problèmes, dans la forêt à vivre et à se nourrir comme un animal de ce qu’elle trouve.


 Tsili est un livre original sur l’holocauste. Tout d’abord avec ce personnage éponyme. Tsili est une juive qui en raison de sa simplicité d’esprit est rejetée par sa propre famille qui semble obsédée par l’idée de s’intégrer à une société qui veut les engloutir. L’ironie du sort veut qu’elle arrive à ne pas être perçue, identifiée comme une juive lorsque livrée à elle-même, elle rencontre des « autochtones ». Cette simplicité d’esprit est d’une certaine façon une chance pour Tsili à ce moment là pour échapper au sort des autres juifs, même si elle finit par être rejetée en raison de sa féminité, de ce que sa naïveté et son physique laissent entrevoir comme possibilités aux hommes et menaces aux femmes. L’exclusion est au cœur du livre avec Tsili qui se retrouve obligée de se replier sur elle, d’apprendre de manière difficile ce qu’est le monde adulte et le monde extérieur en général.  L’holocauste est constamment présent dans le roman d’Aharon Appelfeld. C’est une menace qui rôde autour de Tsili, qui charge l’atmosphère d’une certaine électricité et d’une réelle noirceur. Et pourtant, il n’est jamais évoqué de manière frontale. Même lorsqu’elle rencontre dans la forêt Marek, un juif qui a réussi à s’évader d’un camp de concentration, la Shoah n’est présente que de manière diffuse, éparpillée dans les mots, les actes, les dialogues. Elle demeure cependant là, obsédante, lourde car tapie dans tous les recoins, montrant par intermittences son visage. Une bête qui ronge Marek.


 Aharon Appelfeld ne se lance pas dans de grands discours, il ne succombe pas au pathos alors que la tragédie est là, permanente, multiple. Il raconte avec une certaine retenue qui n’étouffe pas les sentiments le destin tragique d’une enfant au cœur et à côté de la tourmente. Les deux à la fois. La vie malgré le vide immense, le trou noir de l’histoire. Il dit aussi avec des anecdotes justes, des histoires fortes l’immédiat après holocauste. En même temps que Tsili, Aharon Appelfeld nous met devant la honte, le malheur, le désarroi, la souffrance, le désespoir de ceux qui ont survécu. Cette espèce de néant qui a suivi la sortie des camps et qui a vu une avancée anarchique, hiératique vers l’ailleurs de ces graciés envahis par des sentiments, des pensées, des pulsions contradictoires.


 Tsili est un livre dur, intense, triste. 

19.08.2009

Une vie de boy – Ferdinand Oyono

une vie de boy.jpgUne vie de boy est un classique de la littérature africaine. Paru peu de temps avant les indépendances en Afrique de l’ouest, il apparaît comme un témoignage de valeur sur la condition noire sous la colonisation, bien que le livre soit un roman. Une vie de boy est composé de deux cahiers qui constituent le journal intime du jeune Toundi. Ce jeune indigène y rapporte ses aventures depuis qu’il a décidé de quitter la demeure familiale rejoindre l’église du père Gilbert et échapper à une correction de son paternel. C’est le point de départ d’une existence qui sera placée sous le signe de la servitude. En effet en rejoignant l’ecclésiaste, Toundi gagne un toit et un couvert et apprend à lire et à écrire mais emprunte aussi la voie du boy – servant – qu’il poursuivra chez le commandant Decazy.


 Etre Boy n’est pas une synécure, c’est un métier difficile – présent aux aurores et service jusqu’à minuit – aux contours flous – l’essentiel est d’être disponible et corvéable à merci – qui est riche en brimades, en humiliations – coups, retenues salariales, insultes…Toundi trime et essaie de donner satisfaction à ses maîtres blancs. Outre la description de la difficile situation du personnel domestique chez le colon blanc, le métier de Boy permet de pouvoir observer de plus près les maîtres. Les portraits effectués par Toundi qui est au contact étroit avec les colons blancs permettent d’en savoir plus sur les opinions de ces derniers sur les noirs,  la colonisation ainsi que sur leurs comportements, les mœurs en vigueur dans le microcosme colonial. Toutes les opinions traversent le journal de Toundi, le mythe du bon sauvage, les clichés racistes, les espoirs d’apport de civilisation façon Jules Ferry entre autres. Tous les comportements sont là aussi. Ceux qui s’adaptent à l’Afrique, vont jusqu’à coucher avec les noirs, ceux qui en profitent, ceux qui ne l’aiment pas et en souffrent.


 Une vie de Boy est un livre parfois drôle, surtout dans sa première partie, avec des anecdotes amusantes, un ton parfois léger et moqueur, des observations justes et piquantes, mais sa tonalité générale est tragique. C’est une dénonciation de la servitude durant la période coloniale, du traitement infligé aux noirs, du racisme, de l’inhumanité qui trouvent illustration dans la trajectoire du personnage principal Toundi. Ce boy efficace et plein de bonne volonté, avide d’apprendre, un peu naïf, est malheureusement confronté à une réalité moins vertueuse que lui. Au fur et à mesure qu’il en apprend sur les colons blancs, sur le commandant et sa femme notamment, ces derniers baissent dans son estime. Ils le lui rendent bien en le traitant chaque jour moins bien, se défaussant sur lui de leurs fautes, de leurs erreurs, l’accablant un peu plus chaque jour. Il paie pour eux.


 L’écriture de Ferdinand Oyono n’est pas révolutionnaire mais permet de coller aux aventures de Toundi et de ressentir les difficultés de sa condition. Il y a une simplicité et une naïveté qui ne paraissent pas feintes et qui rendent l’œuvre touchante. Une vie de Boy vaut le détour.

18.08.2009

Contes glacés – Jacques Sternberg

sternberg3.jpgJacques Sternberg a trouvé sa voie en devenant l’auteur de contes brefs dont lui seul a le secret et la formule. Comme l’affirme la quatrième de couverture, il en a écrit plus de 1500 parmi lesquels Joseph Duhamel a choisi ceux qui composent ces contes glacés.


L’art de ces contes est de jouer avec la science fiction, le fantastique ou encore l’absurde, le non-sens pour interpeller, se moquer, critiquer. De manière succincte, avec un sérieux teinté d’ironie, et une science de la chute, Jacques Sternberg s’attaque aux objets de notre quotidien (miroir, rideaux, photos…), aux animaux (chats, poissons, insectes…), aux lieux (musée, gare, bibliothèque…), aux lois de la nature, aux êtres humains bien sûr. Cette sélection par thème est pertinente pour montrer la diversité des sujets abordés par Jacques Sternberg et propose une approche balisée d’une œuvre pas si évidente à appréhender et à apprécier. Néanmoins je dois avouer en tant qu’amateur de ces contes que cette sélection est en deçà de celle des 188 contes à régler ou celle des histoires à mourir de vous par exemple qui sont bien meilleures – peut-être plus uniformes aussi.


 Ma préférence dans les contes de Jacques Sternberg va à ceux qui critiquent la nature humaine, la société de consommation, l’idiotie contemporaine ou moderniste ou encore les croyances, les us établis – de préférence par la science-fiction. Force est de reconnaître que ce recueil fait une place plus grande à ceux qui privilégient l’absurde pur ou encore le fantastique pour l’effroi et la surprise.


Ces contes glacés n’en demeurent pas moins une porte d’entrée vers l’univers très particulier de Jacques Sternberg et de ses contes originaux

17.08.2009

L’immortel Bartfuss – Aharon Appelfeld

bartfuss.jpgL’immortel Bartfuss est le premier livre d’Aharon Appelfeld que je lis. Le moins que je puisse dire est que la déception est sans doute à la hauteur de mes attentes.

Bartfuss est un rescapé de la Shoah. Il s’est échappé d’un camp de la mort, s’est caché dans les forêts voisines, s’est réfugié en Italie, avant de partir pour Israel. La légende dit qu’il a survécu avec plus de cinquante balles dans le corps. Enfin, c’est ce que l’on devine à la lecture du livre, car du passé de Bartfuss, de son histoire de rescapé de la Shoah, on n’a que des bribes, des morceaux ténus et décousus, attrapés ci et là, dans un dialogue, dans la narration. Jusqu’au bout du livre, ce passé au statut mythique de Bartfuss restera évanescent, mystérieux. Trop.

Il en va de même pour ses activités au sortir de la guerre. Bartfuss n’a pas été un enfant de chœur, il s’est adonné à des activités illégales, dangereuses, il s’est compromis de différentes manières. Mais tout ceci reste brumeux, toujours flou et difficile à saisir. C’est donc tout un aspect du livre, de la personnalité et du vécu de Bartfuss qui reste en jachère pour le lecteur. C’est dommage car ce sont ces éléments qui auraient pu donner plus de force au livre, plus de chair et plus d’impact. Plus d’intérêt. Car que reste t-il alors de l’immortel Bartfuss ?

Une histoire de couple qui a mal tourné et qui marine dans la rancœur, l’aigreur et de pathétiques histoires d’argent. L’essentiel du livre tourne effectivement autour du couple de Bartfuss et de Rosa. On en sait plus sur cette histoire que sur celle de Bartfuss même. Une drôle de rencontre qui semble irréelle et puis un enchaînement hasardeux qui fait de Rosa et de Bartfuss, un couple, des parents et ensuite des habitants d’Israël, et enfin une famille déchirée avec Rosa et les deux filles d’un côté et Bartfuss seul de l’autre. C’est histoire n’est pas vraiment touchante, ni vraiment marquante. Il y a trop d’ellipses, trop d’éléments abandonnés en cours de narration ou peu développés pour qu’elle prenne de l’ampleur. Aharon Appelfeld semble perdu dans le minuscule, dans le détail et dans l’insignifiant.

Il est concentré sur Bartfuss et sa difficulté à être dans sa vie après la Shoah. Mais il est difficile de partager les émotions et les réflexions de ce dernier en raison des éléments explicités plus haut. On suit Bartfuss dans ses déambulations sans grand intérêt. Le vide de son existence est omniprésent, il pourrait être moins ennuyeux pour le lecteur si son passé était plus présent, si ses rencontres avec les autres rescapés apportaient plus d’éléments, étaient moins mystérieuses, si les dialogues étaient moins dans le non dit – semblant parfois vides ou inutiles.

Le poids de l’héritage de la Shoah, la difficulté de vivre avec, après, de faire ou d’être quelque chose de mieux, me paraissent des thématiques mal exploitées dans ce livre ou en tout cas trop ambitieuses pour ce que j’ai pu lire. Je suis peut-être passé à côté de Bartfuss l’immortel, mais je ne compte pas m’arrêter là avec Aharon Appelfeld en espérant être moins déçu.

15.08.2009

La petite fille de monsieur Linh – Philippe Claudel

linh.jpgMonsieur Linh est un réfugié asiatique. Ce vieil homme a fui son pays ravagé par la guerre pour une terre d’accueil occidentale. C’est un voyage douloureux que l’exil pour un homme qui a tragiquement perdu toute sa famille. Il ne lui reste plus que sa petite fille, un nourrisson auquel il s’accroche pour avoir la force de vivre et de supporter le dépaysement et le déracinement qui accompagne son aventure.


Dans son livre, Philippe Claudel traite le thème de l’exil et du choc des cultures du côté des sentiments. Ce qui peut apparaître touchant par moments mais est surtout à la limite du guimauve et du sentimental la plupart du temps. L’écriture intimiste, le point de vue interne et la tonalité de la narration créent une atmosphère chargée de pathos qui est assez rapidement pénible pour qui n’est pas amateur de grands sentiments à la louche.
A vrai dire, le livre est assez convenu sur les sujets qu’il traite et est même souvent dans le cliché. Il n’y a pas de véritable réflexion autour de ce que vit Monsieur Linh, seulement de l’émotion assez facile. La complexité de la situation de réfugié est éludée au profit de souvenirs idéalisés de Monsieur Linh, de sa culture, de sa famille et du passé. Le choc des cultures n’est pas réellement exploité ou tangible dans les situations. Philippe Claudel se contente du plus basique et du plus évident pour tous.


Certains peuvent apprécier l’histoire d’amitié entre Monsieur Linh et cet homme qui a perdu sa femme. Mais là encore c’est très prévisible, assez facile, rapide et une fois de plus gorgé d’une sentimentalité de roman à l’eau de rose. Philippe Claudel n’échappe pas non plus à un dénouement tragique qui est couplé à une surprise qui est un des piliers du livre. Je ne la dévoile pas, mais elle peut se deviner plus ou moins rapidement. Alors le livre perd encore plus d’intérêt et devient interminable. C’est dommage quand on voit toute la peine que se donne Philippe Claudel pour son effet de manche.
Lecture difficile pour moi. Même en été, dans un hamac, la tête vide. Je dois avoir un cœur de pierre.

17.07.2009

Pas de lettre pour le colonel - Gabriel Garcia Marquez

pas de lettre.jpgPas de lettre pour le colonel est l’un des premiers romans de Gabriel Garcia Marquez. Un roman sur l’attente, la pauvreté et la dignité. Depuis une quinzaine d’années, le colonel attend sa pension de retraite. Son existence est rythmée par cette quête passive de la justice, son dû pour services rendus à la grande muette et à la révolution. Tous les vendredis, il se rend à la poste dans l’espoir qu’arrive la lettre qui le délivrera de cette attente interminable et le récompensera de sa patience. Il y a une similitude entre le colonel et le drago du désert des tartares. Il est plongé dans une attente vaine qui peut presque se passer d’objet et devenir le sens de l’existence du personnage principal. Elle engloutit l’existence du colonel, la phagocyte.

Seulement voilà, en attendant que la lettre arrive, la misère est là, qui ne laisse pas de répit au colonel. Il faut bien manger. Gabriel Garcia Marquez arrive à faire ressentir cette urgence de la faim et cette inquiétude du lendemain qui est inséparable de la pauvreté. Les soucis pécuniaires et leur angoisse rampante, insidieuse sont omniprésents. On fait et on refait les comptes dans sa tête, on anticipe sur d’hypothétiques rentrées d’argent, on essaie d’estimer ses biens de valeur et de les vendre comme on peut. On se restreint sur tout, toujours dans le moins. La pauvreté nue et simple transparaît dans ce livre. Celle qui ronge le quotidien, les pensées, les corps, les perspectives, la tranquillité.

Comment s’en sortir ? C’est la question qui envahit la vie du colonel et de sa femme. La mise en perspective de cette situation au sein du couple par l’auteur colombien est intéressante et offre une dimension supplémentaire au livre et à ce thème. La femme asthmatique du colonel est un partenaire bien mal en point qui lui sert de soutien mais en même temps qui l’accable. Les scènes et les dialogues entre les vieux époux sont un révélateur cruel de la misère partagée. Ces deux là ont en plus perdu leur fils récemment et ne se raccrochent plus qu’au coq de combat de ce dernier. Nourrir ce coq pour le faire combattre est ce une question d’honneur ou de la stupidité alors que le vendre les soulagerait financièrement ?

Le coq est au centre de la question de la dignité, peut-être le dernier oripeau, le plus clinquant en tout cas du pauvre. Ne pas vendre ce coq, c’est honorer la mémoire de leur fils, c’est aussi ne pas exposer sa misère aux yeux de tout le village, c’est ne pas céder à don Sabas le cupide, ne pas totalement perdre pied pour le ventre, pour la peau, tout ce que l’on a au final, comme le dit Malaparte. Mais que vaut la dignité devant la faim ? Comment partager le même rêve de dignité avec sa femme ? Et la dignité pour quoi faire ? Le débat ronge le colonel, ronge son couple et ronge le village.

Le décor du roman en rajoute à la misère du colonel. Ce village colombien paumé, semble bloqué dans le temps, immobilisé. Il suinte la pauvreté comme le colonel. Pas de lettre pour le colonel est touchant de dureté. Ici pas de pathos, pas de grands développements, la difficulté, la pauvreté sont sobrement exposées, elles sont dans les détails, dans les situations décrites. Une fatalité habite le livre qui est sobrement mise en scène et portée par Gabriel Garcia Marquez et qui est tranchante dans la conclusion de l’œuvre.

30.06.2009

Le vertige de Babel - Pascal Bruckner

babel.jpgN’avons-nous rien à opposer au nationalisme xénophobe et au repli identitaire que l’ouverture tous azimuts d’un mondialisme sans attaches promu par le capitalisme triomphant ? Les crimes de la barbarie fasciste sont assez présents dans nos mémoires pour que la première alternative effraie et apparaisse comme un écueil à ne pas reproduire mais quid de la seconde ? A travers ce court essai, Pascal Bruckner démasque les failles d’une nouvelle idéologie qui se présente comme le cosmopolitisme mais qui ne l’est pas.

 

Pour cela, il démonte quelques idées reçues. En termes simples, manger du couscous, lire un écrivain chinois ou passer ses vacances en Tanzanie, avoir un ami bolivien n’a rien à voir avec le cosmopolitisme. « Il y a bien longtemps que le beau, le vrai et le bien ont divorcé les uns des autres ». « Il ne faut pas confondre esthétique et éthique ». Ce qui se présente comme le cosmopolitisme n’est qu’une sous culture universelle pauvre constituée d’emprunts culturels dévidés de leur sens, de leurs aspérités et soumis à une logique commerciale facilitée par le progrès technique.

 

Pascal Bruckner explique en convoquant de grands écrivains cosmopolites (Nabokov, Naipaul, Kristof) que le cosmopolitisme est une épreuve qui n’est pas donnée à tous, c’est une douleur, un arrachement à soi. « Transiter d’une civilisation à l’autre est l’équivalent d’une mue, d’une métamorphose qui implique peine et travail et n’a rien à voir avec le glissement feutré du jet reliant tous les points de la planète ». C’est que derrière l’idéologie du mondialisme, d’autres démons se cachent, la xénophobie renversée, l’orgueil narcissique, le mépris de l’autre, la superficialité la plus radicale, l’indifférence quiétiste et j’en passe.

 

Pascal Bruckner rappelle de manière salutaire que le cosmopolitisme présuppose une vraie connaissance de sa propre culture – chose qui n’est déjà pas donnée à tant de monde que ça. Il faut être de quelque part, ancré dans une autre culture pour vouloir faire tomber les murs et s’ouvrir à d’autres cultures à moins d’être aussi vaporeux « qu’un courant d’air international ». « L’attachement critique à sa propre nation » et le dialogue avec le passé (cosmopolitisme non spatial mais temporel) sont deux pistes indispensables qu’il propose pour le vrai cosmopolite.

 

Pascal Bruckner en profite pour glisser sur le terrain politique et dessiner le cosmopolitisme comme la voie d’avenir de l’Europe. C’est une réflexion stimulante qui ne se départit pas d’un certain idéal : « l’épanouissement de la plus petite entité dans le cadre de la plus vaste puissance », tel est son désir d’Europe. Et l’auteur de militer pour « un patriotisme paradoxal, qui nous demande de ne pas faire de notre renoncement à notre pays le prix de notre affection envers l’Europe, (…) le dévouement à ce qu’il y a de meilleur dans le passé et la prise en considération des apports étrangers les plus intéressants ».

 

Cet essai est bref mais dense et discerne le cosmopolitisme qui est un idéal exigeant de son succédané issu de la modernité capitaliste triomphante et de la mondialisation. A ne pas confondre grâce à cet essai au ton parfois moqueur, à l’ambition et au propos justes.

29.06.2009

Le livre de sable - Jorge Luis Borges

le%20livre%20de%20sable.jpgPublié en 1975, le livre de sable est un recueil de 13 nouvelles qui fait la part belle au fantastique et à l’onirique. C’est un livre qui n’est pas facile à appréhender et à côté duquel on peut passer sans faire attention. Ce parce qu’il est délibérément éloigné du conventionnel.

Aux amateurs de passion, d’émotion et de lyrisme, il faut s’apprêter à affronter une narration sobre, sans fioritures, un style dépourvu de circonvolutions et une langue qui ne brille pas par son exubérance et sa complexité.

Pour ceux qui sont effrayés par l’érudition, il faut reconnaître que le livre est truffé de références littéraires directes et indirectes qui aident à saisir l’intérêt des nouvelles et enrichissent leur contenu. Jorge Luis Borges, pédant ? A coup sûr, contrairement à ses propos affichés sur la quatrième de couverture.

A vrai dire, il faut également s’affranchir du réalisme et de la linéarité et l’existence d’une intrigue pour commencer à apprécier ce recueil, pour pénétrer une atmosphère de folie et de rêve qui permettent de donner une densité profonde aux thèmes présents dans chaque nouvelle.

Si le livre de sable n’est pour moi pas un livre référence, pas une œuvre qui m’a vraiment touché, ou profondément marqué, Jorge Luis Borges apparaît comme un maître après lecture de ces nouvelles – il est indéniablement un fin connaisseur en termes de littérature et un excellent imitateur -, je dois reconnaître avoir été stimulé et parfois intrigué par les nouvelles dont je donne un avis détaillé ci-dessous. C’est parfois d’un vide abyssal, parfois d’une créativité remarquable. A chacun de se faire un avis…tranché  ?

 

1/ L’autre qui met en scène la rencontre fantastique du vieux Jorge Luis Borges avec son jeune moi sur un banc qui semble courber l’espace-temps peut se résumer à cette citation tellement banale et tellement profonde qui en est tirée : L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui. Sur le thème de l’incommunicabilité, mais aussi du double, du caractère fluctuant du moi, cette nouvelle a quelque chose de dense et de mélancolique en montrant une rencontre de fantastique qui relève plus du regard en arrière. C’est une nouvelle intéressante et touchante.

 

2/Ulrica ou l’amour fugace d’une norvégienne qui disparaît comme dans un rêve, est une nouvelle qui semble un peu vide, sans émotion, sans profondeur autre que cette atmosphère onirique qui est comme une coquille vide au vu de cette histoire sans intérêt. Au dire de l’auteur la parenté formelle avec l’autre est à remarquer…Bof.

 

3/ Le congrès se veut une fable ambitieuse sur une entreprise si vaste qu’elle se confond avec le monde selon les dires de l’auteur. En fait ce qui transparaît vraiment, c’est la vacuité de l’entreprise dont il s’agit et son caractère un peu comique en raison du décalage avec l’atmosphère du récit.

 

4/ There are more things est un conte à la façon de H.P. Lovecraft et en ce sens une réussite. L’atmosphère, la manière dont le fantastique est amené et l’imaginaire qui lentement est porté jusqu’à un pinacle dont on ne saura rien. Bon exercice littéraire et bijou de fantastique.

 

5/ La secte des Trente ou quand Jorge Luis Borges s’essaie à inventer une hérésie…Très moyen et finalement pas si original que ça. L’auteur s’amuse le lecteur s’ennuie. Ca a le mérite d’être bref.

 

6/ La nuit des dons est restée non décryptée pour moi, même si un peu de la violence, de l’exaltation, de l’innocence qu’affirme vouloir faire passer l’auteur se ressent à la lecture.

 

7-8/ Le miroir et le masque ainsi qu’UNDR sont deux nouvelles qui se ressemblent et qui tournent autour du même thème : la recherche d’une sorte de mot ultime censé tout contenir et tout exprimer. Ces nouvelles ne sont pas tant réussies qu’intéressantes pour les idées qu’elles explorent brièvement sur le langage.

 

9/Utopie d’un homme fatigué est une nouvelle que je n’ai pas aimée. C’est simple l’utopie qui y est décrite me semble vide et sans intérêt, n’évitant pas quelques écueils. Quand au vieil homme, le moins qu’on puisse dire est qu’il est fatigué pour imaginer quelque chose d’aussi fade.

 

10/ Le stratagème est une nouvelle assez convenue qui part d’une observation un peu simpliste sur l’Amérique et le peuple américain pour mettre en œuvre une histoire d’ambition et de piège qui n’est pas si surprenante.

 

11/Avelino Arredondo  part d’une histoire réelle, l’assassinat d’un président Uruguayen par un révolutionnaire. C’est une nouvelle assez classique qui dénote des autres mais qui est plutôt réussie et qui montre un exemple de détermination absolue, d’ascèse et de destin.

 

12/ Le disque est une nouvelle réussie, très brève sur le désir, l’envie et aussi l’avidité concentrés sur un objet. La nouvelle ressemble à un conte moral.

 

13/ Le livre de sable qui donne son titre au livre contient une idée brillante, celle d’un livre mystique aux propriétés uniques. Il y a de la folie et de la tension dans cette nouvelle intrigante et effrayante à la fois.

 

En résumé, environ la moitié des nouvelles m’ont réellement intéressé ou plu. Peut-être que j’attends un peu plus de Jorge Luis Borges.

26.06.2009

Georges Hyvernaud

hyvernaud.jpgBiographie

 

Georges Hyvernaud est un écrivain français né en 1902 dans une famille modeste. Sa mère est couturière et son père ajusteur. Son enfance est apparemment triste, en Charente chez ses grands-parents maternels ou à Saint-Roch chez sa tante grabataire dont s’occupe sa mère ou encore à partir de 1914 à Ruelle-sur-Touvre avec ses parents.

Elève brillant, il est major de l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Il enseigne d’ailleurs à celle d’Arras où il est affecté après son service militaire. Il y rencontre en 1936 Andrée Delorme son épouse, qui lui donnera une fille en 1937. C’est une période pendant laquelle il écrit dans diverses revues littéraires (1926-34).

Affecté ensuite à Rouen, il y reste jusqu'en 1939 quand il est mobilisé dans le Nord pour le second conflit mondial. Il sera rapidement fait prisonnier dès 1940 et restera dans les Oflags en Poméranie jusqu’à la libération après avoir traversé à pied les territoires occupés.

De retour des camps, il reprendra sa carrière de professeur à l’école normale supérieure et publiera ses deux principaux ouvrages (La peau et les os en 1949 et Le wagon à vaches en 1953) avant de se consacrer à une œuvre pédagogique. La culture et le détachement dans la solitude furent son quotidien jusqu’à sa mort en 1983 à Paris.

 

Bibliographie

 

Georges Hyvernaud n’a jamais vraiment intégré les cercles littéraires. Juste après la guerre, il publie Lettre à une petite fille, puis ses deux livres La Peau et les Os (1949) et Le Wagon à vaches (1953) tirés de son expérience dans les oflags et de son retour à la vie normale. Il sombre rapidement dans l’oubli, victime, comme beaucoup d’autres écrivains de cette période de l’indifférence des milieux littéraires. Il faut dire que plaire n’est pas son souci majeur.

Convié à participer aux Temps Modernes avec Sartre qu’il estimait sans l’avoir jamais rencontré, il refusa, soucieux de son indépendance.

C’est seulement trente ans après, à titre posthume, dans les années 1980, que son œuvre va connaître un regain d’intérêt avec les rééditions de ses romans et les publications de Lettre anonyme son troisième roman abandonné, de ses notes personnelles, les Carnets d'oflag, de ses lettres de la drôle de guerre à sa femme, L’Ivrogne et l'emmerdeur, et de ses Lettres de Poméranie. Notons qu’à sa mort, un seul critique, Jean-José Marchand, a salué son œuvre dans La Quinzaine littéraire.

« Ecrire, c'est ce que je fais de moins mal » disait-il.

 

L'Œuvre

L’écriture de Georges Hyvernaud est dure, sèche, acide, réduite à l’essentiel. Pas de fioritures, pas d’excès, pas d’ostentation, rien que du brut, la langue du quotidien délestée de tout artifice. Normal, sa langue est comme une arme extrêmement affûtée. Elle doit faire mouche. Et mal. Son rôle est de porter le regard lucide et amer, désenchanté d’un auteur qui est intransigeant avec ses semblables.

L’expérience de l’Oflag a changé à jamais Georges Hyvernaud. Sa vie n’a plus été la même après. Il en est revenu avec une œuvre noire, âpre, d’autant plus cruelle qu’il a une très haute idée du genre humain. Le constat est souvent désolant pour ceux qui ont des ambitions trop grandes pour la nature humaine comme lui. Le contexte de la guerre lui entrouvre encore plus les yeux sur la médiocrité et la bassesse de la nature humaine, le vide et la futilité qui ont envahi le quotidien de la civilisation. La lucidité de Georges Hyvernaud issue de la promiscuité extrême avec ses semblables et d’une distanciation par rapport à la petite vie de province après les épreuves de la guerre peut-être insupportable pour certains. Rassurez vous, elle l’est aussi pour lui qui ne s’épargne pas et qui ne trouve d’échappatoire que dans la solitude et dans le retrait du monde.

Chroniqués sur ce site

La peau et les os

Le wagon à vaches

25.06.2009

Léo Perutz

leo perutz.jpg

Biographie

 

Leo Perutz est un écrivain de langue allemande d’origine juive, né à Prague en 1882. Fils d’industriel, il quitte Prague et émigre à Vienne pour terminer ses études de mathématiques (une formule mathématique porte son nom et il est l’auteur d’un traité de jeu de bridge fondé sur le calcul des probabilités. Il est également employé dans une compagnie d’assurance italienne dans laquelle, pour la petite histoire, il travailla quelques mois avec Franz Kafka).

 

Mobilisé dans l’armée autrichienne lors de la grande guerre, Léo Perutz est blessé sur le front Est en 1915. Une anecdote veut qu’après son opération sans anesthésie, à sa demande, il jette les deux côtes qu'on lui enlève à un chien qui n'y touche pas.

 

En 1918, il épouse Ida Weil, fille d'un médecin viennois, qui meurt à la naissance de leur troisième enfant en 1928. Il convole plus tard en secondes noces en 1935 avec Grete Humburger. Mais depuis 1933, les soucis de Léo Perutz ont commencé avec l’arrivée au pouvoir d’Adolph Hitler. Son roman dont l’un des thèmes est la manipulation politique, La neige de saint-pierre, est interdit. Il en sera de même pour Le cavalier Suédois.

En 1938, c’est l’Anschluss, Léo Perutz s’enfuit. Il émigre en Palestine, future Israël. Il y restera, ne revenant en Autriche qu’à partir des années 50. Il meurt en 1957, près de Salzbourg, en Autriche

 

Bibliographie

 

La Troisième balle, le premier roman de Léo Perutz, est publié en 1915 à son retour de la Grande Guerre. Il écrit aussi en collaboration avec Paul Frank, Le Miracle du Manguier (1916). Les deux hommes écriront également un scénario de film plus tard en 1927, Le Cosaque et le rossignol. Le marquis de Bolibar suit La troisième Balle en 1920, puis Le maître du jugement dernier en 1923 et Turlupin en 1924. Léo Perutz est à son apogée en 1928 quand paraît Où roules-tu, petite pomme ? en roman-feuilleton dans le Berliner Illustrierte Zeitung. Il est lu par 3 millions de lecteurs et traduit notamment en France. C’est un des auteurs de langue allemande les plus lus. En 1930, il écrit une pièce de théâtre avec Hans Adler au succès mitigé (Le Voyage à Presbourg). Après l’interdiction de La neige de Saint Pierre et du Cavalier Suédois, la guerre et l’exil feront tomber Léo Perutz dans l’oubli. Léo Perutz n’écrira plus rien jusqu’en 1953 et La nuit sous le pont de Saint Pierre. Le Judas de Léonard est publié à titre posthume.

 

Reconnaissance

 

Hermann Broch est un des premiers à reconnaître le talent de Léo Perutz en publiant en 1920 une critique favorable du Marquis de Bolibar. Ian Fleming et Alfred Hitchcock feront part de leur admiration pour lui. Jorge Luis Borges a souligné son génie, le considérant comme un « Kafka aventureux ». Jean Paulhan et Roger Caillois lui ont attribué notamment en 1962 le prix Nocturne à titre posthume.

 

L’œuvre

 

Léo Perutz est un exceptionnel conteur d’histoires. C’est un maître de la narration et de l’art du récit dont les intrigues ont une forte puissance évocatrice. Il sait emporter son lecteur, l’immerger rapidement dans une histoire, le captiver et entretenir le suspens jusqu’à des dénouements souvent surprenants.

Il y a quelque chose de l’intrigue policière dans ses romans. Il s’agit souvent d'investigations, de poursuites d'individus, de preuves, de réponses qu’il place dans un contexte historique, qui met en valeur son travail d’écrivain et son érudition. Et pourtant, souvent le fantastique vient se mêler aux faits réels pour révéler de manière originale et lucide la nature humaine et sa part de mystère, d’étrangeté et de non décryptable.

 

Si ses récits sont classiques dans le style, ils ont chacun une mécanique propre, une logique qui rappelle en quelque sorte le mathématicien qu’il est. A la recherche d’un certain absolu, les personnages de Léo Perutz apprennent à leurs dépends la réalité du monde et la lucidité en subissant une fatale destinée diaboliquement implacable. En dépit de leurs efforts pour y échapper. Kafka, nous voilà.

 

C’est d’un dramatique d’autant plus douloureux que ces personnages, aux carrefours de l’Histoire, bénéficient de moments clés durant lesquels la possibilité d’échapper à ce qu’ils sont de (re) définir, trouver leur identité existe. L’identité est un thème phare de l’œuvre de Léo Perutz qui joue souvent avec les idées de masque, de substitution, de ressemblance, de dissimulation. Qu'est ce qui est vrai, qu'est ce qui est réel ? Un monde plus complexe et nuancé émerge des pages du romancier.

 

Léo Perutz a le génie d’être profond et divertissant à la fois, et ce n’est pas donné à tous.

 

Chroniqués sur ce site:

Où roules-tu petite pomme ?

Le marquis de Bolibar

Le judas de Léonard

La neige de Saint Pierre

Le cavalier Suédois

Le tour du cadran

Le maître du jugement dernier

Le miracle du manguier