24/08/2014

La stratégie des antilopes – Jean Hatzfeld

stratégie antilopes.jpgAprès avoir recueilli les témoignages des rescapés tutsis dans le nu de la vie, puis ceux des tueurs hutus dans une saison de machettes, on pouvait penser que Jean Hatzfeld avait fait le tour du génocide Rwandais de 1994. Pourtant le voici de retour avec ce livre qui démontre à quel point le journaliste écrivain est hanté par cet évènement, mais aussi qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur ce crime contre l’humanité. Le fameux passé qui ne passe pas…

Jean Hatzfeld conserve la démarche et le cadre de ses livres précédents. De retour dans la région de Nyamata, il repart à la rencontre des Hutus et des Tutsis précédemment rencontrés pour la plupart. Avec beaucoup de justesse, de simplicité, il décrit en peu de mots le cadre de ses rencontres, le portrait des interviewés, l’histoire ou le thème au cœur du témoignage. Il n’hésite pas également, avec mesure, à livrer sa réflexion sur les dires qu’il recueille, les situations qu’il observe. Pour ceux qui ont déjà entendu et vu Jean Hatzfeld dans les medias, on peut entendre la douceur de sa voix empreinte d’intelligence et de mesure qui affronte l’horreur, la douleur et l’indicible.

L’essentiel du livre demeure tout de même une fois de plus, les témoignages recueillis et retranscrits par Jean Hatzfeld. Ils sont souvent durs, émouvants, parfois détachés, peut-être hypocrites s’agissant de certains hutus. Ils entremêlent des sentiments de colère, de tristesse, de honte, de faute ou d’échec avec assez souvent la volonté d’essayer d’appréhender dans toute sa vérité et sa complexité cette histoire.

La stratégie des antilopes ne se contente pas de ressasser ce que l’on sait déjà, les jours sombres d’avril, les battues quotidiennes dans les marais pour débusquer les Inyenzi – les cafards –, l’arrivée des forces du FPR et la suite. Même si les souvenirs de ces jours sont omniprésents dans le texte, avec encore et encore des histoires inédites ou pas, souvent obsessionnelles. Le livre est plutôt centré sur l’après génocide: l’inévitable et nécessaire réconciliation. Comment Hutus et Tutsis peuvent-ils désormais cohabiter, vivre ensemble ? Quel sens à la justice et aux Gacacas -tribunaux communautaires traditionnels réhabilités pour juger les coupables du génocide -?

Le cas de Nyamata est à ce titre symbolique. En 2003, moins de 10 ans après le génocide, certains génocidaires Hutus – une partie de ceux interviewés par Jean Hatzfeld dans une saison de machettes – sont libérés de prison et reviennent s’installer chez eux, vivre aux côtés des Tutsis qui leur ont échappé en 1994. Qu’est ce qui peut bien se passer dans la tête des Tutsis qui voient revenir les bourreaux et à qui l’on demande de pardonner ? Et dans celle des Hutus à qui l’on demande de se réinsérer, de faire profil bas alors que leur repentir pourra toujours être sujet à caution ?

Monde cruel et irréel que celui qui est sous nos yeux dans la stratégie des antilopes. Les titres des chapitres du livre sont éloquents : « ce n’est pas juste », « que se dire », « une cicatrice trop voyante », « réconcilions-les », « Dieu n’a pas quitté ». Il faudrait plus que ces quelques lignes pour évoquer toutes ces histoires qui nous interpellent autant qu’elles nous prennent aux tripes : celle de Consolée, l’épouse d’un tueur Hutu, qui n’arrivait plus à supporter son mari, celle d’Eugénie qui a survécu en forêt ou celle de Pio et Josiane l’impossible couple mixte de la réconciliation, etc.

Impossible de terminer sans laisser au moins une fois la parole à l’un des témoins du livre : « On a vu des corps qu’on déshabillait, des chiens qui mangeaient les cadavres, des filles transpercées qui pourrissaient avec un bâton entre les jambes, ils étaient là dans le paysage, comme les arbres et le reste. Le génocide a tué le sacré de la mort au Rwanda. »

 La trilogie de Jean Hatzfeld est indispensable.

20/08/2014

L’obsédé – John Fowles

L'OBSD~1.GIFS’il n’avait pas gagné une fortune au loto, peut-être que Frédérick serait resté ce fonctionnaire un peu tristounet, quelconque, englué dans un quotidien gris, morne et dépourvu de tout intérêt. Sans doute aurait-il continué à être sous la coupe de sa tante qui l’a recueilli après la mort de son père et la fuite de sa mère, dans un étau conservatiste et psychorigide qui l’aurait néanmoins protégé du désastre. Il aurait continué à tisser le médiocre de son existence dans le défilement ennuyeux des jours identiques avec l’espoir d’arriver à dépasser sa timidité, à vaincre sa solitude, et à se trouver une compagne quelconque prête à épouser son univers étriqué. Il aurait simplement continué à collectionner les papillons.

Seulement voilà, Frédérick a gagné au loto et a ainsi obtenu les moyens d’assouvir un désir fou. Avoir, posséder Miranda, une magnifique étudiante en beaux-arts dont la personnalité, le milieu social et les ambitions tranchent avec lui. Ce n’est pas vraiment de l’amour ou de la passion, c’est plus quelque chose de l’ordre de la fascination pour la beauté, l’envie de la capturer et de l’avoir pour toujours auprès de soi. Pour Frédérick, Miranda est un papillon, un des plus beaux et des plus rares, qu’il tient absolument à avoir dans sa collection, à épingler par tous les moyens. C’est en cela que le titre du livre en anglais, The collector est encore plus approprié que le titre français de l’ouvrage.

Miranda à tout prix, enlevée, puis séquestrée dans la cave d’une maison achetée en campagne, loin de tout. Un papillon épinglé vivant qui ne va avoir cesse d’essayer de s’évader, d’échapper à sa condition de prisonnière-fantasme, butant à chaque fois sur la détermination et la folie du collectionneur. Assez rapidement le lecteur découvre l’entreprise hallucinante de Frédérick et reste quelque part ahuri par sa mise en œuvre et par l’enchaînement des faits jusqu’à la fin. Une tension diffuse s’installe rapidement au cœur du roman, portée par l’antagonisme de personnages aux intentions diamétralement opposées. L’atmosphère est même par moments invivable et irrespirable, révélant une spirale de la folie chez Frédérick et du désespoir chez Miranda alors que la question du sexe ne peut complètement être éludée. La relation improbable qui se tisse entre les deux personnages est au centre du livre et en est une des forces.

C’est une relation que John Fowles exploite en alternant les points de vue narratifs des deux protagonistes. Le journal d’un otage de Miranda succède au récit de cette folie selon Frédérick. John Fowles arrive ainsi à donner plus de chair et de complexité aux situations que vivent ses deux personnages. Il se sert de cette alternance pour les éclairer différemment. Si le journal de Miranda peut paraitre un peu long par moments, il permet de saisir encore plus le caractère sinistre de la situation et les accommodements de chacun pour essayer de vivre (ou « survivre ») dans un tel contexte.  Le journal de Miranda met aussi plus en lumière les différences de classes sociales, d’environnement, d’ambitions entre cette dernière et Frédérick. Ces deux-là sont de mondes tellement opposés, rien ne pouvait les réunir à part cette mésaventure à l’issue tragique et effrayante.

Il y a quelque chose d’ironique et de cruel, qui lie Miranda et Frédérick. Tous les discours et toutes les postures et aspirations de Miranda au sujet de l’art et de l’esthétique sont en fait réalisés par Frédérick d’une certaine façon. Elle est par sa beauté, un chef d’œuvre de la nature que Frédérick a essayé de capturer au prix déraisonnable d’une existence folle.

Un roman intrigant, tortueux.

Bon.

06/06/2014

Paradis (avant liquidation) – Julien Blanc-Gras

Lparadis.jpges îles Kiribati, ça vous dit quelque chose ? Non ? Mais si voyons, ces îles perdues dans le Pacifique qui sont menacées de disparaître englouties sous la mer par la faute du réchauffement climatique. Eh bien, Julien Blanc-Gras a décidé d’aller y passer un peu de temps, histoire de voir de plus près à quoi peut bien ressembler ce monde a priori condamné par notre incurie écologique. Résultat des courses ? Après Touriste, encore un récit de voyage iconoclaste et très décalé par rapport à la littérature de voyage classique.

Alors les Kiribati ? Anciennement Îles Gilbert, cet état archipélagique a été protectorat anglais jusqu’en 1979. Pour faire court en pompant un peu sur Wikipédia, c’est un ensemble de 33 îles réparties en 3 archipels, avec une population dépassant les 110000 âmes, et qui pourrait facilement correspondre au cliché carte postale d’un univers paradisiaque insulaire. Plages, cocotiers, coquillages et crustacés ? Tout l’objet de ce livre est évidemment de nous démontrer qu’il n’en est rien. Non, les Kiribati ne sont pas vraiment un paradis, mais sont certainement en liquidation. Et pas uniquement à cause du réchauffement climatique…

Julien Blanc-Gras nous montre Kiribati telle qu’elle est : pauvre, pathétique, sale, désorganisée, coincée quelque part dans le passé et soumise aux immenses défis du développement comme d’autres endroits du tiers-monde, avec l’épée de Damoclès de la disparition sous les eaux en plus.  Il n’y a dans le portrait que l’écrivain voyageur fait de l’île, de ses habitants, de ses coutumes, aucun excès de misérabilisme, aucun relent de néocolonialisme ou au contraire de sanglot de l’homme blanc. Juste un regard sincère et lucide, distancié, avec néanmoins ce qu’il faut d’empathie pour pouvoir être immergé dans cette réalité complètement autre.

Construit à coups de chapitres très courts, le livre est une succession d’anecdotes et de péripéties parfois à peine croyables qui déchirent le voile pour dénuder la réalité de Kiribati. On tutoie allègrement l’absurde, le cocasse et l’improbable au milieu de personnages hauts en couleurs, que ce soient des locaux ou les rares expatriés. Cette narration éclatée en séquences courtes correspond au voyage vagabond de l’auteur et reste tout de même unie autour de la problématique essentielle de l’île qui reste le fil conducteur qui empêche le livre de n’être qu’un simple patchwork de bonnes histoires : le destin de Kiribati menacé par les eaux et le réchauffement climatique.

Une des forces de Julien Blanc-Gras est son humour percutant. Le rire surprend souvent le lecteur au détour d’une phrase. Là où le sujet du livre aurait pu conduire à une tonalité tragique, Julien Blanc-Gras est irrésistiblement drôle sans pour autant céder au cynisme. Il combine cet humour à un sens aigu de l’observation et de la remarque pertinente. Ses phrases, ses formules parfois un peu faciles, font mouche et dénotent l’esprit vif, malicieux et cultivé d’un trentenaire qui maîtrise parfaitement les codes de sa génération et de son époque.

Facile à lire, Paradis (avant liquidation) est un carnet de voyage drôle, original et intéressant, touchant même par moments.

Bien.