17/10/2014

Le convoi de l’eau – Akira Yoshimura

9782742771509.jpgC’est un petit village niché au cœur des hautes montagnes du Japon qui avait réussi à rester secret et caché du reste des habitants du pays du soleil-levant. Avant un malheureux hasard de la seconde guerre mondiale, avant les ambitions énergétiques et la volonté d’édifier un barrage hydroélectrique dans cette zone, avant l’arrivée des travailleurs en charge de repérer le terrain et d’amorcer la transformation des lieux. Avant l’inondation programmée du village et de la vallée. Avant le grand chamboulement.

Un monde s’effondre ? Un peu, mais pas complètement. Un monde s’évertue à survivre surtout. A ne pas périr malgré l’irruption brutale d’un élément exogène dans son univers protégé et clos depuis des temps inconnus. Akira Yoshimura rejoue le choc des civilisations et la violence de la colonisation au sein même du Japon. Ce hameau à l’écart du monde moderne jusque-là, perpétuant ses propres coutumes, semblant vivre à une autre ère, est confronté à la modernité et à un « autre » conquérant qui s’attaque à son environnement qui est le creuset de son identité. Il tente de préserver son environnement avant de finalement choisir une forme d’adaptation qui a sa part de violence interne.

Akira Yoshimura a choisi de ne pas mélanger ces deux mondes qui se font face. Il a plutôt opté pour le côtoiement, pour l’observation mutuelle à distance respectable. Ce qui donne une violence plus grande, une forte tension et une profonde incompréhension aux moments où ces mondes se croisent et se heurtent, chose inéluctable. Entre ces moments de choc règnent une étrange attente, une incompréhension, un scepticisme nimbé de suffisance du côté des ouvriers et un hermétisme mystérieux du côté des habitants du village. Le tout dans un magnifique décor de nature en péril.

C’est une des forces de ce récit, déployer ce site naturel avec une écriture fluide, aux descriptions sobres sur lesquelles glisse le lecteur pour s’immerger dans une atmosphère de paradis perdu traversée par la sourde tension de l’imminence de la fin, de l’anéantissement. Le lecteur est au plus près de la nature et de la catastrophe grâce, à des phrases ciselées, à un style dépouillé qui n’a pas besoin d’effets de manche car axé vers la recherche de la justesse dans la peinture de la nature comme des évènements et des sentiments.

L’autre force de ce récit, c’est le personnage sombre et mélancolique au centre de ce récit. Il est la passerelle improbable entre ces deux mondes qui se regardent en chien de faïence. Il ne ressemble pas à la masse des autres ouvriers qui semblent mépriser le hameau et peu désireux de comprendre ses habitants. C’est un être marqué par un drame personnel qui recherche la solitude et l’éloignement loin de la ville et du monde moderne. Il est donc fatalement attiré, fasciné par ce hameau à l’écart de tout. Une partie des évènements que subissent les habitants du hameau entre en résonnance avec son histoire personnelle pour le conforter dans cette fascination. Progressivement ce hameau lui apparaît comme une inattendue perspective d’espoir face à ses démons intérieurs.

Avec subtilité et tout en retenue, Akira Yoshimura parle également dans son livre succinct de sexualité, de mort, de couple, d’honneur, d’estime et de solitude. De beaucoup plus donc que ce que je décris plus haut.

Un livre doté d’une force tranquille, d’une beauté discrète et d’une puissance feutrée.

Bon.

08/10/2014

Englebert des collines –Jean Hatzfeld

C_Englebert-des-collines_606.jpegQui délivrera Jean Hatzfeld du génocide Rwandais de 1994 ? Certainement pas Englebert l’impénitent buveur et marcheur de la province de Nyamata, rencontré lors de ses premières pérégrinations au pays des mille collines pour recueillir les témoignages de cette tragédie. Englebert des collines vient logiquement prendre place aux côtés des autres œuvres de cette fresque singulière et salutaire dédiée au génocide, patiemment construite par Jean Hatzfeld depuis de si longues années.

Englebert des collines ne dépareille pas du nu de la vie, d’une saison de machettes ou de la stratégie des antilopes. Le procédé littéraire utilisé par Jean Hatzfeld est le même. Une courte introduction qui lui permet de présenter les conditions de sa rencontre avec Englebert, des mots justes pour saisir les êtres et leurs fêlures profondes, pour livrer ses impressions. Le reste ? Le travail d’écriture qui s’emploie à rester au plus près du témoignage de son interlocuteur, à préserver la voix, le rythme de ce dernier, une certaine oralité. Il faut d’abord laisser apparaître Englebert, puis ses souvenirs qui racontent l’horreur, celle qui nourrit déjà les autres livres sur le génocide. Celle qui obsède Jean Hatzfeld et tous ses lecteurs.

La singularité de ce livre par rapport aux autres est de dépasser le témoignage en se concentrant sur un seul homme: Englebert. Ce n’est pas n’importe qui, c’est un genre de symbole, un peu le fou du village, l’amuseur public mais aussi son âme. Un personnage. Jean Hatzfeld nous fait entendre la logorrhée d’un homme brisé, peut-être un peu par l’alcool, une vie un peu ratée, mais aussi et surtout par ce qu’il a vu et vécu pendant le génocide. Englebert boit, tout le temps, marche, tout le temps, et revient sur son passé, tout le temps. Errance intérieure et extérieure. Il a beau dire le contraire, il est marqué. Pas besoin de lire entre les lignes.

Le génocide est là, mais pour une fois, il n’est pas plus grand que le personnage central. Il n’est pas tout. Il est toujours aussi central, omniprésent, mais il y a aussi la figure d’Englebert, et il prend place dans cette existence de vagabond plutôt iconoclaste, qui essaie de survivre tant bien que mal à ses démons et à positiver, à tracer sa route d’une façon ou d’une autre, vaille que vaille. Là-bas, dans les collines, il porte, le poids du souvenir, mais rappelle aussi la nécessité d’avancer, quitte à zigzaguer, la légèreté du rire et de la causerie. Malgré tout.

Toute la tendresse que Jean Hatzfeld ressent pour Englebert contamine assez vite le lecteur et prend un relief supplémentaire lorsque la parole est exceptionnellement laissée à Marie-Louise, un autre personnage récurrent des œuvres de l’écrivain journaliste. Son portrait d'Englebert est un sommet de tendresse, de sollicitude et de compréhension.

Touchant.

29/09/2014

Rue des voleurs – Mathias Enard

rue des voleurs.jpgLe destin de Lakhdar, jeune marocain de 20 ans vivant à Tanger, n’était pas écrit. Issu d’une famille modeste mais subvenant correctement à ses besoins, il aurait pu tranquillement succéder à son père et reprendre la boutique de ce dernier. Un avenir assuré pour un jeune homme, musulman peu pratiquant, qui aime lire des polars, traîner avec Bassam son ami de toujours, et qui a envie de profiter de la vie comme la plupart des jeunes de cet âge : en résumé, faire la fête et rencontrer des filles.  

Seulement, ce n’est pas si facile dans une société qui n’est pas forcément très libertaire, alors Lakhdar commet l’irréparable en couchant avec sa cousine Meryem qui finit enceinte. Point de départ de l’opprobre, du rejet par sa famille qui va le conduire d’abord dans la rue, puis dans le giron d’un groupe islamiste, sur la voie de la normalisation en travaillant pour un éditeur français, puis à bord d’un ferry sur la route de l’exil pour l’Europe, dans d’improbables galères de sans-papiers dans l’arrière-pays espagnol, et enfin finalement à Barcelone, rue des voleurs, la cour des miracles où il va échouer et mettre un terrible point final à cette histoire. 

Rue des voleurs est un livre intéressant qui s’applique à éviter les sentiers battus sur des thèmes déjà bien explorés : qu’il s’agisse des pièges tendus par l’islamisme à la jeunesse des pays arabes, des attentats terroristes islamistes, du mirage de l’exil et des fantasmes associés pour une grande partie des habitants du tiers-monde et des pays du Maghreb ou encore des difficiles conditions d’existence des immigrés clandestins en Europe. Lakhdar ne rêve pas d’exil au début, c’est plutôt le cas de Bassam son ami. S’il est sauvé de la rue par les islamistes, il arrive à échapper au lavage de cerveau, pas son ami Bassam. Il n’essaie pas par tous les moyens de s’attacher à une européenne pour les papiers mais tombe réellement amoureux d’une jeune espagnole qu’il essaie de rejoindre. 

Si dans le fond, Mathias Enard ne dit pas forcément grand-chose de neuf, il n’en demeure pas moins juste, nuancé et plutôt pertinent dans le regard qu’il pose sur ces différents thèmes. En arrière –plan de son livre, les révoltes arabes, l’attentat du 28/04/2011 de Marrakech, le climat social tendu de l’Europe en crise, dessinent l’ombre de la grande histoire. C’est le cadre de la trajectoire assez originale de Lakhdar qui donne au livre un souffle de roman d’aventures à la mode picaresque qui captive et distrait le lecteur. De fait, rue des voleurs se révèle être en même temps, un roman d’apprentissage assez dur, cruel même par moments, qui comporte néanmoins sa part de rêve et de naïveté qui font que le lecteur s’attache facilement à Lakhdar.  

Il est un peu dommage que derrière Lakhdar, un Mathias Enard érudit et amoureux de la culture arabe transparaisse souvent et n’arrive pas à s’éclipser. On peut aussi regretter certains passages faciles comme la relative tranquillité dont dispose Lakhdar parmi les islamistes ou regretter l’usage un peu unidimensionnel de Bassam, parfait contrepoint de Lakhdar. Tout ceci n’empêche pas néanmoins d’apprécier les talents de conteur de Mathias Enard et sa prose habile et nuancée qui arrive à appréhender la réalité d’un monde tourmenté : « Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses.»

 OK.