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18/11/2014

Tour de France, Tour de souffrance – Albert Londres

tour-de-france-tour-de-souffrance-albert-londres-9782842613457.gifEn 1924, Albert Londres a suivi le tour de France pour le compte du journal le Petit Parisien. Ce petit livre est une compilation de ces articles. Pour la petite histoire, ce tour de 15 étapes pour 5 425 km a vu la victoire d'Ottavio Bottechia, premier italien à s’imposer sur la grande boucle. Pour le reste, ce sont des articles courts qui racontent à la fois un tour aujourd’hui disparu et un tour éternel.

S’agissant du tour disparu, un vent de romantisme, peut-être malvenu, fait frissonner le lecteur. Celui d’aujourd‘hui qui regarde peut-être avec nostalgie cette course barbare du passé, mais aussi celui d’hier qui découvrait une forme d’aventure extraordinaire et d’exploit à travers les mots d’Albert Londres. Un tour de France complètement fou donc avec d’improbables départs nocturnes, des règlements un peu absurdes, des accidents violents et une débrouille permanente: les réparations artisanales des crevaisons, des chaines cassées, la solitude du coureur sans oreillette et j’en passe.

Sinon une part de ce que décrit Albert Londres peut encore être retrouvée aujourd’hui par les amateurs de la pédale. Déjà le dopage à l’aide de toutes sortes de produits, même si on est vraiment loin de la triste ère de suspicion et de médicalisation malsaine du cyclisme actuel. La ferveur populaire est aussi présente, avec cette admiration sans bornes pour ces gars qui laissent leurs tripes sur la route, mais aussi les excès d’enthousiasme dans le soutien aux coureurs et sur la route du tour, voire une certaine agressivité, la fascination un peu gênante pour la souffrance physique à un très haut niveau.

Ce n’est pas parce qu’il est consacré au sport et plus précisément au vélo qu’il faut croire que Tour de France, Tour de souffrance diffère des autres livres d’Albert Londres. Avec ces articles, le grand reporter reste inscrit dans sa tradition de dénonciation de la souffrance des hommes, de la violence qu’ils subissent, du système qui la produit. Ce sur quoi s’attarde Albert Londres, c’est vraiment sur la folie d’une entreprise telle que le tour de France pour les coureurs. Dans chacun des articles, il revient sur les conditions de ces « forçats de la route », des passionnés livrés à une mécanique qui les broie physiquement bien sûr, mais aussi mentalement. La course elle-même, le public, l’organisation, le règlement, tout semble concourir à une certaine aliénation et à la souffrance de ceux qui apparaissent comme « de bons gars » sous la plume du reporter.

Tour de France, Tour de souffrance, c’est du Albert Londres dans le texte : une fausse candeur, un humour un peu grinçant,  un verbe acéré qui n’hésite pas à piquer là où ça fait le plus mal, une posture d’humaniste aussi.

13/11/2014

Une fille qui danse – Julian Barnes

9782846667890FS.gifC’est une bande de jeunes garçons intelligents et farceurs du Londres des années 60 dont l’équilibre est bouleversé par l’arrivée d’un intrigant et brillant élève : Adrian. Admiré par la bande, le jeune homme la rejoint tout en conservant une certaine distance et surtout un halo de mystère qui ne s’évaporera jamais vraiment. Adrian aurait pu avoir une place moindre dans l’esprit de Tony, membre de la bande et narrateur principal du livre presqu’une quarantaine d’années plus tard, n’eut été Veronica. Une des premières véritables histoires d’amour de Tony, Veronica a fini par sortir avec Adrian, semblant être tombée amoureuse de ce dernier dès la première fois où ils ont été présentés par Tony.  

Une fille qui danse n’est pas vraiment un livre sur l’adolescence et les amours de cette époque de la vie, même s’il en parle. Il n’est pas non plus un livre entièrement focalisé sur la trahison même si celle-ci est indirectement au cœur du livre et de l’histoire que raconte Tony. En fait, l’ouvrage de Julian Barnes est plus un livre sur la mémoire et le souvenir. Il revient sur les failles de la mémoire personnelle, ses béances volontaires ou pas, la réécriture permanente dont elle est l’objet. Il aborde la nostalgie mais aussi l’incrédulité et le choc qui surviennent lorsque le passé échappe à la mémoire pour venir violemment heurter le présent et défaire ces récits, parfois factices, d'épisodes antérieurs de nos existences. Comme un boomerang qui traverserait les années pour surprendre le lanceur au moment où il s’y attend le moins.

Au moment où Tony raconte son histoire, c’est un homme qui entre dans le troisième âge et qui peut regarder avec une certaine lucidité le chemin parcouru depuis cette bande de jeunes lycéens. C’est ce qu’il essaie de faire, mais avec difficulté en ce qui concerne Adrian – et Veronica. Omission, conviction, ignorance se sont entremêlées sur cette histoire-là pour éloigner Tony de la vérité. C’est qu’il est bien difficile de vivre avec certains regrets, remords, certaines peines. Alors on ruse avec les souvenirs, on les adapte pour survivre, pour avancer jusqu’au retour éventuel du boomerang… C’est ainsi que Tony se retrouve à affronter la réécriture de sa propre histoire, les tourments enfouis, par l’intermédiaire de documents qui ressurgissent, de témoignages qui viennent déchirer partiellement le voile qui repose sur ce passé.

Julian Barnes se concentre sur cette réflexion sur la mémoire qui peut aussi s’appliquer de manière plus générale à l’histoire officielle. La vérité sur Tony, Veronica et Adrian devient ainsi moins essentielle, pour à la fin demeurer indécise, ouverte à toutes les interprétations, toujours un peu mystérieuse. Mélancolique à souhait, évoluant dans une atmosphère douce-amère, une fille qui danse est un livre agréable qui démontre le savoir-faire de romancier de Julian Barnes, notamment dans l’acuité concernant les sentiments et la psychologie des personnages. Plutôt prenant au début, une fille qui danse s’étiole néanmoins dans sa dernière partie. Au-delà de quelques longueurs, c’est surtout que le livre se met à souffrir d’un léger embourbement: Tony se met à patiner autour du nœud de cette histoire et les thèmes sont à la longue ressassés alors que l’atmosphère si appréciée s’évapore pour laisser place à un faux suspens moins convaincant et pas vraiment essentiel.

Agréable. Se laisse lire – et peut-être oublier - facilement.

06/11/2014

Là où j’ai laissé mon âme – Jérôme Ferrari

JF.png1957. La guerre d’Algérie. La torture. Le traumatisme de toute une jeune génération d’officiers français. Celui d’une nation qui a eu la sensation de s’amputer, en même temps qu’elle trahissait ses glorieux idéaux fondateurs qu’elle avait dû défendre seulement quelques années plus tôt face à l’Allemagne nazie. Retournement de l’histoire qui reste aujourd’hui encore une trace singulière dans la mémoire collective de la France. 1957 donc et deux visages dans le livre de Jérôme Ferrari : d’un côté, le capitaine Degorce, habile tortionnaire progressivement rongé par le remords, les doutes, la morale  et de l’autre côté le lieutenant Andréani, son ancien compagnon d’armes, tortionnaire convaincu de faire son devoir et déterminé à utiliser tous les moyens nécessaires dans ce but.

Il ne s’agit pas d’un véritable duel entre les deux hommes. Cela aurait été bien trop théâtral. Il ne s’agit pas non plus de lancer une opération de disculpation de l’armée française. Cela aurait été simplement ridicule. Même la dénonciation de la torture n’est pas centrale dans le livre. La torture est surtout présente comme pivot de l’opposition de deux hommes, dont les trajectoires divergent pour offrir au lecteur le portrait d’une situation complexe qui a ouvert un abîme sous les pieds de ses acteurs. Ce livre ouvre l’âme tourmentée d’officiers qui se retrouvent  à faire des choix radicaux, et à mener une guerre sale bien loin de leurs ambitions initiales.

Jérôme Ferrari entend rendre de la complexité à cette guerre, mais surtout aux hommes qui l’ont faite. La trajectoire du capitaine Degorce en est un exemple osé. Rescapé d’un camp nazi, il est défait à Dien Bien Phû avant de venir échouer en Algérie. Une trajectoire durant laquelle il perd tous les idéaux qui l’ont conduit à endosser l’uniforme et passe du statut de victime à celui de bourreau et d’oppresseur. Comment rester soi-même sur une telle pente et lorsqu’on finit dans un tel merdier ? Le capitaine Degorce tente par tous les moyens de s’en sortir et de retrouver un peu de sa dignité, mais la voie qu’il choisit est loin de faire l’unanimité.

A vrai dire, en cette année 1957, il est un peu largué. Pas comme le lieutenant Andreani qui s’accroche à l’essence de son métier. Obéir à la hiérarchie, tout faire pour gagner la guerre, sans doute pour effacer les défaites précédentes, comme celle de Dien Bien Phû. Evoluer dans cette fraternité de sueur, de sang, de souffrance, faire parler la loi du plus fort, pour ne pas se déliter à l'intérieur. Est-ce toujours plus facile de foncer tête baissée, de prendre le sens qu’on nous donne que de douter ? Difficile à dire en l'occurence. Le personnage du lieutenant Andreani peut paraître moins complexe que celui du capitaine Degorce mais sans doute est-il au moins aussi symbolique.

Assis sur ces deux personnages principaux, Là où j’ai laissé mon âme est un livre, porté par un certain lyrisme présent dans la voix du lieutenant Andreani et traversé par une foule de sentiments violents, qui captive le lecteur.

OK.