06/06/2014

Paradis (avant liquidation) – Julien Blanc-Gras

Lparadis.jpges îles Kiribati, ça vous dit quelque chose ? Non ? Mais si voyons, ces îles perdues dans le Pacifique qui sont menacées de disparaître englouties sous la mer par la faute du réchauffement climatique. Eh bien, Julien Blanc-Gras a décidé d’aller y passer un peu de temps, histoire de voir de plus près à quoi peut bien ressembler ce monde a priori condamné par notre incurie écologique. Résultat des courses ? Après Touriste, encore un récit de voyage iconoclaste et très décalé par rapport à la littérature de voyage classique.

Alors les Kiribati ? Anciennement Îles Gilbert, cet état archipélagique a été protectorat anglais jusqu’en 1979. Pour faire court en pompant un peu sur Wikipédia, c’est un ensemble de 33 îles réparties en 3 archipels, avec une population dépassant les 110000 âmes, et qui pourrait facilement correspondre au cliché carte postale d’un univers paradisiaque insulaire. Plages, cocotiers, coquillages et crustacés ? Tout l’objet de ce livre est évidemment de nous démontrer qu’il n’en est rien. Non, les Kiribati ne sont pas vraiment un paradis, mais sont certainement en liquidation. Et pas uniquement à cause du réchauffement climatique…

Julien Blanc-Gras nous montre Kiribati telle qu’elle est : pauvre, pathétique, sale, désorganisée, coincée quelque part dans le passé et soumise aux immenses défis du développement comme d’autres endroits du tiers-monde, avec l’épée de Damoclès de la disparition sous les eaux en plus.  Il n’y a dans le portrait que l’écrivain voyageur fait de l’île, de ses habitants, de ses coutumes, aucun excès de misérabilisme, aucun relent de néocolonialisme ou au contraire de sanglot de l’homme blanc. Juste un regard sincère et lucide, distancié, avec néanmoins ce qu’il faut d’empathie pour pouvoir être immergé dans cette réalité complètement autre.

Construit à coups de chapitres très courts, le livre est une succession d’anecdotes et de péripéties parfois à peine croyables qui déchirent le voile pour dénuder la réalité de Kiribati. On tutoie allègrement l’absurde, le cocasse et l’improbable au milieu de personnages hauts en couleurs, que ce soient des locaux ou les rares expatriés. Cette narration éclatée en séquences courtes correspond au voyage vagabond de l’auteur et reste tout de même unie autour de la problématique essentielle de l’île qui reste le fil conducteur qui empêche le livre de n’être qu’un simple patchwork de bonnes histoires : le destin de Kiribati menacé par les eaux et le réchauffement climatique.

Une des forces de Julien Blanc-Gras est son humour percutant. Le rire surprend souvent le lecteur au détour d’une phrase. Là où le sujet du livre aurait pu conduire à une tonalité tragique, Julien Blanc-Gras est irrésistiblement drôle sans pour autant céder au cynisme. Il combine cet humour à un sens aigu de l’observation et de la remarque pertinente. Ses phrases, ses formules parfois un peu faciles, font mouche et dénotent l’esprit vif, malicieux et cultivé d’un trentenaire qui maîtrise parfaitement les codes de sa génération et de son époque.

Facile à lire, Paradis (avant liquidation) est un carnet de voyage drôle, original et intéressant, touchant même par moments.

Bien.

04/06/2014

Le rapporteur et autres récits – Carlos Liscano

Le-rapporteur-et-autres-recits.jpgJ’avais été séduit par Le fourgon des fous et La route d’Ithaque, les 2 précédents romans de Carlos Liscano que j’ai découvert il y a quelques années. Je le suis moins par ce recueil de nouvelles. La plupart portent pourtant en elles les thèmes principaux de l’œuvre de l’écrivain uruguayen ou renvoient à son  histoire personnelle tourmentée. Y sont donc évoquées directement ou par allusion l’oppression d’un individu par un régime autoritaire, mais aussi la confrontation à la précarité entre autres. Ces nouvelles n’en demeurent pas moins globalement inabouties ou insuffisantes, parfois comme des œuvres encore à l’état embryonnaire.

A quelques exceptions près, je suis resté sur ma faim sur l’art de la nouvelle. Le rapporteur et autres récits n’est pas la meilleure illustration de l’art de la chute, ni du condensé du récit et du sens. Il y a malgré tout une certaine variété dans la mesure où l’écrivain uruguayen s’essaie à différentes formes de textes courts (monologue, fable, récit, journal…). Ce n’est pas suffisant pour convaincre malgré des atmosphères absurdes, parfois kafkaïennes.  On sent à plusieurs reprises que l’auteur s’est amusé à écrire ces histoires courtes et qu’il essaie de jouer avec son lecteur sans totalement y arriver.

Juste pour ressortir une nouvelle : le rapporteur, principal récit de ce recueil (en volume au mois), ressemble plus à un brouillon des autres œuvres de Carlos Liscano évoquant ses années de prison et de torture sous la dictature uruguayenne.

Un peu facile, pas vraiment convaincant.

22/05/2014

Pluie noire - Masuji Ibuse

pluie_noire.jpgShigematsu et son épouse Shigeko aimeraient bien marier leur nièce Yasuko, mais ils n’y arrivent pas bien que celle-ci semble être de prime abord un parti intéressant. La faute à la rumeur publique qui court sur son compte. Malgré sa bonne santé apparente, Yasuko aurait été contaminée par les retombées de la bombe atomique quelques années plus tôt. Pour arriver à la marier Shigematsu décide donc de prouver que sa nièce n’a pas été contaminée en retranscrivant le journal de cette dernière ainsi que le sien. C’est par ce procédé un peu artificiel que Masuji Ibuse couvre la période du bombardement d’Hiroshima, depuis le lancement de « little boy » sur la ville le 06 août jusqu’au 15 août 1945.

Classique de la littérature Japonaise et plus précisément de la littérature de la bombe atomique, Pluie noire est un livre qui se situe à la frontière de la fiction et du témoignage. Il multiplie les entrées de journaux intimes de japonais ayant été contaminés par les retombées de la bombe et agglomère ainsi une succession de témoignages qui mettent la lumière sur l’enfer qu’a constitué l’explosion atomique pour tous ceux qui l’ont vécue. Il n’y a aucun détail qui est épargné au lecteur et cet évènement apocalyptique est décrit dans toute son horreur.

Tout y passe, d’abord l’instant zéro avec une lumière aveuglante, le fracas de la bombe et l’onde de choc et l’incompréhension. Ensuite, c’est le constat terrible et évident des différents dégâts matériels et de l’impact de la bombe sur la villequi a été soufflée et détruite dans un impressionnant rayon. Et puis bien sûr il y a les morts et les mourants, partout, dans toutes les positions, surpris et emportés par l’atome ; il y a les blessés de toutes sortes, partiellement brûlés ou autrement atteints, plus ou moins mobiles; des survivants qui errent dans les décombres, dans un menaçant décor de fin du monde, dans un état d’hébétude, d’incompréhension et d’abattement, à la recherche de leurs proches. Que se passe-t-il dans les moments qui suivent pareil cataclysme ?

Masuji Ibuse montre une société qui a littéralement explosé avec la destruction de tous les services publics et la présence de l’état. Personne ne sait ce qui se passe, à qui s’adresser, quoi faire, où aller, ni comment. Le vide créé par l’explosion n’est pas que physique. Et l’ignorance de ce qui s’est vraiment passé, de la réalité de la bombe A pèse aussi sur les esprits, tout comme elle pèsera sur les corps pendant bien longtemps. Le récit, partant de quelques années après l’évènement, s’attarde plus particulièrement sur les radiations et les maladies qui découlent de l’exposition aux radiations de la bombe. C’est une préoccupation d’autant plus omniprésente et angoissante pour tous que personne ne sait ce qui arrive aux personnes malades. Les médecins s’avèrent ignorants et démunis et la détresse générale est grande face à un mal insidieux, aux symptômes protéiformes, parfois invisible pendant des années, latent.

L’intérêt de Pluie noire est indéniable et il est aisément compréhensible qu’il soit devenu un classique, il n’en présente pas moins des défauts qui ont altéré mon plaisir de lecture et ma perception positive du livre. Pluie noire est long, par moments interminable, une sensation qui ne tient pas tant au nombre de pages qu’à l’accumulation des témoignages. C’est une litanie qui à la fin devient répétitive et qui finit par perdre son impact.

La minutie de Masuji Ibuse à travers le principe de retranscription des différents journaux intimes n’arrange rien à l’affaire. Les descriptions et les cas s’enchaînent avec une recherche de la précision et du détail impressionnante et fastidieuse à la fois. Difficile de ne pas avoir la sensation que par moments on s’attarde très longuement sur du "dispensable". Il y a un caractère harassant et asphyxiant à une telle  profusion de détails et à une telle rigueur. Le tout étant associé à une certaine froideur et à un aspect clinique du récit. Si cela contribue à une certaine distanciation certainement appréciable pour supporter un sujet très fort et sentimentalement très chargé, il en résulte aussi un récit parfois impersonnel,  peu impliquant pour le lecteur.

Avis mitigé.