30.06.2009

Le vertige de Babel - Pascal Bruckner

babel.jpgN’avons-nous rien à opposer au nationalisme xénophobe et au repli identitaire que l’ouverture tous azimuts d’un mondialisme sans attaches promu par le capitalisme triomphant ? Les crimes de la barbarie fasciste sont assez présents dans nos mémoires pour que la première alternative effraie et apparaisse comme un écueil à ne pas reproduire mais quid de la seconde ? A travers ce court essai, Pascal Bruckner démasque les failles d’une nouvelle idéologie qui se présente comme le cosmopolitisme mais qui ne l’est pas.

 

Pour cela, il démonte quelques idées reçues. En termes simples, manger du couscous, lire un écrivain chinois ou passer ses vacances en Tanzanie, avoir un ami bolivien n’a rien à voir avec le cosmopolitisme. « Il y a bien longtemps que le beau, le vrai et le bien ont divorcé les uns des autres ». « Il ne faut pas confondre esthétique et éthique ». Ce qui se présente comme le cosmopolitisme n’est qu’une sous culture universelle pauvre constituée d’emprunts culturels dévidés de leur sens, de leurs aspérités et soumis à une logique commerciale facilitée par le progrès technique.

 

Pascal Bruckner explique en convoquant de grands écrivains cosmopolites (Nabokov, Naipaul, Kristof) que le cosmopolitisme est une épreuve qui n’est pas donnée à tous, c’est une douleur, un arrachement à soi. « Transiter d’une civilisation à l’autre est l’équivalent d’une mue, d’une métamorphose qui implique peine et travail et n’a rien à voir avec le glissement feutré du jet reliant tous les points de la planète ». C’est que derrière l’idéologie du mondialisme, d’autres démons se cachent, la xénophobie renversée, l’orgueil narcissique, le mépris de l’autre, la superficialité la plus radicale, l’indifférence quiétiste et j’en passe.

 

Pascal Bruckner rappelle de manière salutaire que le cosmopolitisme présuppose une vraie connaissance de sa propre culture – chose qui n’est déjà pas donnée à tant de monde que ça. Il faut être de quelque part, ancré dans une autre culture pour vouloir faire tomber les murs et s’ouvrir à d’autres cultures à moins d’être aussi vaporeux « qu’un courant d’air international ». « L’attachement critique à sa propre nation » et le dialogue avec le passé (cosmopolitisme non spatial mais temporel) sont deux pistes indispensables qu’il propose pour le vrai cosmopolite.

 

Pascal Bruckner en profite pour glisser sur le terrain politique et dessiner le cosmopolitisme comme la voie d’avenir de l’Europe. C’est une réflexion stimulante qui ne se départit pas d’un certain idéal : « l’épanouissement de la plus petite entité dans le cadre de la plus vaste puissance », tel est son désir d’Europe. Et l’auteur de militer pour « un patriotisme paradoxal, qui nous demande de ne pas faire de notre renoncement à notre pays le prix de notre affection envers l’Europe, (…) le dévouement à ce qu’il y a de meilleur dans le passé et la prise en considération des apports étrangers les plus intéressants ».

 

Cet essai est bref mais dense et discerne le cosmopolitisme qui est un idéal exigeant de son succédané issu de la modernité capitaliste triomphante et de la mondialisation. A ne pas confondre grâce à cet essai au ton parfois moqueur, à l’ambition et aux propos justes.

29.06.2009

Le livre de sable - Jorge Luis Borges

le%20livre%20de%20sable.jpgPublié en 1975, le livre de sable est un recueil de 13 nouvelles qui fait la part belle au fantastique et à l’onirique. C’est un livre qui n’est pas facile à appréhender et à côté duquel on peut passer sans faire attention. Ce parce qu’il est délibérément éloigné du conventionnel. Aux amateurs de passion, d’émotion et de lyrisme, il faut s’apprêter à affronter une narration sobre, sans fioritures, un style dépourvu de circonvolutions et une langue qui ne brille pas par son exubérance et sa complexité. Pour ceux qui sont effrayés par l’érudition, il faut reconnaître que le livre est truffé de références littéraires directes et indirectes qui aident à saisir l’intérêt des nouvelles et enrichissent leur contenu. Jorge Luis Borges, pédant ? A coup sûr, contrairement à ses propos affichés sur la quatrième de couverture. A vrai dire, il faut également s’affranchir du réalisme et de la linéarité et l’existence d’une intrigue pour commencer à apprécier ce recueil, pour pénétrer une atmosphère de folie et de rêve qui permettent de donner une densité profonde aux thèmes présents dans chaque nouvelle.

Si le livre de sable n’est pour moi pas un livre référence, pas une œuvre qui m’a vraiment touché, ou profondément marqué, Jorge Luis Borges apparaît comme un maître après lecture de ces nouvelles – il est indéniablement un fin connaisseur en termes de littérature et un excellent imitateur -, je dois reconnaître avoir été stimulé et parfois intrigué par les nouvelles dont je donne un avis détaillé ci-dessous. C’est parfois d’un vide abyssal, parfois d’une créativité remarquable. A chacun de se faire un avis…tranché  ?

 

1/ L’autre qui met en scène la rencontre fantastique du vieux Jorge Luis Borges avec son jeune moi sur un banc qui semble courber l’espace-temps peut se résumer à cette citation tellement banale et tellement profonde qui en est tirée : L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui. Sur le thème de l’incommunicabilité, mais aussi du double, du caractère fluctuant du moi, cette nouvelle a quelque chose de dense et de mélancolique en montrant une rencontre de fantastique qui relève plus du regard en arrière. C’est une nouvelle intéressante et touchante.

 

2/Ulrica ou l’amour fugace d’une norvégienne qui disparaît comme dans un rêve, est une nouvelle qui semble un peu vide, sans émotion, sans profondeur autre que cette atmosphère onirique qui est comme une coquille vide au vu de cette histoire sans intérêt. Au dire de l’auteur la parenté formelle avec l’autre est à remarquer…Bof.

 

3/ Le congrès se veut une fable ambitieuse sur une entreprise si vaste qu’elle se confond avec le monde selon les dires de l’auteur. En fait ce qui transparaît vraiment, c’est la vacuité de l’entreprise dont il s’agit et son caractère un peu comique en raison du décalage avec l’atmosphère du récit.

 

4/ There are more things est un conte à la façon de H.P. Lovecraft et en ce sens une réussite. L’atmosphère, la manière dont le fantastique est amené et l’imaginaire qui lentement est porté jusqu’à un pinacle dont on ne saura rien. Bon exercice littéraire et bijou de fantastique.

 

5/ La secte des Trente ou quand Jorge Luis Borges s’essaie à inventer une hérésie…Très moyen et finalement pas si original que ça. L’auteur s’amuse le lecteur s’ennuie. Ca a le mérite d’être bref.

 

6/ La nuit des dons est restée non décryptée pour moi, même si un peu de la violence, de l’exaltation, de l’innocence qu’affirme vouloir faire passer l’auteur se ressent à la lecture.

 

7-8/ Le miroir et le masque ainsi qu’UNDR sont deux nouvelles qui se ressemblent et qui tournent autour du même thème : la recherche d’une sorte de mot ultime censé tout contenir et tout exprimer. Ces nouvelles ne sont pas tant réussies qu’intéressantes pour les idées qu’elles explorent brièvement sur le langage.

 

9/Utopie d’un homme fatigué est une nouvelle que je n’ai pas aimée. C’est simple l’utopie qui y est décrite me semble vide et sans intérêt, n’évitant pas quelques écueils. Quand au vieil homme, le moins qu’on puisse dire est qu’il est fatigué pour imaginer quelque chose d’aussi fade.

 

10/ Le stratagème est une nouvelle assez convenue qui part d’une observation un peu simpliste sur l’Amérique et le peuple américain pour mettre en œuvre une histoire d’ambition et de piège qui n’est pas si surprenante.

 

11/Avelino Arredondo  part d’une histoire réelle, l’assassinat d’un président Uruguayen par un révolutionnaire. C’est une nouvelle assez classique qui dénote des autres mais qui est plutôt réussie et qui montre un exemple de détermination absolue, d’ascèse et de destin.

 

12/ Le disque est une nouvelle réussie, très brève sur le désir, l’envie et aussi l’avidité concentrés sur un objet. La nouvelle ressemble à un conte moral.

 

13/ Le livre de sable qui donne son titre au livre contient une idée brillante, celle d’un livre mystique aux propriétés uniques. Il y a de la folie et de la tension dans cette nouvelle intrigante et effrayante à la fois.

 

En résumé, environ la moitié des nouvelles m’ont réellement intéressé ou plu. Peut-être que j’attends un peu plus de Jorge Luis Borges.

26.06.2009

Georges Hyvernaud

hyvernaud.jpgBiographie

 

Georges Hyvernaud est un écrivain français né en 1902 dans une famille modeste. Sa mère est couturière et son père ajusteur. Son enfance est apparemment triste, en Charente chez ses grands-parents maternels ou à Saint-Roch chez sa tante grabataire dont s’occupe sa mère ou encore à partir de 1914 à Ruelle-sur-Touvre avec ses parents. Elève brillant, il est major de l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Il enseigne d’ailleurs à celle d’Arras où il est affecté après son service militaire. Il y rencontre en 1936 Andrée Delorme son épouse, qui lui donnera une fille en 1937. C’est une période pendant laquelle il écrit dans diverses revues littéraires (1926-34). Affecté ensuite à Rouen, il y reste jusqu'en 1939 quand il est mobilisé dans le Nord pour le second conflit mondial. Il sera rapidement fait prisonnier dès 1940 et restera dans les Oflags en Poméranie jusqu’à la libération après avoir traversé à pied les territoires occupés. De retour des camps, il reprendra sa carrière de professeur à l’école normale supérieure et publiera ses deux principaux ouvrages (La peau et les os en 1949 et Le wagon à vaches en 1953) avant de se consacrer à une œuvre pédagogique. La culture et le détachement dans la solitude furent son quotidien jusqu’à sa mort en 1983 à Paris.

 

Bibliographie

 

Georges Hyvernaud n’a jamais vraiment intégré les cercles littéraires. Juste après la guerre, il publie Lettre à une petite fille, puis ses deux livres La Peau et les Os (1949) et Le Wagon à vaches (1953) tirés de son expérience dans les oflags et de son retour à la vie normale. Il sombre rapidement dans l’oubli, victime, comme beaucoup d’autres écrivains de cette période de l’indifférence des milieux littéraires. Il faut dire que plaire n’est pas son souci majeur. Convié à participer aux Temps Modernes avec Sartre qu’il estimait sans l’avoir jamais rencontré, il refusa, soucieux de son indépendance. C’est seulement trente ans après, à titre posthume, dans les années 1980, que son œuvre va connaître un regain d’intérêt avec les rééditions de ses romans et les publications de Lettre anonyme son troisième roman abandonné, de ses notes personnelles, les Carnets d'oflag, de ses lettres de la drôle de guerre à sa femme, L’Ivrogne et l'emmerdeur, et de ses Lettres de Poméranie. Notons qu’à sa mort, un seul critique, Jean-José Marchand, a salué son œuvre dans La Quinzaine littéraire.

« Ecrire, c'est ce que je fais de moins mal » disait-il.

 

L'Œuvre

L’écriture de Georges Hyvernaud est dure, sèche, acide, réduite à l’essentiel. Pas de fioritures, pas d’excès, pas d’ostentation, rien que du brut, la langue du quotidien délestée de tout artifice. Normal, sa langue est comme une arme extrêmement affûtée. Elle doit faire mouche. Et mal. Son rôle est de porter le regard lucide et amer, désenchanté d’un auteur qui est intransigeant avec ses semblables.

L’expérience de l’Oflag a changé à jamais Georges Hyvernaud. Sa vie n’a plus été la même après. Il en est revenu avec une œuvre noire, âpre, d’autant plus cruelle qu’il a une très haute idée du genre humain. Le constat est souvent désolant pour ceux qui ont des ambitions trop grandes pour la nature humaine comme lui. Le contexte de la guerre lui entrouvre encore plus les yeux sur la médiocrité et la bassesse de la nature humaine, le vide et la futilité qui ont envahi le quotidien de la civilisation. La lucidité de Georges Hyvernaud issue de la promiscuité extrême avec ses semblables et d’une distanciation par rapport à la petite vie de province après les épreuves de la guerre peut-être insupportable pour certains. Rassurez vous, elle l’est aussi pour lui qui ne s’épargne pas et qui ne trouve d’échappatoire que dans la solitude et dans le retrait du monde.

Chroniqués sur ce site

La peau et les os

Le wagon à vaches

25.06.2009

Léo Perutz

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Biographie

 

Leo Perutz est un écrivain de langue allemande d’origine juive, né à Prague en 1882. Fils d’industriel, il quitte Prague et émigre à Vienne pour terminer ses études de mathématiques (une formule mathématique porte son nom et il est l’auteur d’un traité de jeu de bridge fondé sur le calcul des probabilités. Il est également employé dans une compagnie d’assurance italienne dans laquelle, pour la petite histoire, il travailla quelques mois avec Franz Kafka).

 

Mobilisé dans l’armée autrichienne lors de la grande guerre, Léo Perutz est blessé sur le front Est en 1915. Une anecdote veut qu’après son opération sans anesthésie, à sa demande, il jette les deux côtes qu'on lui enlève à un chien qui n'y touche pas.

 

En 1918, il épouse Ida Weil, fille d'un médecin viennois, qui meurt à la naissance de leur troisième enfant en 1928. Il convole plus tard en secondes noces en 1935 avec Grete Humburger. Mais depuis 1933, les soucis de Léo Perutz ont commencé avec l’arrivée au pouvoir d’Adolph Hitler. Son roman dont l’un des thèmes est la manipulation politique, La neige de saint-pierre, est interdit. Il en sera de même pour Le cavalier Suédois.

En 1938, c’est l’Anschluss, Léo Perutz s’enfuit. Il émigre en Palestine, future Israël. Il y restera, ne revenant en Autriche qu’à partir des années 50. Il meurt en 1957, près de Salzbourg, en Autriche

 

Bibliographie

 

La Troisième balle, le premier roman de Léo Perutz, est publié en 1915 à son retour de la Grande Guerre. Il écrit aussi en collaboration avec Paul Frank, Le Miracle du Manguier (1916). Les deux hommes écriront également un scénario de film plus tard en 1927, Le Cosaque et le rossignol. Le marquis de Bolibar suit La troisième Balle en 1920, puis Le maître du jugement dernier en 1923 et Turlupin en 1924. Léo Perutz est à son apogée en 1928 quand paraît Où roules-tu, petite pomme ? en roman-feuilleton dans le Berliner Illustrierte Zeitung. Il est lu par 3 millions de lecteurs et traduit notamment en France. C’est un des auteurs de langue allemande les plus lus. En 1930, il écrit une pièce de théâtre avec Hans Adler au succès mitigé (Le Voyage à Presbourg). Après l’interdiction de La neige de Saint Pierre et du Cavalier Suédois, la guerre et l’exil feront tomber Léo Perutz dans l’oubli. Léo Perutz n’écrira plus rien jusqu’en 1953 et La nuit sous le pont de Saint Pierre. Le Judas de Léonard est publié à titre posthume.

 

Reconnaissance

 

Hermann Broch est un des premiers à reconnaître le talent de Léo Perutz en publiant en 1920 une critique favorable du Marquis de Bolibar. Ian Fleming et Alfred Hitchcock feront part de leur admiration pour lui. Jorge Luis Borges a souligné son génie, le considérant comme un « Kafka aventureux ». Jean Paulhan et Roger Caillois lui ont attribué notamment en 1962 le prix Nocturne à titre posthume.

 

L’œuvre

 

Léo Perutz est un exceptionnel conteur d’histoires. C’est un maître de la narration et de l’art du récit dont les intrigues ont une forte puissance évocatrice. Il sait emporter son lecteur, l’immerger rapidement dans une histoire, le captiver et entretenir le suspens jusqu’à des dénouements souvent surprenants.

Il y a quelque chose de l’intrigue policière dans ses romans. Il s’agit souvent d'investigations, de poursuites d'individus, de preuves, de réponses qu’il place dans un contexte historique, qui met en valeur son travail d’écrivain et son érudition. Et pourtant, souvent le fantastique vient se mêler aux faits réels pour révéler de manière originale et lucide la nature humaine et sa part de mystère, d’étrangeté et de non décryptable.

 

Si ses récits sont classiques dans le style, ils ont chacun une mécanique propre, une logique qui rappelle en quelque sorte le mathématicien qu’il est. A la recherche d’un certain absolu, les personnages de Léo Perutz apprennent à leurs dépends la réalité du monde et la lucidité en subissant une fatale destinée diaboliquement implacable. En dépit de leurs efforts pour y échapper. Kafka, nous voilà.

 

C’est d’un dramatique d’autant plus douloureux que ces personnages, aux carrefours de l’Histoire, bénéficient de moments clés durant lesquels la possibilité d’échapper à ce qu’ils sont de (re) définir, trouver leur identité existe. L’identité est un thème phare de l’œuvre de Léo Perutz qui joue souvent avec les idées de masque, de substitution, de ressemblance, de dissimulation. Qu'est ce qui est vrai, qu'est ce qui est réel ? Un monde plus complexe et nuancé émerge des pages du romancier.

 

Léo Perutz a le génie d’être profond et divertissant à la fois, et ce n’est pas donné à tous.

 

Chroniqués sur ce site:

Où roules-tu petite pomme ?

Le marquis de Bolibar

Le judas de Léonard

La neige de Saint Pierre

Le cavalier Suédois

Le tour du cadran

Le maître du jugement dernier

Le miracle du manguier

 

 

23.06.2009

Une rencontre - Milan Kundera

une rencontre.jpgDans la lignée, de l’art du roman, des testaments trahis et du rideau, Milan Kundera publie une rencontre, un recueil de textes portant sur des œuvres artistiques (littérature, peinture et musique) qui le touchent particulièrement et qu’il considère comme majeures. Les habitués des essais de l’auteur tchèque se retrouveront en terrain connu. Milan Kundera fait l’éloge d’œuvres dont il saisit et explicite la singularité et l’essence, la place dans l’histoire de l’art. Ces œuvres servent d’appui à une réflexion générale sur l’art, le roman, sur la modernité et l’humain. Ces essais offrent un éclairage sur la propre œuvre de Milan Kundera dont les thèmes chers et la vision artistique transparaissent dans ses éclairages. Milan Kundera a une analyse toujours originale, une réflexion d’une acuité toujours surprenante qui donne  l’envie d’aller à la rencontre de ces œuvres qu'il plébiscite. Un artiste qui arrive à donner envie d’autres artistes.

Dans la rencontre, il parle donc de littérature, forcément. Il encense ainsi une œuvre dont il souligne l’originalité de la forme et la puissance du style : la peau (et Kaputt) de Malaparte. Admirateur transi de ces deux romans, je ne peux que renvoyer à l’analyse lumineuse faite par Milan Kundera. Il sort du purgatoire, une œuvre que j’apprécie particulièrement, les dieux ont soif d’Anatole France et mène dans le même temps une brillante réflexion sur les listes noires en art. Dans d’autres chapitres courts, il parle également de romans de Philip Roth, de Dostoiveski ou encore de Juan Goytisolo, de Céline, de Gabriel Garcia Marquez, etc. Peu importe qu’on ait lu ces œuvres ou pas, l’envie de les (r)ouvrir est là quand Milan Kundera y souligne la débâcle des souvenirs, la comique absence de comique ou encore l’amour dans l’histoire qui s’accélère etc. En quelques mots justes, l'essence de ces ouvrages est révélée.

Dans la rencontre, il est aussi question d’héritage artistique au delà du roman, de Rabelais à Xenakis, en passant par Beethoven, mais aussi d’exil (thème essentiel s’il en est pour l’auteur) à travers Milosz, Skvorecky et d’autres. Milan Kundera a ses petites habitudes, alors personne ne sera surpris de lire un énième (et fatigant à la longue) panégyrique du musicien Janacek...Ce qui sera peut-être le cas s’agissant du chapitre réservé à la littérature dite des îles avec une lecture intéressante de Chamoiseau ou de Césaire, des connections avec les surréalistes. Il parle aussi de peinture en offrant un décryptage de Francis Bacon et une rencontre avec Ernest Breleur.

Une rencontre est un essai brillant, pas très surprenant pour ceux qui sont familiers de l'auteur tchèque, mais plaisant et qui montre comment Milan Kundera sait donner à comprendre une œuvre, à la désirer. C’est une fenêtre intéressante, sur sa propre œuvre et sa conception du roman, sa perception de la modernité, qui ravira le lecteur averti et ceux qui pensent comme moi que Milan Kundera est un géant de la littérature qui sait en plus passer d’autres oeuvres.

U.S.A - Dos Passos

usa_d2945.jpgMon enthousiasme est sans bornes lorsque je par le de U.S.A. Mes mots peuvent être hésitants alors que je veux transmettre ma passion concernant cette trilogie (42eme parallele; 1919 ou l'an premier du siecle; la grosse galette). U.S.A est un des livres que j'admire le plus, un cataclysme dans ma vie de lecteur. Une oeuvre d'une telle ambition doit retrouver la place qui est la sienne dans la Weltlitteratur. A l'heure où beaucoup d'auteurs se plaisent à s'affirmer comme écrivains sans prétention - traduisez sans ambitions littéraires, mais financières ou autres oui -, U.S.A mérite un panégyrique. John Dos Passos, dans une folie laborieuse et avec inspiration, a décidé de capturer - rien de moins que cela - les trente premières annees du vingtième siecle aux Etats-Unis. Folie réservée aux plus grands, Balzac, Zola ne la renieraient pas. Avaler, emprisonner et restituer trente ans de réalité dans une volumineuse trilogie!!!? Le pire est qu'il y arrive...

Avant de poursuivre, je veux m'étendre sur la méthode qui a autorisé ce tour de force. John Dos Passos réussit son pari en créant un projet narratif original et une technique littéraire inédite. U.S.A appréhende le pays éponyme selon trois focales différentes dans leurs visées et dans leur fonctionnement. La première est une tentative osée de capter la grande histoire et d'en faire le bruit de fond, l'arrière-plan du livre. John Dos Passos y arrive par un collage atypique de titres, d'articles de journaux, de chansons populaires, de messages publicitaires. La seconde focale plus classique est une narration romanesque qui utilise un angle normal en sautant d'un personnage à l'autre pour offrir un grand courant de consciences. C'est le coeur du roman. Enfin, la troisieme focale est un point de vue intime, plus étroit, plus autobiographique, sur la vie de l'auteur durant la période historique où est située le roman. Cette technique, déroutante au premier abord, est agrémentée de portraits de personnages célèbres de l'époque. Vu ainsi, on pourrait être rebuté, penser à une mécanique pénible, sauf qu'il y a un miracle de l'écriture, de la technique qui fonctionnent jusqu'à ce que le chef d'oeuvre démontre son formidable potentiel.

On suit plus d'une dizaine de personnages qui représentent chacun - dans leur personnalité et leur évolution - une facette de la réalité de l'Amérique qui est décrite: du marin vagabond, au boursicoteur flambeur en s'attardant sur un soldat, un syndicaliste, un publicitaire ou encore un artiste. On les prend, on les abandonne en route, pour les retrouver plus tard, les voyant se rencontrer, s'influencer, se défier, se faner, s'élever, déchoir, s'aimer, former un tableau vivant et mouvant, pertinent de la société américaine de cette époque - et plus généralement des moeurs humaines. Ce tableau et ses personnages, ô miracle de la technique littéraire, se fondent dans une histoire commune qui elle-même s'engonce dans l'histoire avec la majuscule dont ils rendent un aspect particulier en retour d'une épaisseur rare. Déja impressionné, le lecteur découvre aussi que les personnages du roman, leurs idées et leurs trajectoires peuvent être mis en relation avec les portraits des personnalités célebres de cette époque qui émaillent le livre.

La mécanique est implacable, le génie pas loin. Je ne ressens même pas la nécessité de dire qu'il y a à l'interieur de cette création, l'amour, l'amitié, la haine, la rivalité, la grandeur, la décadence, la bassesse, la réussite, la misère, l'ambition et tous ces grands mots présents en minuscules dans nos existences et qui nous font palpiter. A la fin de ces louanges que j'assume pleinement, je ne peux que me demander comment a t-on pu laisser tomber un silence relatif (en France) sur une oeuvre d'une telle ampleur, d'une telle créativité et inventivité ? Chaque fois que je parle de U.S.A, je pousse un cri qui est une invitation à gravir cette montagne, une fois au sommet, le paysage, les idées et les sentiments n'ont pas d'egaux.

Magistral.

Un amant de fortune - Nadine Gordimer

un amant de fortune.jpgJulie est une fille blanche issue d'une famille fortunée d’Afrique du Sud. Elle vit en rébellion contre son milieu d’origine et baigne dans un environnement bohême, désirant avoir un style de vie original. Quand elle s’éprend d’Abdou, un garagiste noir et clandestin - double peine même dans l'Afrique du Sud après la fin de l'apartheid -, elle ne sait pas vraiment dans quoi elle s'embarque. En effet l'histoire devient rapidement folle lorsqu’Abdou est expulsé et que Julie décide de le suivre. Au moment où Julie prend cette décision, difficile de dire, de savoir à quel point elle est vraiment amoureuse d'Abdou. Elle semble plutôt partir sur un coup de tête, un coup de folie. Peut-être voit-elle là l'occasion dont elle a toujours rêvé de bouleverser son univers ? Et Abdou là-dedans ?

Un amant de fortune est un roman sur le choc des cultures. Il ne s'agit pas ici uniquement de différence de couleur de peau, même si cela joue et plus particulièrement quand il s'agit d'Afrique du Sud. Tellement de choses opposent les deux personnages principaux, plus que l’argent, la couleur, il y a véritablement deux mondes entre eux: leurs cultures.  Les questions d'intégration et d’identité et leurs corollaires, l'exil, l'immigration, l'assimilation sont au coeur de l'oeuvre. Elles sont tout d’abord exploitées sous l’angle d’Abdou que nous connaissons si bien, puis, plus largement sous celui de Julie. C'est une perspective qui est rarement abordée en littérature, l'intégration, l'immigration, l'assimilation de l'homme blanc vers d'autres cultures. L’occidental semble toujours débarrassé des questions d’intégration, son monde est partout, son aisance financière semble éluder la question, l'intégration, c'est toujours pour les autres. Pas selon Nadine Gordimer. Comment Julie peut-elle vivre dans le monde d'Abdou ? Au prix de quels sacrifices ? Pourquoi veut-elle y vivre ? Et si au-delà des mondes, les êtres n'étaient seulement séparés que par leurs rêves, leurs ambitions, leurs désirs profonds ?

Il est aussi question dans ce livre de fuite, fuite de soi, fuite vers l'ailleurs. Derrière les mots et les aventures, la quête de sens et de soi est brûlante. Nadine Gordimer se sert de cette histoire d’amour peu conventionnelle, des différences entre les personnages et leurs expériences d’émigration pour aborder des situations sociales, identitaires complexes induites par le monde moderne de la mixité. A coup de chapitres courts et tendus, elle explore sous tous les angles ces problématiques, donnant une épaisseur rare à ses personnages, complexes, contrastés, une acuité tranchante à ses réflexions. Le roman est intelligent, envoûtant et surtout très juste.

Un aller simple - Didier Van Cauwelaert

un aller simple.jpgLe roman est lancé à partir d'évènements à proprement parler burlesques. Aziz, français de 19 ans, originaire de Marseille, va être expulsé de son pays pour un retour "volontaire" vers sa patrie au Maghreb. Comment est ce possible ? C'est ce que raconte Aziz dans la première partie du roman. Il se trouvait dans une voiture volée par des gitans, enfant. Ce sont ces derniers qui l'ont élevé et lui ont fourni les papiers d'identité marocaine. C'est un peu leur vie qu'il a vécu jusqu'à son arrestation et à son expulsion.

Dès les premières lignes du livre, sa force principale saute aux yeux, le style. Le récit est raconté par Aziz avec une certaine oralité qui fait mouche. Les aventures un peu rocambolesques et un peu pittoresques de sa jeune existence prennent force et drôlerie dans un langage très imagé et baroque à sa manière. Les bons mots affleurent, et ils sont parfois faciles, mais la loufoquerie de l'ensemble, le piquant et le phrasé d'Aziz emportent facilement les rares objections dans un flot plaisant, même les quelques clichés sur les gitans par exemple. Le livre est parlé, chanté avec des expressions et un accent qu'on sent poindre à chaque instant.

C'est d'ailleurs cette faconde, cette gouaille, cette imagination fertile qui piègent Aziz dans cette bizarre aventure du retour à un apocryphe pays natal. Accompagné par un jeune énarque qui n'est pas au mieux de sa forme, il s'agit de retrouver son passé, ses racines, dans une entreprise qui à sa façon se moque de ses retours volontaires tels qu'ils sont institués par certaines politiques d'immigration. Le livre se transforme au fur et à mesure en un voyage initiatique pour les deux protagonistes qui sont en fait embarqués dans une même galère. Dans un pays qu'aucun d'entre eux ne connaît, ils sont à la recherche d'eux-mêmes, tissant maladroitement, au fil d'expériences ratées, de lente compréhension des choses qui les entourent et qui émanent d'eux, des liens d'amitié qui rendent le livre attachant.

Un aller simple est une histoire populaire - au bon sens du terme ? - qui sait parler avec ingéniosité d'amitié, de racines, de malheurs en déroulant des aventures surprenantes et en s'articulant autour de personnages forts et atypiques. Le cocktail est séduisant parce qu’il mélange avec talent, verve et énergie, rires et tristesse. Et ce n'est pas grave si la fin est un peu rapide et triste, si quelque fois le côté invraisemblable de cette histoire émerge, c'est tout simplement distrayant et inventif. Un aller simple a eu le prix goncourt en 1994 et c'était sans doute mérité...

Un ami parfait - Martin Suter

un ami parfait.jpgQuand Fabio Rossi se réveille à l'hôpital, il est amnésique, sa mémoire est délestée des cinquante derniers jours à la suite d'un choc à la tête. Cet évènement traumatisant l'est encore plus lorsque Fabio Rossi se rend progressivement compte que ces jours qui lui manquent ont été ceux de tous les bouleversements dans son existence.  En effet, Norina la femme qu'il pense aimer ne veut plus le voir alors que Marlène, une belle blonde plantureuse qu'il ne connaît pas, semble avoir récemment pris sa place. Il a également démissionné de son emploi de journaliste peu avant son traumatisme alors que ce travail était sa passion. Quant à son collègue et ami Lucas, il reste silencieux et semble savoir des choses qui le perturbent au sujet de ces jours évanouis...Mais que s'est-il donc passé durant ces jours absents de sa mémoire ?  

Voilà comment Martin Suter lance son intrigue et façonne un noeud qui ne sera défait qu'au bout du livre. Un ami parfait a des allures de roman policier, mais pas seulement, il en a aussi les ficelles et les qualités. Les amateurs de polars seront séduits par le suspens haletant du livre et le mystère patiemment levé au terme d'une enquête passionnante, allant de surprises en surprises, sur le brouillard dans la mémoire de Fabio Rossi. Mais un ami parfait est bien plus qu'un roman policier, c'est aussi un roman psychologique qui explore les questions du moi et de l'identité par le biais de la mémoire. Qui est Fabio Rossi ? C'est la question centrale du livre et c'est ce que vont réveler les jours qui manquent à sa mémoire.

Qui sommes nous vraiment ? En chacun de nous un autre, différent, sommeille, qui peut surgir à n'importe quel moment, au profit de n'importe quelle faille. La mémoire est un outil qui peut nous permettre de garder une certaine cohérence dans les fluctuations du moi mais elle n'est pas infaillible. Comment peut-on être un autre ou un étranger dans sa propre vie ? Comment l'image que nous avons de nous-mêmes et de notre existence est-elle tributaire de notre mémoire mais aussi de celle des autres ? La quête de Fabio Rossi est déroutante car il se découvre, il découvre sa vie sous un autre jour, comme d'une autre personnalité. Et tout est différent bien sûr. Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la mémoire dans ce que nous sommes et dans notre compréhension des choses qui nous entourent, du monde.

Les vérités que découvre Fabio Rossi sur lui-même et les autres quand il récupère sa mémoire ne sont pas belles à voir et le tragique qui rôde autour de cette histoire finit par surgir dans un dénouement surprenant. Il n'est pas négligeable de dire au passage qu'en parallèle de cette quête d'identité, Fabio Rossi redécouvre l'enquête qu'il menait avant son traumatisme crânien et qui n'est pas pour rien dans ses aventures. Il était sur un gros coup concernant l'industrie agro alimentaire: un scandale lié à la présence de prions dans des produits de grande consommation. C'est l'occasion pour Martin Suter d'égratigner ces grandes puissances industrielles et leurs intérêts financiers qui priment sur toute autre valeur. Quand on sait que la Suisse, patrie de Martin Suter, abrite quelques uns de ces groupes, la critique égratignant la confédération helvétique est plus limpide.

Un ami parfait est un ouvrage qui flirte habilement avec plusieurs genres.  S'il n'y a pas grand chose à dire sur le plan du style, sinon qu'il se laisse lire facilement, c'est un ouvrage à recommander pour l'intelligence et l'originalité avec lesquelles il traite des thèmes de la mémoire et de l'identité. Très bon roman.

Un an - Jean Echenoz

un an.jpgL'histoire est simple, un matin, Victoire se réveille auprès du cadavre de son petit ami Félix. Impossible pour elle de se remémorer quoique ce soit. Et si elle était responsable d'une manière ou d'autre de cette mort ? Prise de panique, elle s'enfuit de Paris pour échapper à la police. C'est le début d'une fuite insensée aux allures de road movie qui la mène jusque dans le sud de la France. Victoire traverse le pays et emprunte innocemment le chemin d'une terrible déchéance individuelle.  Les pages défilent et la clochardise apparaît comme la seule alternative pour cette dernière.

Si Jean Echenoz souhaite montrer comment la mécanique qui mène à la rue et à la misère peut-être simple et bête, il est difficile de dire qu'il y arrive vraiment. La descente aux enfers de Victoire n'a pas beaucoup de crédibilité. L'histoire souffre d'un certain manque de profondeur et de matière que ne peut justifier uniquement le désir de laisser l'absurde régner sur le parcours de Victoire. D'une certaine façon, on est toujours à côté de cette histoire, jamais à l'intérieur. La faute peut-être à l'écriture de Jean Echenoz.

Elle a une espèce de distance, d'élégance étudiée qui artificialise l'ensemble du livre. L'histoire ne prend pas de relief, comme négligemment jetée sur le papier. Les coincidences romanesques, le fil conducteur ne présentent que peu de tangibilité. Il y a également presqu'un côté moqueur, léger dans le ton qui augmente le désintérêt et l'improbabilité de l'histoire telle que contée, sans lui donner la force comique ou lucide, par l'absurde. Difficile de ne pas être dubitatif.

Et ce n'est pas le final déroutant  qui force Victoire à affronter un effondrement de la réalité, sa réalité - et donc du roman - qui va suffire à convaincre de l'intérêt de ce roman. Le dénouement vient comme une interrogation dérangeante et une remise en question même de l'histoire, de la notion de réel sans parvenir à ne pas donner envie de crier au vide... 

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