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  • Le vertige de Babel - Pascal Bruckner

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    N’avons-nous rien à opposer au nationalisme xénophobe et au repli identitaire que l’ouverture tous azimuts d’un mondialisme sans attaches promu par le capitalisme triomphant ? Les crimes de la barbarie fasciste sont assez présents dans nos mémoires pour que la première alternative effraie et apparaisse comme un écueil à ne pas reproduire mais quid de la seconde ? A travers ce court essai, Pascal Bruckner démasque les failles d’une nouvelle idéologie qui se présente comme le cosmopolitisme mais qui ne l’est pas.

    Pour cela, il démonte quelques idées reçues. En termes simples, manger du couscous, lire un écrivain chinois ou passer ses vacances en Tanzanie, avoir un ami bolivien n’a rien à voir avec le cosmopolitisme. « Il y a bien longtemps que le beau, le vrai et le bien ont divorcé les uns des autres ». « Il ne faut pas confondre esthétique et éthique ». Ce qui se présente comme le cosmopolitisme n’est qu’une sous culture universelle pauvre constituée d’emprunts culturels dévidés de leur sens, de leurs aspérités et soumis à une logique commerciale facilitée par le progrès technique.

    Pascal Bruckner explique en convoquant de grands écrivains cosmopolites (Nabokov, Naipaul, Kristof) que le cosmopolitisme est une épreuve qui n’est pas donnée à tous, c’est une douleur, un arrachement à soi. « Transiter d’une civilisation à l’autre est l’équivalent d’une mue, d’une métamorphose qui implique peine et travail et n’a rien à voir avec le glissement feutré du jet reliant tous les points de la planète ». C’est que derrière l’idéologie du mondialisme, d’autres démons se cachent, la xénophobie inversée, l’orgueil narcissique, le mépris de l’autre, la superficialité la plus radicale, l’indifférence quiétiste et j’en passe.

    Pascal Bruckner rappelle de manière salutaire que le cosmopolitisme présuppose une vraie connaissance de sa propre culture – chose qui n’est déjà pas donnée à tant de monde que ça. Il faut être de quelque part, ancré dans une autre culture pour vouloir faire tomber les murs et s’ouvrir à d’autres cultures à moins d’être aussi vaporeux « qu’un courant d’air international ». « L’attachement critique à sa propre nation » et le dialogue avec le passé (cosmopolitisme non spatial mais temporel) sont deux pistes indispensables qu’il propose pour le vrai cosmopolite.

    Pascal Bruckner en profite pour glisser sur le terrain politique et dessiner le cosmopolitisme comme la voie d’avenir de l’Europe. C’est une réflexion stimulante qui ne se départit pas d’un certain idéal : « l’épanouissement de la plus petite entité dans le cadre de la plus vaste puissance », tel est son désir d’Europe. Et l’auteur de militer pour « un patriotisme paradoxal, qui nous demande de ne pas faire de notre renoncement à notre pays le prix de notre affection envers l’Europe, (…) le dévouement à ce qu’il y a de meilleur dans le passé et la prise en considération des apports étrangers les plus intéressants ».

    Cet essai est bref mais dense et discerne le cosmopolitisme qui est un idéal exigeant de son succédané issu de la modernité capitaliste triomphante et de la mondialisation. A ne pas confondre grâce à cet essai au ton parfois moqueur, à l’ambition et aux propos justes.

  • Le livre de sable - Jorge Luis Borges

    le%20livre%20de%20sable.jpgPublié en 1975, le livre de sable est un recueil de 13 nouvelles qui fait la part belle au fantastique et à l’onirique. C’est un livre qui n’est pas facile à appréhender et à côté duquel on peut passer sans faire attention. Ce parce qu’il est délibérément éloigné du conventionnel. Aux amateurs de passion, d’émotion et de lyrisme, il faut s’apprêter à affronter une narration sobre, sans fioritures, un style dépourvu de circonvolutions et une langue qui ne brille pas par son exubérance et sa complexité. Pour ceux qui sont effrayés par l’érudition, il faut reconnaître que le livre est truffé de références littéraires directes et indirectes qui aident à saisir l’intérêt des nouvelles et enrichissent leur contenu. Jorge Luis Borges, pédant ? A coup sûr, contrairement à ses propos affichés sur la quatrième de couverture. A vrai dire, il faut également s’affranchir du réalisme, de la linéarité et l’existence d’une intrigue pour commencer à apprécier ce recueil, pour pénétrer une atmosphère de folie et de rêve qui permettent de donner une densité profonde aux thèmes présents dans chaque nouvelle.


    Si le livre de sable n’est pour moi pas un livre référence, pas une œuvre qui m’a vraiment touché, ou profondément marqué, Jorge Luis Borges apparaît comme un maître après lecture de ces nouvelles – il est indéniablement un fin connaisseur de la littérature et un excellent imitateur -, je dois reconnaître avoir été stimulé et parfois intrigué par les nouvelles dont je donne un avis détaillé ci-dessous. C’est parfois d’un vide abyssal, parfois d’une créativité remarquable. A chacun de se faire un avis…tranché  ?


    1/ L’autre qui met en scène la rencontre fantastique du vieux Jorge Luis Borges avec son jeune moi sur un banc qui semble courber l’espace-temps peut se résumer à cette citation tellement banale et tellement profonde qui en est tirée : L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui. Sur le thème de l’incommunicabilité, mais aussi du double, du caractère fluctuant du moi, cette nouvelle a quelque chose de dense et de mélancolique en montrant une rencontre de fantastique qui relève plus du regard en arrière. C’est une nouvelle intéressante et touchante.


    2/Ulrica ou l’amour fugace d’une norvégienne qui disparaît comme dans un rêve, est une nouvelle qui semble un peu vide, sans émotion, sans profondeur autre que cette atmosphère onirique qui est comme une coquille vide au vu de cette histoire sans intérêt. Au dire de l’auteur la parenté formelle avec l’autre est à remarquer…Bof.


    3/ Le congrès se veut une fable ambitieuse sur une entreprise si vaste qu’elle se confond avec le monde selon les dires de l’auteur. En fait ce qui transparaît vraiment, c’est la vacuité de l’entreprise dont il s’agit et son caractère un peu comique en raison du décalage avec l’atmosphère du récit.


    4/ There are more things est un conte à la façon de H.P. Lovecraft et en ce sens une réussite. L’atmosphère, la manière dont le fantastique est amené et l’imaginaire qui lentement est porté jusqu’à un pinacle mystérieux. Bon exercice littéraire et bijou de fantastique.


    5/ La secte des Trente ou quand Jorge Luis Borges s’essaie à inventer une hérésie…Très moyen et finalement pas si original que ça de nos jours. L’auteur s’amuse le lecteur s’ennuie. Ca a le mérite d’être bref.


    6/ La nuit des dons est restée non décryptée pour moi, même si un peu de la violence, de l’exaltation, de l’innocence qu’affirme vouloir faire passer l’auteur se ressent à la lecture.


    7-8/ Le miroir et le masque ainsi qu’UNDR sont deux nouvelles qui se ressemblent et qui tournent autour du même thème : la recherche d’une sorte de mot ultime censé tout contenir et tout exprimer. Ces nouvelles ne sont pas tant réussies qu’intéressantes pour les idées qu’elles explorent sur le langage.


    9/Utopie d’un homme fatigué est une nouvelle que je n’ai pas aimée. C’est simple l’utopie qui y est décrite me semble vide et sans intérêt, n’évitant pas quelques écueils. Quand au vieil homme, le moins qu’on puisse dire est qu’il est fatigué pour imaginer quelque chose d’aussi fade.


    10/ Le stratagème est une nouvelle assez convenue qui part d’une observation un peu simpliste sur l’Amérique et le peuple américain pour mettre en œuvre une histoire d’ambition et de piège qui n’est pas si surprenante. Ok.


    11/Avelino Arredondo part d’une histoire réelle, l’assassinat d’un président Uruguayen par un révolutionnaire. C’est une nouvelle assez classique qui dénote des autres mais qui est plutôt réussie et qui montre un exemple de détermination absolue, d’ascèse et de destin.


    12/ Le disque est une nouvelle réussie, très brève sur le désir, l’envie et aussi l’avidité concentrés sur un objet. La nouvelle ressemble à un conte moral.


    13/ Le livre de sable qui donne son titre au livre contient une idée brillante, celle d’un livre mystique aux propriétés uniques. Il y a de la folie et de la tension dans cette nouvelle intrigante et effrayante à la fois.


    En résumé, environ la moitié des nouvelles m’ont réellement intéressé ou plu. Peut-être que j’attends un peu plus de Jorge Luis Borges.

  • Georges Hyvernaud

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    Biographie

     

    Georges Hyvernaud est un écrivain français né en 1902 dans une famille modeste. Sa mère est couturière et son père ajusteur. Son enfance est apparemment triste, en Charente chez ses grands-parents maternels ou à Saint-Roch chez sa tante grabataire dont s’occupe sa mère ou encore à partir de 1914 à Ruelle-sur-Touvre avec ses parents. Elève brillant, il est major de l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Il enseigne d’ailleurs à celle d’Arras où il est affecté après son service militaire. Il y rencontre en 1936 Andrée Delorme son épouse, qui lui donnera une fille en 1937. C’est une période pendant laquelle il écrit dans diverses revues littéraires (1926-34). Affecté ensuite à Rouen, il y reste jusqu'en 1939 quand il est mobilisé dans le Nord pour le second conflit mondial. Il sera rapidement fait prisonnier dès 1940 et restera dans les Oflags en Poméranie jusqu’à la libération après avoir traversé à pied les territoires occupés. De retour des camps, il reprendra sa carrière de professeur à l’école normale supérieure et publiera ses deux principaux ouvrages (La peau et les os en 1949 et Le wagon à vaches en 1953) avant de se consacrer à une œuvre pédagogique. La culture et le détachement dans la solitude furent son quotidien jusqu’à sa mort en 1983 à Paris.

    Bibliographie

    Georges Hyvernaud n’a jamais vraiment intégré les cercles littéraires. Juste après la guerre, il publie Lettre à une petite fille, puis ses deux livres La Peau et les Os (1949) et Le Wagon à vaches (1953) tirés de son expérience dans les oflags et de son retour à la vie normale. Il sombre rapidement dans l’oubli, victime, comme beaucoup d’autres écrivains de cette période de l’indifférence des milieux littéraires. Il faut dire que plaire n’est pas son souci majeur. Convié à participer aux Temps Modernes avec Sartre qu’il estimait sans l’avoir jamais rencontré, il refusa, soucieux de son indépendance. C’est seulement trente ans après, à titre posthume, dans les années 1980, que son œuvre va connaître un regain d’intérêt avec les rééditions de ses romans et les publications de Lettre anonyme son troisième roman abandonné, de ses notes personnelles, les Carnets d'oflag, de ses lettres de la drôle de guerre à sa femme, L’Ivrogne et l'emmerdeur, et de ses Lettres de Poméranie. Notons qu’à sa mort, un seul critique, Jean-José Marchand, a salué son œuvre dans La Quinzaine littéraire.

    « Ecrire, c'est ce que je fais de moins mal » disait-il.

    L'Œuvre


    L’écriture de Georges Hyvernaud est dure, sèche, acide, réduite à l’essentiel. Pas de fioritures, pas d’excès, pas d’ostentation, rien que du brut, la langue du quotidien délestée de tout artifice. Normal, sa langue est comme une arme extrêmement affûtée. Elle doit faire mouche. Et mal. Son rôle est de porter le regard lucide et amer, désenchanté d’un auteur qui est intransigeant avec ses semblables.


    L’expérience de l’Oflag a changé à jamais Georges Hyvernaud. Sa vie n’a plus été la même après. Il en est revenu avec une œuvre noire, âpre, d’autant plus cruelle qu’il a une très haute idée du genre humain. Le constat est souvent désolant pour ceux qui ont des ambitions trop grandes pour la nature humaine comme lui. Le contexte de la guerre lui entrouvre encore plus les yeux sur la médiocrité et la bassesse de la nature humaine, le vide et la futilité qui ont envahi le quotidien de la civilisation. La lucidité de Georges Hyvernaud issue de la promiscuité extrême avec ses semblables et d’une distanciation par rapport à la petite vie de province après les épreuves de la guerre peut-être insupportable pour certains. Rassurez vous, elle l’est aussi pour lui qui ne s’épargne pas et qui ne trouve d’échappatoire que dans la solitude et dans le retrait du monde.


    Chroniqués sur ce site

    La peau et les os

    Le wagon à vaches