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  • L’aleph – Jorge Luis Borges

    9782070296668.jpgL’aleph est un recueil de dix sept nouvelles originellement paru dans les années 50. Uniques, ces nouvelles portent l’empreinte de Jorge Luis Borges. C'est-à-dire, outre le fait qu’elles comportent souvent une dimension fantastique, une atmosphère d’étrangeté, elles suintent l’érudition et sont truffées de références littéraires, historiques, culturelles, directes ou implicites. Ce sont des constructions originales qui ouvrent des pistes de réflexion sur des thèmes classiques : l’immortalité, la vengeance, etc. Parfois, les nouvelles de Jorge Luis Borges ne tiennent que sur un concept, une idée autour de laquelle est brodé avec plus ou moins de réussite le texte. Ce qui peut amener à relativiser  la valeur de certaines de ses nouvelles. Mais celles d’aleph dont je rends compte ci-dessous sont en majorité réussies et font montre d’une rare intelligence:

    1/ L’immortel : une nouvelle réussie sur l’immortalité et sa quête. Elle a un rythme soutenu avec un enchaînement d’aventures qui mêlent mythologie, histoire et littérature – on y croise Homère…L’idée : le contraire de toute chose existe quelque part.

    2/ Le mort : l’histoire d’un argentin qui devient bandit en Uruguay et, très ambitieux, désire grimper dans sa bande jusqu’à être Calife à la place du Calife. Ca ne se passe pas comme prévu. Nouvelle plaisante, avec un dénouement surprenant. Rien de plus.

    3/ Les théologiens : nouvelle sur la bataille entre Aurélien et Jean de Pannonie, deux gardiens de l’orthodoxie chrétienne qui démontent les hérésies. Tous les deux finissent sur le bucher. Ironie. Nouvelle aussi sur la jalousie et le talent car c’est Aurélien qui amène la chute de Jean, bien plus brillant. Nouvelle très intéressante et très érudite.

    4/ Histoire du Guerrier et de la Captive : réflexion sur l’intégration et l’assimilation qui prend à la fois appui sur l’histoire d’un guerrier longobard au sixième siècle et celle d’une anglaise chez les indiens. Nouvelle intelligente.

    5/ Biographie de Tadeo Isidoro Cruz : c’est une nouvelle sur la découverte subite et brutale de sa nature profonde, de sa destinée par un homme. L’illustration par l’histoire de Tadeo Isidoro Cruz vaut surtout pour sa chute.

    6/ Emma Zung : Ma nouvelle préférée. La vengeance machiavélique d’une jeune fille. Brillant stratagème.

    7/ La demeure d’Astérion : Une nouvelle qui fait référence à la mythologie et à l’un de ses personnages d’un point de vue interne. Original et mystérieux jusqu’à son dénouement.

    8/ L'Autre Mort : nouvelle sur les modifications de l’histoire et les paradoxes spatiotemporels qui est péniblement illustrée à travers les doutes et les changements dans la biographie d’un gaucho.

    9/ Deutsches Requiem : Une de mes nouvelles préférées du recueil. Le nazisme vu de l’intérieur. Après la défaite, avant son exécution, les pensées d’un bourreau sur ce qu’a été cette idéologie et son application. Glacial.

    10/ La Quête d'Averroës : nouvelle un peu ennuyante sur le sens des mots, avec un Averroes qui bute lors de la traduction d’Aristote sur les mots comédie et tragédie.

    11/ Le Zahir : ou le thème de l’obsession. Il s’agit ici d’une pièce de monnaie. Bof.

    12/ L'Écriture du Dieu : Une nouvelle à l’atmosphère étrange, très prégnante, à l’histoire originale entre la folie, l’obsession et le mystique. Un homme enfermé avec, de l’autre côté des barreaux qui séparent la cellule en deux, un jaguar. Il est à la recherche d’une phrase, d’un mot ultime pour se libérer (Cf.UNDR)

    13/ Abenhacan et Bokhari mort dans son labyrinthe : l’histoire d’un homme qui se cache dans un labyrinthe pour échapper à un poursuivant. Une espèce d’histoire policière dont la solution révèle une histoire autre que celle qui est d’abord perçue. Exercice intéressant, pas inoubliable.

    14/ Les deux Rois et les deux labyrinthes : Très courte et très brillante. Nouvelle sur la nature polymorphe du labyrinthe qui n’est pas toujours ce qu’on croit. Une histoire de vengeance aussi.

    15/ L'attente : peut-être lue comme une histoire sur la destinée. Un homme se cache visiblement par peur de quelque chose qui relève de l’inéluctable. Pas si originale mais bien construite.

    16/ L'homme sur le Seuil : une nouvelle plutôt faible sur ce qui est arrivé à un juge impitoyable, délégué par l’administration anglaise en Inde, pour ramener l’ordre dans une province.

    17/ L'Aleph : dommage que l’idée originale de cette nouvelle, l’aleph lieu ou objet qui permet de voir tout l’univers d’un coup, soit noyée dans une histoire manquant d’intérêt, mais pas de longueurs...

    Ce recueil est à lire. 

  • L’étranger – L’homme qui rentre au pays – Alfred Schütz

    31M4JYT338L__SS500_.jpgCe livre est composé de deux essais qui représentent deux faces d’une même problématique : l’intégration de l’individu dans une société. Alors que L’étranger se penche sur la situation d’un immigrant en terre inconnue, L’homme qui rentre au pays traite du retour au pays natal. Ecrits à la fin de la seconde guerre mondiale les deux essais peuvent être lus à la lumière de l’expérience personnelle du sociologue Alfred Schütz qui a fui sa Vienne natale et l’Hydre nazie pour s’installer aux Etats-Unis en 1940.

    A travers l’étranger, Alfred Schütz plonge au cœur d’une problématique vitale pour nos sociétés à l’heure des migrations et des immigrations, du cosmopolitisme, du multiculturalisme et du mondialisme. Le mérite du court essai du sociologue autrichien est de schématiser les processus complexes d’intégration, d’assimilation à l’œuvre pour l’immigrant, mais plus généralement aussi pour tous ceux qui désirent pénétrer un groupe social spécifique. Toute la difficulté tient au fait que la culture est nature pour celui qui la possède. Il n’y fait plus attention, alors que l’étranger doit d’abord se défaire du point de vue extérieur que lui fait avoir sa propre culture et puis faire nature de la culture d’autrui. L’homme qui rentre au pays explique plutôt comment la culture, le « chez soi » d’un homme peut lui devenir étranger. Alfred Schütz prend régulièrement l’exemple du retour du vétéran de guerre au foyer pour souligner la logique propre au retour. Le détachement de sa culture, l’anomie qui peut résulter de l’assimilation d’une autre culture ou de l’éloignement de la sienne sont explicités. L’homme qui rentre au pays n’est plus le même, sa culture non plus. Un processus de réintégration est nécessaire pour qu’il cesse d’être un étranger et pour que tout lui redevienne naturel au sein de sa propre culture.

    Si ces deux courts essais n’ont rien de révolutionnaire dans leurs propos aujourd’hui, c’est que, nous sommes bien souvent confrontés à ces deux situations en permanence soit parce que nous sommes fréquemment en contact avec des étrangers ou des hommes qui rentrent au pays, soit parce que nous sommes ces deux archétypes. En permanence. Ces idées sont devenues des évidences, développées dans de nombreuses œuvres littéraires depuis. Le livre d’Alfred Schütz a le mérite de clarifier de manière concise, précise les problématiques inhérentes à ces situations. En peu de phrases, la complexité et l’ambiguïté de l’aventure intérieure de l’étranger ou de l’homme qui rentre au pays sont explorées.

  • Kirinyaga – Mike Resnick

    270135501.jpgKirinyaga est un recueil de 8 nouvelles encadrées par un prologue et un épilogue, rédigé par Mike Resnick pendant une dizaine d’années et multi récompensées par les prix de référence de la littérature de science-fiction (Hugo, Nebula).

    Elles parlent toutes d’une utopie mise en place par Koriba, un intellectuel Kenyan d’origine Kikuyu. Bien qu’il ait fait ses études dans les plus grandes universités anglo-saxonnes, ce dernier rejette l’occidentalisation du Kenya, qui en ce vingt deuxième siècle est devenu un univers sur urbanisé, pollué, envahi par la technologie, dont la faune a disparu. Koriba aspire donc à revenir au mode de vie traditionnel, ancestral des Kikuyus, avant que n’arrivent les occidentaux. Ce rêve devient réalité avec l’aide de l’administration Kenyanne qui autorise la fondation de la colonie utopique de Kirinyaga, une petite planète terraformée, qui porte le nom du mont Kenya à l'époque où y siégeait encore Ngai le dieu des Kikuyus. Sur Kirinyaga, Koriba est le Mundumungu, sorcier et autorité morale en charge de préserver cette utopie et de maintenir le mode de vie traditionnel des Kikuyus.

    Kirinyaga est un ouvrage qui permet d’apprendre beaucoup de choses sur ce peuple Kenyan et ses traditions. Mike Resnick reconstitue le mode de vie pré colonial des Kikuyus. Chaque nouvelle permet de découvrir des coutumes, des mythes, mais aussi l’organisation sociale, l’articulation de la vie communautaire au sein de ce peuple, etc. Il fait revivre également la tradition orale des Kikuyus en truffant chaque nouvelle de contes traditionnels qui sont des outils d’apprentissage de l’existence, de transmission de sagesse pour ce peuple, outils de divertissement aussi, et un régal pour le lecteur.

    A travers Kirinyaga, Mike Resnick mène en fait une brillante réflexion sur l’utopie. C’est l’un des propos majeurs de ce livre. Qu’est ce qu’une utopie ? Quand est-elle réalisée ? Comment la pérenniser ? Peut-elle évoluer ? L’utopie de(s) l’un(s) est-elle celle des autres ? Quelle place pour le monde extérieur dans une utopie - question d’autant plus primordiale à une ère de l’accès, du transport et de la communication, de la modernité ? Chaque nouvelle confronte Koriba à ces questions et montre ses différentes tentatives pour maintenir l’utopie Kirinyaga devant les assauts de la modernité. A un moment ou à un autre, le changement survient, la technologie s’infiltre, le savoir se métamorphose, le doute s’installe, la cohérence culturelle s’effrite. Et des questions spécifiques, propres à cette utopie africaine émergent.

    Kirinyaga reproduit en quelque sorte le choc des cultures qui a eu lieu au moment où l’occident est entré en contact avec l’Afrique. Et à la suite reprend en toute logique des thématiques chères à la littérature et à la réflexion Africaines profondément marquées par ces évènements (cf. L’aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, Le monde s’effondre de Chinua Achebe ou encore d’autres). La problématique qui mène Koriba à la création de Kirinyaga est celle d’une grande partie de l’Afrique depuis son contact avec l’occident. Quelle place pour les traditions dans la culture moderne ? Comment être africain et pas seulement un occidental noir ? Comment ne pas se perdre ? Quoi prendre dans la culture de l’autre tout en préservant la sienne ? Comment ne pas céder devant la prouesse, la magie de la technologie ? Comment se réapproprier sa propre histoire et sa propre culture sans édulcorant, sans idéalisation et sans retour en arrière ?

    La volonté de préserver l’utopie Kikuyu ouvre la voie à la tentation tyrannique chez Koriba. Ou comment l’utopie glisse vers la dystopie et comment Kirinyaga offre aussi le portrait d’un fanatique culturel, d’un extrémiste obscurantiste et d’un intellectuel fourvoyé. Au choix. Koriba est dépassé de toutes parts par les forces du changement, quand une petite fille apprend à lire et écrire quand des étrangers arrivent sur Kirinyaga, quand la médecine moderne vient le contredire, quand la vacuité de cet univers immobile et immuable ankylose une partie de la jeunesse, etc. Il sait que tout est dans la cohérence d’une culture et est prêt à tout pour conserver celle des Kikuyus.

    Plus originale encore, la possibilité de voir aussi dans Kirinyaga, une utopie non seulement africaine mais aussi occidentale. Ce Kenya que rêve Koriba, est aussi celui dont rêvent les touristes occidentaux. Faune, flore, exotisme, recul technologique, étrangeté culturelle, peut-être même barbarie. Kirinyaga peut être le rêve de touristes ou d'immigrants à la recherche d'authenticité, d'originalité, de différence, de choc. Il faut dire qu'une grande partie de l'Afrique se reconnaîtrait plus dans le rôle du fils de Koriba, un kenyan occidentalisé que dans celui dans lequel le rêve de Koriba tente de l'emprisonner. Là est un paradoxe d'autant plus parlant que Mike Resnick, l'auteur, est un texan de type caucasien.

    Kirinyaga est une œuvre forte, dense et profonde qui ouvre la porte à un vaste champ de réflexions. C’est aussi un livre magnifique, empreint de beauté, de tristesse, de mélancolie, de solitude, car c’est le livre d’un monde, d’une foi, d’un homme qui meurent tout en étant celui de forces d’espoir, de connaissances, de changements qui ne cessent de chercher la voie pour éclore.

    Kirinyaga est un chef d’œuvre dont je recommande particulièrement la bouleversante nouvelle Toucher le ciel.