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L’aîné des orphelins – Tierno Monenembo

9782020798341.jpgEn 1998, le festival de littérature Africaine de Lille, Fest’Africa, est à l’origine de Rwanda : écrire par devoir de mémoire. De quoi s’agit-il ? Le séjour en résidence au Rwanda pendant 2 ans – de 1998 à 2000 - de 10 écrivains africains. Pour voir, entendre, sentir, vivre et raconter le génocide Rwandais. Parmi les écrivains, Tierno Monenembo qui en a sorti un chef d’œuvre : l’aîné des orphelins.

C’est l’histoire de Faustin Nsenghimana adolescent de 15 ans, originaire de Nyamata que l’on prend en chemin alors qu’il rejoint Kigali après que le FPR ait repris le pays aux mains des impitoyables Interhamawhé et leurs leaders et alors que la colonne de réfugiés Hutus s’enfuit vers les pays voisins. Qui est vraiment Faustin et que lui est-il arrivé durant les jours où les machettes se sont abattues sur les crânes comme sur des noix de coco ? Où sont ses parents ? C’est le mystère savamment entretenu par Tierno Monenembo et qui est révélé uniquement à la fin du livre. Faustin n’est pas le Hutu qu’il paraît au début du roman, et la vérité qu’il a éclipsée de sa mémoire n’est pas celle que l’on pourrait soupçonner. La vérité est difficile bien sûr et elle jette une lumière différente sur le personnage principal lorsque le livre se referme.

Le brio de Tierno Monenembo se trouve dans son écriture. Il prend la voix de Faustin et raconte. Les pensées, les paroles de cet enfant de 15 ans que l’on sent malin, matois, menteur, turbulent, mais aussi marqué, transformé par ce qu’il a vécu, sont une merveille de style et de narration qui n’a rien à envier aux illustres prédécesseurs qui se sont glissés dans la peau d’un enfant pour raconter des choses difficiles, qui ne sont pas vraiment de leur âge. Le ton est énergique, le rythme vivant et le phrasé tout en oralité. Le sourire et le nœud au ventre se succède chez le lecteur qui ressent du plaisir et de la tristesse avec Faustin.

Les aventures de ce dernier le mènent à la délinquance puis finalement à la prison en passant par des heures glorieuses ou non dans un camp de jeunes prisonniers Hutus, dans un orphelinat tenu par une irlandaise, un squat de jeunes désœuvrés comme lui, un trou à rat qui lui sert de tanière et j’en passe. Ses histoires en disent beaucoup sur le Rwanda immédiat post génocide, un pays déstructuré, traumatisé qui a perdu ses repères, qui ne sait pas bien où il en est, qui essaie de rendre justice alors que, la prostitution, la pédophilie, la violence, la misère et le nihilisme règnent dans ses rues et dans ses entrailles.

C’est un des mérites de Tierno Monenembo d’évoquer cette période qui suit le génocide et qui n’est que rarement explorée par les romanciers. A travers le regard de son héros, on voit également venir la cohorte d’occidentaux – journalistes, humanitaires, aventuriers - qui étaient absents aux moments du drame et qui sont avides maintenant de tirer parti d’une manière ou d’une autre de la situation. En fait la période du génocide elle-même n’est surtout présente qu’à la fin du livre, lorsque le vécu de Faustin aux pires heures du génocide est conté.

Quand il ne parle pas de la période post-génocide, Faustin évoque son enfance et le souvenir de ce qu’était son village, sa famille, ses croyances. Alors terrible est la nostalgie, celle de celui qui a tout perdu. L’avant génocide n’est pas présenté de manière idyllique par Tierno Monenembo, bien au contraire, sont évoqués les nuages noirs qui s’amoncelaient sur le pays, les massacres commis lors des décennies précédentes, l’impossibilité de croire au déluge annoncé. Ces souvenirs restent emplis néanmoins dans l’esprit de Faustin du souffle de la vie avant l’odeur du sang et de la mort, de l’indicible. Il y a une drôlerie difficile à définir, dans les portraits que fait Faustin de son père, une espèce d’idiot bienheureux du village ou encore du sorcier Funga qui n’a cessé de jouer à Cassandre.

L’aîné des orphelins est une œuvre forte, qui marque le lecteur autant par le traitement des thèmes liés au génocide Rwandais, que par la lumière de Faustin son personnage principal. Le talent d’écrivain de Tierno Monenembo transpire dans la narration mais également dans une langue riche, inventive, souple, une habileté à toucher le lecteur et à jouer sur une large gamme de sentiments avec intelligence, subtilité. Très bon.

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