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  • Intimité – Hanif Kureishi

    intimité.jpgAdapté par Patrice Chéreau au cinéma en 2001, Intimité est un roman de Hanif Kureishi qui a suscité une certaine polémique au Royaume-Uni en 1998 au moment de sa sortie. L'histoire racontée dans le livre se confondait avec la vie de l'auteur. De quoi retourne t-il alors ?

    Intimité raconte la dernière soirée d'un homme qui a décidé de quitter brutalement sa femme et ses 2 enfants le lendemain. Pourquoi ? C'est ce qu'il explique à travers un monologue intérieur sans fioritures. Il a des envies d'ailleurs, une autre vie, il désire d'autres femmes, revivre l'amour, son couple s'est délité dans le quotidien, l'ennui, une sorte d'animosité passive, de ressentiment s'est inséré entre lui et sa femme, il se sent étouffé, il a envie de retrouver Nina une de ses aventures etc. Rien de neuf ? Oui, c'est un peu ça.

    Avec Intimité, on nage en territoire ultra connu et éculé, la disparition de l'amour et les écueils du couple. Rien ne vient surprendre vraiment le lecteur. La situation que décrit le livre est banale et racontée sans réelle originalité. Il y a une désagréable impression de déjà lu. C'est même ennuyeux par moments. Hanif Kureishi introduit pourtant des personnages secondaires, deux de ses amis qui offrent des contrepoints diamétralement opposés par rapport à sa situation. Victor a divorcé et mène une vie de vieux célibataire un peu tristounette, parsemée de rencontres de courtes durées, après avoir dynamité sa famille qui lui en veut. Asif lui est un mari qui s'efforce de faire naviguer son couple dans une certaine harmonie et dans l'intérêt de ses différentes composantes. Ce n'est pas inintéressant même si ça peut sembler un peu binaire.

    Hanif Kureishi a un discours assez direct, sans concession. Il n'est pas forcément tendre avec lui-même, ni avec ses proches. Il ne voile pas le pathétique qui déborde de son fiasco conjugal. Heureusement des pépites émergent dans son discours pour révéler l'écrivain et quelques vérités bien senties: « Le soulagement sexuel est l'ultime forme de mysticisme accessible à la plupart des gens », ou «Je sais que l'amour est un sale boulot ; impossible de garder les mains propres. Quand on reste sur la réserve, il ne se passe rien d'intéressant. En même temps, il faut trouver la bonne distance entre les gens. Trop près, ils vous submergent ; trop loin, ils vous abandonnent. Comment les maintenir dans la bonne relation ?», « il est épuisant de détester quelqu'un; haïr revient à s'étouffer soi-même, interminablement », «Si le malheur vous attire, vous ne manquerez jamais d'amis », et j'en passe.

    Ma première rencontre avec Hanif Kureishi ne restera pas dans mes annales. Intimité est une œuvre assez convenue, quelconque par moments, mais qui a le bénéfice de l'intransigeance de l'auteur vis à vis de lui-même et de ses fulgurances d'écrivain.

    Très Moyen.

  • Le cœur des enfants léopards – Wilfried N’Sondé

    Wilfrid-N-Sonde-Le-coeur-des-enfants-leopards.jpgLe personnage au centre de ce livre est un jeune homme arrivé en bas âge du Congo et qui a grandi dans la banlieue parisienne. Quand commence le livre, il est en garde à vue, ivre, défoncé. Accusé d'un délit qui ne sera révélé que dans les dernières pages, il nie de toutes ses forces, subissant les assauts de violence verbale et physique de la police. Le décor est sombre, dégoûtant, entaché de toutes sortes de fluides corporels, les souvenirs du jeune homme s'en détachent pour raconter son histoire.

    Ce qui fait l'intérêt du cœur des enfants léopards, c'est la vigueur du style de Wilfried N'Sondé, la force avec laquelle il retranscrit la rage au ventre, le cri des entrailles de ce jeune homme frustré, livré aux douleurs physiques mais surtout mentales, celles du souvenir et de sa condition contre lesquelles il n'y a pas de cataplasme. Le récit semble presqu'écrit d'un trait, dans un souffle qui entraîne le lecteur. La musique de la narration est électrique passant d'un souvenir à l'autre avec de nombreux détours par la cellule de garde à vue. Il y a quelque chose de vivant et d'intense dans la langue de Wilfried N'Sondé qui est très imagée et arrive à porter la passion, la violence des sentiments décrits.

    Ce que raconte surtout le cœur des enfants léopards avec une certaine fraîcheur, c'est le premier amour et le terrible chagrin qui accompagne sa perte. Le personnage principal vient de perdre Mireille, celle qui a donc été son premier amour, mais qui est aussi son amie d'enfance, et son meilleur compagnon de jeu. Au milieu de la banlieue parisienne, ces deux adolescents ont mêlé leurs couleurs avec liberté et insouciance sans penser que leurs destins ou plus exactement leurs ambitions seraient inconciliables. C'est parfois beau, brûlant, naïf lorsque Wilfried N'Sondé chante le désir ou à l'inverse les douleurs, la séparation.

    Cette histoire prend place dans un contexte d'exil, de métissage, d'immigration, de chocs de cultures dans une banlieue française à la peine. Le personnage de Wilfried N'Sondé parle à ses aïeux, raconte l'Afrique qui est en lui, invoque des légendes et des souvenirs qui imprègnent le décor de la banlieue de son enfance. Entre mysticisme, anecdotes d'ailleurs, images fortes, il raconte la différence, le racisme, l'assimilation, la difficile mixité sociale et raciale quand on est un jeune issu de l'immigration et des banlieues en France.

    C'est souvent juste, mais parfois un peu convenu - cf. le portrait du policier idéaliste et de sa petite famille par exemple -, quelque fois rapide dans certains enchaînements - cf. la distance avec Mireille. Je pense également par exemple que le personnage de Drissa, meilleur ami du narrateur aurait gagné à être plus développé, présent car il donne un relief particulièrement brutal aux phénomènes d'acculturation, d'anomie et de violence de ces jeunes des banlieues. Peut-être aussi que les références à la culture originelle du narrateur méritaient plus d'étoffe.

    En tout cas le cœur des enfants léopards est un premier roman intense, séduisant par son écriture, touchant, et qui embrasse des problématiques intéressantes sans forcément être original.

    Bon.

  • La grande peur dans la montagne – Charles Ferdinand Ramuz

    9782253010968-G.jpgDans un village de la Suisse Romande, la rumeur court, diffuse, depuis vingt ans sur une terre de pâturage inexploitée. La dernière expédition a s'y être rendue a été victime de malheur dont la nature reste indéterminée. Mais voilà que le président du conseil souhaite la reprise de l'exploitation pour des raisons financières. Les vieux du village s'y opposent, mais le vote du conseil, sous l'impulsion des jeunes, entérine l'envoi d'une expédition là-haut. Ainsi commence La grande peur dans la montagne, œuvre forte de Charles Ferdinand Ramuz : un conflit entre les anciens et les jeunes dans un climat progressivement empesté par la rumeur. Il s'est passé quelque chose dont les jeunes ne peuvent pas se souvenir et qu'il faut respecter.

    Voilà que partent donc pour le territoire interdit, sept personnes avec des motivations différentes : le maître Crittin et son neveu, le petit Ernest, le vieux Barthélémy qui a déjà fait partie de la première expédition deux décades auparavant, Joseph qui souhaite gagner de l'argent pour épouser Victorine, Clou le borgne asocial et marginal du village et enfin le jeune Romain. La mécanique de Charles-Ferdinand Ramuz est assez méticuleuse et huilée. Faire en sorte que le malheur s'abatte sur chacun des membres de l'expédition. Comme un mal insidieux qui s'installe lentement, pour frapper de plus en plus vite et fort dans un enchaînement tragique jusqu'à une apothéose finale.

    Il y a une sorte de fatalité mêlée au suspens qui atteint le lecteur. Ce dernier sait qu'il va arriver malheur aux personnages, il attend dans une atmosphère étrange et angoissante qui est la grande réussite de Charles Ferdinand Ramuz. Il fait de ce lieu de haute montagne un endroit maudit, par le jeu de la rumeur d'abord sur les évènements passés, avec le récit du vieux Barthélémy ensuite, par la description aussi d'un décor, âpre, dénudé, pur qui semble interdit aux hommes, possédant sa propre logique, par l'apparition de la maladie. L'atmosphère est pesante et les mésaventures successives contribuent à  tisser un univers où le fantastique est omniprésent sans être identifiable.

    Charles Ferdinand Ramuz, fait vivre au lecteur, de l'intérieur, cette tragédie marquée du sceau du fantastique. Il fait du lecteur un membre de la communauté paysanne du village face au défi lancé au passé et à des forces identifiables par cette expédition. C'est aussi un des intérêts de la grande peur dans la montagne, de dessiner ces communautés à l'ancienne ou règnent la tradition, un certain respect de la nature et des codes, des mécanismes qui nous sont aujourd'hui quelque peu étrangers. La rumeur, mais aussi l'amour, le chagrin, la violence, la revanche, la colère, la recherche d'un bouc émissaire sourdent du village - une entité - et de cette histoire pour former un cocktail explosif. Le dénouement est fort symboliquement.

    Bon livre, atmosphère singulière, suspens, personnages intéressants et dénouement apocalyptique. A découvrir.