Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Tout le monde s’en va – Wendy Guerra

    tout-le-monde-s-en-va_couv.jpgTout le monde s’en va, c’est le journal intime d’une jeune cubaine entre 1978 et 1990. Quand Nieve prend la plume, elle a 8 ans, c’est le journal de l’enfance, la première partie du livre. Il est facile de se laisser entraîner par la voix de cette petite fille assez mature, qui fait preuve de caractère devant une réalité peu amène. Le décor de fond de son journal, c’est le Cuba révolutionnaire qui est omniprésent dans sa tragédie intime : une famille déchirée. Nieve est arrachée à sa mère, une libertaire émotive et contestataire, ainsi qu’à Fausto l’amant de cette dernière, un suédois naturiste et bienveillant. Le journal se transforme progressivement en récit d’une enfance maltraitée avec le séjour de Nieve auprès de son père qui a obtenu sa garde.

    Wendy Guerra excelle à portraiturer les protagonistes de cette histoire. Elle rend ses personnages vivants et présents dans la mémoire du lecteur. L’amour qu’elle porte à sa mère, l’affection et la tendresse de Fausto - l’amant suédois de sa mère - ou encore la violence, le sadisme de son père acquièrent une certaine intensité. Il y a une réelle justesse de ton qui happe le lecteur dans l’univers mental de cette attendrissante petite fille. Rapidement, trop rapidement, elle est lucide. Entre les lignes, on perçoit la conscience du traquenard que constitue Cuba et sa révolution. Tout le monde veut s’en aller, s’échapper. Beaucoup dans l’environnement de Nieve y arrivent, mais pas elle, ni sa mère.

    La deuxième partie du livre, le journal de l’adolescence montre de manière plus exacerbée encore la fuite hors de Cuba de ceux que rencontre Nieve. On s’éloigne de ses drames familiaux – même si sa mère reste présente dans le journal - pour se concentrer sur la métamorphose de la jeune fille en femme. L’adolescente se construit à l’épreuve de l’art, de l’amour mais aussi de la réalité de Cuba. Le récit des deux romances principales de Nieve vient donner du corps à la métamorphose de la fille en jeune femme même s’il lui donne un aspect plus commun par la même occasion.

    Le journal montre donc la naissance d’une artiste, d’une femme avec des convictions. Le style du livre s’en ressent avec des textes plus introspectifs, plus complexes, moins centrés sur des faits que sur des sensations, des réflexions, des interrogations. Tout le monde s’en va et Nieve regarde vers l’horizon. Son rapport à Cuba et à sa propre histoire est aussi remis en perspective.

    Si j’ai indéniablement préféré la première partie du livre, à la seconde, Tout le monde s’en va est un livre réussi. Le parti pris de la forme – un journal – est un succès. Les voix de l’adolescence et de l’enfance de Nieve fonctionnent pour une plongée dure mais teintée de poésie et de sensualité dans l’univers d’une enfance et d’une adolescence singulières – pas évidentes – dans le Cuba Castriste.

    Intéressant.  

  • Cannibale – Didier Daeninckx

    Daeninckx-Didier---Cannibale.jpgCannibale a pour contexte l’exposition coloniale de 1931 à Paris. Cet évènement est désormais en partie tristement célèbre dans la mémoire collective pour la mise en scène de son village de sauvages : des Kanaks transportés de Nouvelle-Calédonie pour jouer des rôles de composition, diffusant des préjugés et une idéologie raciste. Apparemment inspiré d’un fait authentique, le livre de Didier Daeninckx conte l’histoire de Gocéné, un de ces Kanaks. Ce dernier s’évade de l’exposition et part à la recherche de sa promise Minoé qui fait partie d’un ahurissant échange provisoire avec un cirque allemand : quelques Kanaks contre des crocodiles – ceux de l’exposition ayant rendu l’âme.

    C’est le contexte historique du livre, brièvement résumé en quatrième de couverture, qui fait l’intérêt de Cannibale. Surtout pour ceux qui découvrent les zoos humains et l’idéologie raciste qui marque l’époque de l’entre-deux guerres. Pour les autres, le livre souffre de bien de défauts. D’abord, le contexte s’évapore rapidement au profit d’une double course poursuite assez convenue et peu intéressante. Gocéné et son compagnon Badimoin courent après Minoé et les autres Kanak et doivent en même temps échapper à leurs propres poursuivants. Le fond du livre est sacrifié au profit du rythme. Ensuite, l’émotion occupe une place considérable qui concourt également à effacer l’intérêt du livre, dans la mesure où Didier Daeninckx privilégie l’histoire d’amour et les sentiments de Gocéné.

    En fait, le plus gênant dans Cannibale est surtout que le point de vue interne de Gocéné paraît souvent peu convaincant. Dans ses réactions, ses préoccupations, ses pensées, Gocéné n’apparaît pas forcément – au moins par intermittences – comme un Kanak enlevé de Nouvelle-Calédonie au début des années 30 et confronté à un contexte très différent, très dur et forcément perturbant, à Paris. Peut-être manquons-nous simplement d’éléments apportés par Didier Daeninckx pour le croire. C'est en tout cas bien embêtant.

    Cannibale est un livre qui n’arrive pas à tirer pleinement parti de son matériau – contexte historique et intrigue. Il est finalement assez décevant, parfois simpliste et victime de quelques écueils. Vite lu, il peut néanmoins permettre à certains – aux plus jeunes – d’ouvrir des pages sombres de l’histoire de France.

    Bof.  

  • Le meilleur reste à venir - Sefi Atta

    sefi atta.jpgCe que propose le meilleur est à venir au lecteur, c’est l’itinéraire d’Enitan, de la jeune fille issue de la bourgeoisie nigériane du sortir des indépendances à la femme indépendante et maîtresse de son destin à l’aube du nouveau millénaire. La maturation identitaire d’Enitan est lente et permet à Sefi Atta d’écrire un roman d’apprentissage riche.

    L’émancipation finale d’Enitan prend ses racines dans son amitié d’enfance avec Sheri, une fille complètement à son opposé. C’est au contact de cette fille un brin délurée et au contexte familial différent du sien qu’Enitan prend conscience de sa condition de femme et de son désir intérieur de liberté. La naissance de l’amitié entre les deux filles est insérée dans la crise qui secoue la famille d’Enitan, entre la perte prématurée d’un frère et les dissensions profondes que connaissent ses parents. Véritable matrice du livre, cette première partie conclue par un drame, est la plus intéressante et la plus aboutie.

    Dans la deuxième partie du livre, une part large est faite au parcours d’Enitan passée par l’Angleterre pour ses études supérieures et revenue au Nigéria. La force et l’intérêt de la première partie sont progressivement dilués. Le souffle narratif de Sefi Atta s’affaiblit, Sheri passe au second plan, au profit de la découverte de l’amour et de l’histoire d’Enitan avec Mike l’artiste. C’est tout de suite un peu moins intéressant et original, le reste de l’histoire en pâtit. Les problématiques familiales d’Enitan sont néanmoins enrichies entre autres par le fait que cette dernière travaille avec son père et par la découverte d’un secret de famille.

    La troisième partie du livre est la plus longue. En dépit de plusieurs passages qui traînent, elle retrouve quelque chose de la force de la première partie du livre. Elle nous montre une Enitan aux prises avec les tensions et les problématiques du mariage dans un contexte spécifique africain. Elle se transforme en une femme révoltée, doublant son combat féministe d’un combat politique. Le contexte politique du Nigéria duquel le récit ne se départit pas, fait une incursion encore plus intime dans la vie d’Enitan et achève de la transformer en femme libre, révoltée contre toute forme d’oppression.

    Certes intéressant, le meilleur reste à venir n’est pas un livre marquant. Outre des longueurs, il perd par intermittences le fil de ses éléments clés sans que les personnages, les intrigues ou les propos secondaires n’en soient renforcés. Le contexte politique et socioéconomique du Nigéria permet de donner une certaine épaisseur au récit mais aurait parfois gagné à être plus précis, plus détaillé. Il manque un je ne sais quoi à l’ensemble. On peut quand même garder un oeil sur Sefi Atta, dont c'est la preière oeuvre romanesque.