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Le tigre blanc – Aravind Adiga

le tigre blanc.jpgBalram Halwai est un enfant de la région du Bihar en Inde. Intelligent, il saisit très rapidement le destin qui l’attend dans cette province du nord marquée par la pauvreté, la violence, la corruption, lorsqu’il est obligé d’arrêter ses études. Pour ne pas connaître la même fin tragique que son père, un rickshaw vaincu par la misère et la tuberculose, ou encore la fatalité d’un emploi de prolétaire dans un tea shop, comme son frère, il choisit de devenir chauffeur. C’est le début d’une trajectoire marquée du sceau de l’ambition qui le conduit jusqu’à Delhi.

L’évocation de l’enfance de Balram est l’occasion pour Aravind Adiga de décrire une Inde qui semble avoir raté le coche de la modernité. C’est une inde où les traditions pèsent de tout leur poids sur les individus, où le système de castes est omniprésent dans la grille de lecture de la réalité. Le Bihar de Balram est un univers de quart-monde qui écrase ses habitants sous des structures quasi féodales. C’est une machine à reproduire inlassablement de l’insalubrité, de la corruption, de la pauvreté, de la servilité dans une ambiance aliénante de religiosité et de fatalité.

C’est cette Inde que Balram veut fuir en devenant le chauffeur d’une riche famille du Bihar. Cette Inde qu’il retrouve échouée, vaincue à Delhi, rejetée aux abords d’un univers complètement différent avec lequel elle coexiste. En effet Balram découvre progressivement une autre Inde de Bihar à Delhi. C’est l’Inde des familles aisées, les propriétaires terriens, les industriels, les entrepreneurs, l’Inde de l’informatique et de la sous-traitance au service de l’Amérique et des pays anglo-saxons. L’inde des riches et des gosses de riches - de retour de leurs études à l’étranger ou pas - avec ses supermarchés, ses galeries marchandes, ses malls, ses dancings, ses putes, ses chiens de garde corrompus et j’en passe.

Le contact avec cette autre Inde pousse encore plus loin Balram dans sa détermination à échapper à une vie de serviteur. Au fil du roman, la volonté du jeune homme se raffermit, mûrit à force d’humiliations, de frustrations, de péripéties. Son constat de la société indienne est terrible. Elle le mène à une conclusion développée sur plusieurs pages sur ce qu’il appelle la cage aux poules. Il sait que pour s’en sortir, il lui faut plus que sa rage intérieure pour ne plus être une de ces poules, une victime de la reproduction sociale et d’une inertie liée à l’environnement socio-culturel de ce pays et qui est fatale au changement.

Aravind Adiga fait de son héros une figure de l’individualisme et de l’égoïsme. Balram trace sa destinée et brise ses chaînes en décidant de s’affranchir de la loi, en tuant et en faisant souffrir, mais surtout en se libérant des conventions socio-culturelles de l’Inde, de sa famille et d’une partie de lui-même. Le prix à payer est élevé, mais Balram l’accepte car c’est un tigre blanc, de l’étoffe rare de ceux qui accomplissent leurs rêves. A tout prix. Les entrepreneurs comme il dit ? L’analogie peut faire froid dans le dos.

Je tiens à préciser que le livre d’Aravind Adiga est plaisant. Outre un ton qui n’a rien de mélodramatique en dépit du propos, les aventures vécues par Balram prennent parfois une tournure tragico-comique, voire carrément drôle dans certains cas. La forme du livre peut aussi être perçue d’un point de vue humoristique : Balram s’adresse dans des lettres au leader chinois Wen Jiabao qui doit visiter l’Inde.

Aravind Adiga n’hésite pourtant pas à être dur avec son pays. Il y a des passages lucides sur ce qu’est l’Inde d’aujourd’hui. La plus grande démocratie du monde souffre d’une corruption endémique, de profondes inégalités, de progrès socio-économiques mal répartis et de situations sanitaires alarmantes. Tout cela est indigne d’une grande puissance émergente.

Le tigre blanc a été récompensé par le Booker Prize 2008 et je ne trouve pas cela injustifié. Bon livre.

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