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  • Les orpailleurs – Thierry Jonquet

    9782070406388.jpgLes orpailleurs, c’est une histoire policière solide menée sur un tempo assez lent et qui est pourtant prenante. Le corps d’une femme est découvert dans un vieil immeuble, la main tranchée. Qui est cette femme ? Et quels sont les motifs du meurtre ? Le faisceau d’indices est mince et le mystère épais jusqu’à ce que soient retrouvés deux autres cadavres, avec à chaque fois une main tranchée. La poursuite de ce tueur mène finalement à un enchevêtrement criminel qui mêle petits trafics, délinquance, prostitution, escroquerie à l’échelle européenne et une vengeance personnelle.

    Il faut saluer le travail de Thierry Jonquet qui noue son intrigue, ses personnages et ses thèmes autour de la Shoah avec intelligence. Et ce n’est pas une mince performance dans un polar qui a pour point de départ Belleville. C’est ce qui est appréciable chez cet auteur, partir d’une idée très originale pour aborder progressivement sans lourdeur des thèmes qui lui sont finalement chers comme l’immigration, l’intégration, la vengeance, le traumatisme et le souvenir. Le pari d’utiliser la Shoah comme centre de ce roman est réussi sans que ne soit endommagé le subtil dosage entre émotion, réflexion, suspens et action. Elle est inscrite jusqu’au cœur de certains personnages. 

    Tout au long du roman, on se familiarise avec les inspecteurs Rovère, Di Méglio ou Choukroun, les juges Nadia ou Maryse, le commisaire Sandoval ou encore avec Isy le vieux propriétaire immobilier de Nadia. Que leur rôle soit principal ou secondaire dans cette histoire, Thierry Jonquet s’attache à leur donner du caractère, une personnalité, une épaisseur. Parfois en seulement quelques mots, en une anecdote, dans certaines attitudes ou habitudes. Leurs histoires personnelles sont présentes et parfois mêlées de manière intime à l’intrigue, lui faisant écho. Tout ceci contribue à l’atmosphère du roman, et à sa force : cette sensation pour le lecteur d’évoluer dans le réel, dans le dur, de creuser des êtres et des histoires.

    Avec les orpailleurs comme pour d’autres romans de Thierry Jonquet, il n’est donc pas si essentiel de deviner le meurtrier ou encore de découvrir les mystères de l’intrigue - ou le sens du titre qui est révélé en fin de roman. L’essentiel est ailleurs. Roman solide, bien construit, intelligent et plaisant.  

  • Un petit boulot – Iain Levinson

    petitboulot1.JPGJake Skowran travaillait à l’usine, principal employeur d’une petite ville américaine du Wisconsin, avant que celle-ci ne soit délocalisée au Mexique. Depuis, il est au chômage, comme une bonne partie de la ville. Des mois que ça dure et la dégringolade semble sans fin. Les factures s’entassent, les dettes s’accumulent, les indemnités se réduisent et c’est l’agonie financière. Progressivement, le quotidien se délite, Jake n’a plus de quoi s’offrir un petit plaisir, même pas des bières ou des cigarettes, son abonnement au câble est coupé, il est obligé de vendre des biens comme sa télé pour subvenir à des besoins courants et sa femme le quitte.

    Ce que Iain Levinson narre, c’est la chute de ceux qui perdent leur emploi dans une Amérique et un occident soumis à l’impitoyable logique du capitalisme mondialisé et du marché. Il explique très bien le processus de désocialisation et de déshumanisation qui assaille le chômeur. Comment petit à petit, on est exclu de ce qui était son monde auparavant. Comment le sentiment d’impuissance devient omniprésent. Comment l’estime de soi s’effondre et avec elle, l’ensemble de notre système de valeurs. Comment il est facile de buter face aux impasses socio-économiques et psychologiques du chômage.

    Iain Levinson ne fait pas dans la grande théorie. Il parle juste des choses du quotidien, et c’est encore plus percutant. Comment faire pour se trouver une fille quand on n’a pas d’argent ? Comment affronter l’armada de créanciers qui n’ont cesse de le harceler ? Le chômage provoque chez lui des accès de lucidité et de rage sur la réalité du travail et de l’économie et son vernis propre. Il dit comment sa vie est défaite en même temps que sa ville de naissance, le lieu où il a toujours vécu. La fermeture de l’usine tue tout simplement à petit feu, cette ville. Elle semble progressivement abandonnée, en voie de délabrement et d’appauvrissement, chaque jour un peu plus pourrie.

    Tout ceci pourrait être lugubre, triste et déprimant, mais en fait un petit boulot est surtout un livre drôle. Cela est en grande partie du au ton d’Iain Levinson qui n’hésite pas à manier le sarcasme et la causticité. Il raconte ses aventures sur le mode de l’humour noir, utilisé comme politesse du désespoir. Sa lucidité est mordante et piquante et l’autodérision est omniprésente. Surtout, son amer constat, ses réflexions sur le chômage sont intégrées à des aventures rocambolesques qui constituent la seule échappatoire que Jake Skowran a trouvée à sa situation difficile.

    En effet, il accepte de tuer la femme de Ken Gradocki, le bookmaker et mafieux local. C’est le début d’une carrière de tueur qui le mène de mission en mission sur un mode parfois burlesque. L’apprentissage du métier de tueur est assez drôle et sert de fil narratif au roman. On ne s’improvise pas tueur et en général et la police n’est jamais loin. Pour le coup, les péripéties de Jake Skowran le tueur permettent de ne jamais s’ennuyer, de rebondir et revenir sur Jake Skowran le chômeur. Peu importe si certains passages paraissent peu crédibles. L’essentiel est ailleurs.

    Un livre drôle, divertissant, qui se lit facilement et qui porte une charge virulente contre le système économique dominant et une de ses faces obscures : le chômage de masse et de longue durée.

    Bon moment de lecture.

  • Solaris - Stanislas Lem

    lem-solaris.jpgDans un futur indéterminé, l’homme a voyagé à travers les étoiles et a découvert la mystérieuse planète Solaris qui échappe totalement à sa science. En effet, Solaris est entièrement recouverte d’un océan à l’activité intrigante. Et s’il était vivant, doué d’une conscience ? Alors se pose la question du contact. Comment entrer en communication, échanger avec cet océan ? Cela est-il seulement possible ?

    S’il y a bien des passages du livre qui peuvent détourner les lecteurs de Solaris, ce sont ceux qui décrivent la mystérieuse planète, l’histoire de sa conquête et du « savoir » qui s’est développé autour. Et pourtant, force est de reconnaître le talent de Stanislas Lem qui fait naître ainsi une planète et un univers totalement différents. Surtout, au-delà des descriptions de l’activité de l’océan de Solaris – parfois abstraites et ennuyeuses -, les passages sur l’histoire de la pensée autour de Solaris permettent d’épaissir la réflexion autour des thèmes développés dans le roman.

    Qu’attendons-nous d’un contact, d’une rencontre du troisième type ? Et plus généralement de la conquête spatiale ? Qu’est ce qui peut en résulter ? Qu’en est-il de nos limites humaines dans la perception de ce que nous sommes, de ce qui peut-être autre, dans la communicabilité ? Où en sommes-nous du savoir sur nous-mêmes, sur notre psyché ? L’océan de Solaris est un défi qui a fini par épuiser les hommes, tarissant leur volonté et les financements pour poursuivre un défi impossible. Solaris dépasse notre entendement et notre compréhension et se refuse à nous. Ses agissements nous restent obscurs, comme ils le sont pour le personnage principal, le docteur Kelvin.

    Arrivé sur une station d’observation planant à la surface de Solaris, il est confronté à la disparition du professeur Gibarian et aux étranges comportements des deux autres habitants : les scientifiques Sartorius et Snaut. L’atmosphère inquiétante et pesante du livre est donc assez rapidement installée et ne s’évanouit qu’à la fin du livre. Le décor assez sombre, un peu délabré, marqué par une forme de chaos et d’abandon y contribue. Les évènements qui s’y déroulent aussi. Gibarian s’est suicidé, Sartorius reste enfermé dans son laboratoire et Snaut est harassé, mal à l’aise. Ils ont été et sont encore en prise avec des fantômes intimes sur lesquels on n’aura pas le mot final. Impossible pourtant de se débarrasser de la gêne, de la tension et du trouble qui envahissent les scènes durant lesquelles Snaut et Sartorius essaient d’échapper à leurs démons.

    Que sont-ils ? Des visiteurs de la même espèce qu’Harey, la femme qui apparaît au docteur Kelvin ? Harey a été le grand amour du docteur Kelvin, puis un profond traumatisme avec la fin tragique de leur histoire. Comment se fait-il que la disparue soit de retour, ici, sur Solaris, en chair et en os ? Qui peut-elle bien être, pourquoi est-elle là ? Pourquoi et comment l’océan de Solaris envoie-t-il ces visiteurs ? C’est certainement l’aspect le plus intéressant de Solaris. Confronté au simulacre de son ancien amour, le Dr Kelvin découvre des abîmes sous ses pieds.

    Il y a quelque chose de profondément humain dans cette relation que tisse Stanislas Lem entre le docteur Kelvin et la créature Harey. Le traitement qu’il fait mêle avec subtilité les questions relatives au contact avec l’océan de Solaris et des réflexions plus profondes sur la psyché, les traumatismes, l’amour, le passé, les simulacres, les illusions et notre volonté de croire. L’histoire d’amour tragique entre le docteur Kelvin et Harey et sa tentative de revivre, de construire quelque chose avec la créature Harey donnent une force et une profondeur supplémentaire à l’œuvre de Stanislam Lem. La blessure est là, profonde, pour le docteur Kelvin. Quelle rédemption possible ? Quel oubli ? Quel renouveau ?

    Solaris est un livre dense, intelligent, très stimulant, avec une atmosphère unique, touchant à sa manière. Chef d’œuvre de science-fiction.