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  • A la vitesse de la lumière – Javier Cercas

    A-la-vitesse-de-la-lumiere.jpgApprenti écrivain, le narrateur espagnol d’A la vitesse de la lumière a l’opportunité d’aller aux Etats-Unis en tant qu’assistant au département de littérature espagnole de la petite ville d’Urbana. C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance de Rodney Falk, un ancien de la guerre du Vietnam à la personnalité trouble qui partage son bureau et devient son ami.

    Le livre de Javier Cercas débute sur un rythme assez lent qui sera le sien pendant plus de la moitié du livre. C’est d’abord le récit de la naissance d’une histoire d’amitié. Le narrateur est assez rapidement fasciné par l’aura mystérieuse de Rodney Falk. Leur amitié est progressivement scellée autour de la littérature, des livres, de l’ambition d’écrivain du narrateur. Il est aisé de se laisser porter par cette première partie du livre alors que Javier Cercas pose les bases d’une histoire fascinante qui prend vraiment corps lorsque Rodney disparaît.

    A ce moment là, le Vietnam entre en scène et noyaute l'ouvrage jusqu’à la fin. Et c’est sans doute le meilleur du livre. Rodney Falk a été transformé puis broyé par cette guerre. Ce qu’il y a vécu, ce qu’il y a fait, c’est le mystère après lequel court le narrateur espagnol pour comprendre son ami. Il lui faudra plus que la confession du père de Rodney, plus que les lettres du Vietnam de Rodney que ce dernier lui confie, plus que la confession même de Rodney pour y arriver. Le thème de la guerre n’est pas seulement traité du point de vue de l’horreur mais de la culpabilité, d’une certaine impossibilité de la résilience.

    Lorsque le narrateur saisit entièrement ce qu’a vécu Rodney, ce qu’il a été, c’est lorsqu’il est lui-même victime d’une tragédie personnelle. Le thème de la culpabilité trouve dans l’histoire du narrateur un écho singulier. C’est la partie la moins convaincante du roman. Le narrateur espagnol raconte comment un succès foudroyant finit par s’abattre sur lui et son œuvre, bouleversant son existence et sa personne. Javier Cercas s’embarque à ce moment là sur une réflexion sur le succès - notamment littéraire -, l’échec,  et leurs conséquences.

    Seulement le rythme du livre s’est accéléré et l’enchaînement des évènements qui bouleversent la vie du narrateur espagnol paraît un peu brusque. Bien que le thème du succès/échec ait été présent en filigrane dès le début du livre, cette partie sur le succès du narrateur pâtit de la force, de la complexité et de la lente montée en puissance de l’histoire de Rodney. De telle sorte que son principal intérêt reste dans le traitement du thème de la culpabilité en résonance par rapport à Rodney. C’est un peu dommage vis-à-vis de la descente aux enfers du narrateur qui pouvait mériter mieux.

    Il est tout de même intéressant de pointer donc la construction romanesque du roman qui s’appuie sur une sorte de gémellité de destin entre Rodney et le narrateur. Javier Cercas fait preuve d’une maîtrise narrative qui lui permet de faire osciller le lecteur entre ces deux destinées en mettant en évidence un jeu de similitudes, de miroirs entre leurs trajectoires, leurs histoires.

    Si quelques longueurs alourdissent la fin du récit, A la vitesse de la lumière n’en est pas moins un roman intéressant avec beaucoup de matière, qui s’efforce de traiter de la culpabilité, de la guerre, du succès, de l’échec, de l’amitié à travers deux destins fascinants.  

  • Le fusil de chasse – Yasushi Inoué

    9782253059011-G.JPGLe narrateur a écrit un poème pour la revue de chasse d’un de ses amis d’enfance qu’il a retrouvé. Une œuvre qu’il juge après parution, peu appropriée pour les lecteurs de la revue. Au lieu de recevoir les lettres de protestation auxquelles il s’attend, il est surtout contacté par un homme qui dit être celui que décrit le poème. Il fait suivre au narrateur dans la foulée 3 lettres qui expliquent une histoire singulière. A l’image de son introduction, le livre de Yasushi Inoué est sobre, mystérieux. La tragédie est omniprésente dans un climat empreint d’une force mélancolique intense.  

    Le fusil de chasse parle de l’amour, de la trahison, du chagrin avec beaucoup d’originalité, à travers ces 3 lettres. La première vient de Shoko, la fille de la cousine de la femme du chasseur. Cette jeune fille a découvert que sa mère était l’amant du chasseur à la lecture des carnets intimes de cette dernière. Elle développe un point de vue moral et sévère sur l’amour, le mariage et la confiance. Elle est profondément peinée, touchée de ce qu'elle découvre. La deuxième lettre provient de Midori, la femme du chasseur. Contrairement à ce que croit Shoko, cette dernière a découvert assez tôt la liaison de son mari avec sa cousine. Sa lettre parle de chute et de perte, de solitude, de vengeance, de sa tentative pour réagir de manière appropriée à la blessure que constitue la relation adultère de son mari. D’une certaine façon, Midori n’arrive jamais à se remettre de cette blessure et cherche jusqu’au bout, la conduite idéale à tenir, le positionnement adéquat. La dernière lettre vient de Saïko, l’amante du chasseur, la mère de Shoko et la cousine de Midori, qui est donc mourante. Elle dit dans cette lettre testament, le bonheur qu’a été son aventure avec le chasseur. Bonheur entaché durant des années par la torture du péché de cette relation. Elle explique la révélation sur sa propre personne, son propre vécu alors qu'approche sa fin.

    Yasushi Inoue fait preuve d’une grande maîtrise avec ce roman épistolier. Sa construction originale permet d’établir un jeu complexe de miroirs et de destins articulés autour de moments pivots. Comme des signes qui marquent autant les personnages que le lecteur, ouvrant à chaque fois un abîme dont on ne fait qu’entrevoir la profondeur. Lorsqu'un soir le chasseur tient en joue, au bout de son fusil, sa femme Midori. Lorsque Saïko a devant elle le spectacle de ce bateau qui brûle alors qu’elle souhaite mettre fin à sa relation avec le chasseur. Lorsque Midori dit à Saïko qu’elle est au courant de sa liaison avec son mari, reconnaissant le châle que cette dernière portait le jour où elle les a surpris pour la première fois.

    Il n’y a pas de lyrisme débordant dans le fusil de chasse, pas de dramaturgie tape à l’œil et pourtant il est impossible de ne pas être saisi par le tourbillon de ce ménage à trois. La violence des sentiments est maîtrisée et contenue dans le cadre feutré du roman, dans l’élégance économe et racée du style de Yasushi Inoue. 3 femmes, un homme et une histoire finalement cruelle pour tous les protagonistes. Encore que, on a le point de vue des 3 femmes et celui du chasseur, Yosuke ? Et bien, il est dans le poème écrit par Yasushi Inoue qu’il faut relire. Aimer ou être aimé se demande aussi Saïko dans sa lettre ? Et que reste t-il à la fin écrit Yasushi Inoué dans son livre ?

    Il faut lire entre les lignes, laisser chaque phrase, chaque situation distiller son essence pour apprécier au mieux le fusil de chasse qui est un livre très singulier. Il s’inscrit alors durablement dans la mémoire du lecteur. Dense, mystérieux, original dans sa construction. Une pépite. Prix Akutagawa 1950.

  • D’autres vies que la mienne – Emmanuel Carrère

    d'autres vies.jpgEn décembre 2004, un tsunami ravage le sud-est de l’Asie. Emmanuel Carrère est  au Sri Lanka à ce moment là et est  indirectement confronté à une de ses plus grandes peurs : la perte d’un enfant. Ce malheur, ce n’est pas à lui qu’il arrive mais à Delphine et Jérôme, un couple rencontré lors de ces vacances. D’autres vies que la mienne, un roman sur le deuil, la disparition d’un être cher ? Oui car Emmanuel Carrère raconte aussi la mort de Juliette, la sœur de sa femme, atteinte d’un cancer, qui survient peu de temps après son retour. Elle laisse derrière elle, un mari, Patrice, et 3 petites filles. Comment appréhender cette perte, comment survivre, que reste t-il de ceux qui sont partis ?

    Si Emmanuel Carrère part du deuil, de la mort d’une enfant et d’une femme, il dépasse ces sujets en racontant des vies, des histoires, avec tout ce qu’elles ont de banal, mais aussi d’extraordinaire. Il nous parle d’amitié en racontant celle de Juliette avec son collègue et mentor, le juge Etienne. Deux vies marquées par le handicap et le cancer qui ont une place conséquente dans le livre. Deux existences professionnelles tournées vers un combat judiciaire en faveur des personnes victimes de surendettement et des sociétés de crédit facile. Il nous parle aussi d’amour, celui de Jérôme pour Delphine, celui de Patrice pour Juliette. C’est fort, intense sans sombrer dans le pathos ou dans le simple témoignage.

    Ce qu’il y a de formidable dans ce livre, c’est la façon dont Emmanuel Carrère arrive à rendre les vies et les trajectoires de ces personnes. Ce ne sont pas des personnages, ils sont vivants, avec nous. C’est une prouesse de pouvoir capter avec autant d’intelligence et d’humanité, la réalité et l’essence de ces êtres. Au fil des pages, la vraie vie est là, et comme à chaque fois avec Emmanuel Carrère, on est dans le dur, au cœur des choses. S’il y a tant de profondeur dans ses portraits, dans ce qu’il raconte de ces personnes et de leurs vies, c’est parce qu’il est sans concession, qu’il déchire le voile mis sur le réel et les choses. Il a une acuité psychologique qui met à nu la trame de son existence et celle de ces vies.

    Ces vies justement, sont d’autres que la sienne, parce qu’elles se révèlent dépourvues ou libérées des démons de l’auteur. C’est peut-être ce qui a attiré Emmanuel Carrère. A la marge du livre, il est présent, se racontant en train d’écrire ce livre, mais aussi en train de vivre sa vie et de poursuivre son œuvre d’écrivain, d’essayer de guérir de ses fêlures intimes. Mais on est loin d’un roman russe. Il s’agit ici plus de mettre en rapport ces vies avec la sienne, comme des miroirs. D’autres vies que la mienne permet aussi d’apprécier la trajectoire d’Emmanuel Carrère et a une valeur singulière pour ceux qui sont familiers de son œuvre.

    D’autres vies que la mienne est un roman dur, vrai, bouleversant, dans le nu de la vie. Il témoigne des exceptionnelles qualités d’écrivain d’Emmanuel Carrère. Très bon.