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  • Retour au pays bien aimé – Karel Schoeman

    retour-au-pays.jpgEcrit en 1972, Retour au pays bien aimé est une œuvre captivante aux multiples facettes qui en dit long sur le passé de l’Afrique du Sud et bien plus encore. Suite au décès de sa mère, George, Sud-Africain exilé en Suisse, revient sur la terre de sa petite enfance le temps d’un bref voyage. En une semaine, il s’agit surtout pour lui de revoir la propriété de ses parents, où il a si peu vécu, de retrouver peut-être quelques souvenirs, une partie de ces êtres chers disparus, un pan de leurs rêves, de leurs maux d’âme et de décider quoi faire de cet héritage.

    Retour au pays bien aimé est un roman sur le retour et l’exil, donc un roman sur la quête d’identité et les origines. George revient en Afrique du Sud, dans ce pays qui est censé être le sien, pour comprendre qu’il n’y a pas vraiment de retour possible, pas plus que de pays bien aimé. Karel Schoeman déchire le voile de la réalité. Le pays que George a rêvé, qu’il a imaginé n’est pas, n’est plus et ne lui apportera pas les réponses qu’il attend. C’est en territoire étranger qu’il se retrouve pour réaliser que son pays c’est peut-être la Suisse.

    Ou comment sont démasquées dans le même temps les mythologies propres à l’exil. Ce pays qu’attendait George, c’est celui dont il a aussi entendu parler toute son enfance. C’est celui que racontait notamment sa mère, celui qui lui manquait jusqu’à sa mort. Ce pays bien aimé, c’est ce territoire fantasmagorique que cultivent ceux qui sont loin de chez eux. Cette terre remplie de souvenirs, qu’ils façonnent, reconstruisent, malaxent jusqu’à en faire un eldorado qui les ronge de l’intérieur.

    Il n’y a de pays bien aimé que dans le passé et c’est ce dont va se rendre compte George en atterrissant chez les Hattings dès le début du roman. Cette famille Afrikaner l’accueille alors qu’il est perdu sur la route de la ferme familiale. Eux sont restés quand les parents de George ont quitté le pays. Ils ont vu leur monde s’effondrer et souffrent eux aussi d’une autre forme d’exil, intérieur celui là. Ils ressassent le passé. Quelque part, ils souffrent du même mal que les exilés, comme s’ils avaient été expulsés de leur propre existence au lieu de l'être de leurs terres. Le passé ne passe pas d’autant plus qu’il était rutilant.

    Karel Schoeman fait évoluer George comme un zombie dans le dédale de ces problématiques existentielles. Les hattings et leurs voisins agissent comme les gardiens du feu sacré, ceux qui préservent la lumière de ce qui a été, prisonniers quelque part du passé et de ce pays qui n’existe plus et qu’ils ressuscitent sans cesse dans chaque dialogue, par mille évocations. La force de la nostalgie, de la mélancolie, du regret et du chagrin monte progressivement en puissance tout au long du roman pour devenir omniprésente, bouleversante, à la limite du supportable, dans un crescendo maîtrisé.

    Il y a quelque chose d’oppressant dans le décor où évolue George, chez les Hattings. Les vastes étendues du Veld Sud-Africain ne sont pas synonymes de liberté, d’horizons ouverts. Elles constituent la toile de fond d’un monde âpre et dur, quasi carcéral. Ces Afrikaners déroulent sous nos yeux, un univers communautaire, fermé, avec un retour à la terre, au monde paysan, à une existence rude et sèche marquée par un certain dénuement et – on le découvre à la fin – une certaine putréfaction.

    George ne peut pas être de ce monde et on le lui fait sentir. En même temps, il représente ce qui a été, mais aussi un vieux rêve, le retour de ceux qui sont partis, l’aide de l’extérieur. Il cristallise sur lui les rêves d’évasion dans le passé ou à l’étranger et l’affirmation du courage, de la foi, de la résistance de ceux qui sont restés alors que l’heure était à la fuite, au départ et à l’abandon du pays. D’ailleurs pourquoi sont-ils partis et comment ces Afrikaners se retrouvent ils dans la situation qui est la leur alors qu’on est en 1972 et que l’Apartheid bat son plein en Afrique du Sud ?

    C’est en se posant ces questions que l’on peut prendre encore plus conscience de la singularité de retour au pays bien aimé. Il s’est passé quelque chose en Afrique du Sud dans le roman de Karel Schoeman. Un évènement qui n’est jamais explicité et dont on ne sait rien jusqu’au bout du livre. On sait seulement qu’il a provoqué la décadence de cette famille d’Afrikaners et le départ de beaucoup d’autres vers l’étranger. La question raciale n’est jamais ouvertement posée mais rôde. C’est sans doute elle et le parfum de mystère autour de ces évènements qui charrient une ambiance teintée d’angoisse, de peur, une menace diffuse. Le monde de ces gens ne s’est pas effondré seul. Est-ce que le régime d’Apartheid est tombé ? Est-ce que les noirs ont réussi par la lutte armée à s’emparer du pouvoir ? Est-ce pour cela que ces Afrikaners vivent sur leurs terres loin des villes et villages ? A sa manière, originale, Karel Schoeman ne laisse pas la question centrale de ce « pays bien aimé » être absente de ce chef d’œuvre qu’est retour au pays bien aimé.

    Une œuvre forte, dense, dont les personnages et la puissance envahissent lentement le lecteur. Il y a quelque chose d’inconfortable dans ce livre, une intensité entre les lignes, quelque chose d’acéré qui nous triture au fil des dialogues et des situations vécues par George.

    A lire.

  • Et quand le rideau tombe - Juan Goytisolo

    goytisolo.gifAvec Et quand le rideau tombe, Juan Goytisolo a écrit une œuvre forte sur le sentiment de perte et le deuil. Il aborde la disparition de sa femme avec beaucoup de retenue. Il n’est pas tant question ici de souvenirs étalés, de pathos que d’une lucidité acérée qui brutalement effondre un monde. Avec sobriété, Juan Goytisolo dénude une réalité qui perd son sens et révèle son absurdité. Il s’agit ici de penser plus que de raconter la disparition de l’être cher qui a partagé son existence et ses conséquences.

    Dans une atmosphère sèche malgré la présence de rêves, avec une écriture tendue, perçant le voile des choses, il dit l’étiolement des souvenirs, la sournoiserie de l’oubli, alors que la nostalgie et la mélancolie le gagnent. Le passé s’effrite alors que l’avenir même est incertain nous dit-il. Misère de ce pourquoi nous nous sommes battus et de ce que nous prévoyons, de nos projets. Qu’en reste (ra) – t-il ? Juan Goytisolo s’appuie sur son expérience personnelle pour tendre vers l’universel et le destin des hommes, de l’humanité en général.

    On peut lui reprocher un pessimisme forcené et un abandon à une forme de nihilisme sans pour autant démentir la cruauté de la question du sens qui est sous jacente. Pourquoi tout ce bruit et toute cette fureur pour ce qui ressemble à un perpétuel recommencement ou à une fuite en avant, une course dépourvue de sens ? L’histoire se répète, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce dit Marx, et la millième fois ? L’oubli serait-il le grand vainqueur comme le dit Milan Kundera ?

    On peut tatillonner et regretter par moments des procédés un peu simples, les dialogues avec Dieu ou encore certaines images. On appréciera en revanche moult passages qui tracent un chemin vers Tolstoï. La lecture de Et quand le rideau tombe s’avère en tout cas dense et mérite largement le détour.

    Intéressant.

  • Sukkwann Island – David Vann

    vann.jpgPrix Médicis étranger, prix des lecteurs de l’Express, prix de la maison du livre de Rodez et mille éloges, Sukkwan Island a fait cet automne un petit boucan qui a fini par me titiller les oreilles. Qu’y a-t-il donc dans le livre de David Vann ? L’histoire de Jim, un homme brisé, qui décide de se ressourcer, de se donner une nouvelle chance en s’exilant un an sur une île perdue quelque part en Alaska. Il n’y aura que lui, son fils Roy, qui a accepté à contre cœur de le suivre,  ses démons et mère nature.

    La première partie du livre permet de comprendre pourquoi Sukkwann Island a été édité chez Gallmeister et pourquoi il est classé dans la catégorie Nature Writing. Pour l’essentiel, il s’agit de suivre les péripéties de Jim et de Roy en pleine Robinsonnade. Où l’on découvre que cette folle aventure a été un peu mal préparée, et que surtout Jim n’est pas vraiment au point sur pas mal de choses pour la survie du duo. Et alors ? Rien de bien folichon à ce stade, Sukkwann Island suit son rythme. Les aventures plutôt foireuses s’enchaînent pour le duo et progressivement on découvre le mal être de Jim. C’est un homme à femmes qui a raté ses 2 mariages et qui s’accroche désespérément à Rhoda, la dernière femme de sa vie à qui il a fait subir ses infidélités.

    C’est la partie la plus intéressante du livre mais elle souffre d’un manque de réflexion et d’analyse. Finalement on reste à la lisière de ce qui tourmente tant Jim et jusqu’à la fin du livre on n’ira pas plus loin. Certes dans cette première partie, on est plutôt placés du côté de Roy, mais le livre pêche aussi sur la profondeur psychologique de l’adolescent. On manque l’occasion d’épaissir leurs histoires, d’avoir une essence plus forte qui densifierait la suite du livre et apporterait plus de matière à un évènement bouleversant qui se trouve à la charnière des deux parties du livre. On s’attarde surtout en fait sur les détails de la survie du duo sans que cela soit passionnant non plus ou empreint de cette force sauvage et de la pensée naturiste de certains romans classés dans cette catégorie de nature writing.

    La vérité est que j’ai surtout été déçu par la deuxième partie du livre qui accentue mon impression d’inaboutissement. Quand commence la deuxième partie, tout dérape. Je n’en dis pas plus pour le suspens et la surprise assez brutale au cœur du livre. La narration est du côté de Jim et on s’embarque avec lui dans un moment de folie qui dure. A ce moment là, David Vann trempe sa plume dans le glauque. Le début de la deuxième partie du livre n’est pas tant dur, noir que glauque et parfois faux. On est sûr que David Vann tient quelque chose, mais il n’arrive pas vraiment à le saisir ou à le faire ressentir. Pourtant, Sukkwann Island devient un cauchemar qui se prolonge dans ce qui était la vie de Jim bien avant son projet un peu fou.

    Le livre s’étire avec un peu de maladresse vers sa fin. Il y a des passages ratés comme la rencontre avec son ancienne femme, ceux à Ketchikan, malgré des accents de détresse et de perte qui peuvent toucher, des potentialités qui laissent un vrai goût de déception. Le dénouement est un peu prévisible et à la limite de la facilité et clôt un livre finalement quelconque, pour ne pas dire raté.

    Bof, bof...