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  • Le déclin de l’occident – Hanif Kureishi

    Le déclin de l'occident.jpgCe recueil d’Hanif Kureishi est constitué de huit nouvelles, la plupart écrites dans les années 2000. Elles portent sur les rapports père-fils, sur les relations dans différents couples,  sur l’action du temps qui passe sur les amitiés, sur des questions politiques aussi. Ces nouvelles ont quelque chose de dense, dans les scènes, les dialogues, d’une normalité juste qui pourrait confiner à la banalité, pourtant on touche avec une certaine habileté à l’intime des couples, des personnages, des histoires. Il y a quelque chose d’essentiel et de vital qui transparaît au fil des pages, les failles, les écueils, les errements, les troubles de personnages confrontés à leur passé, à la violence des rapports et à une modernité pas toujours clémente. J’ai été plus convaincu par le déclin de l’occident qui mérite d’être lu que par intimité, le précédent roman d’Hanif Kureishi, chroniqué sur ce site. Intéressant.

    Pour le détail des nouvelles : 

    1/ Les chiens : Une mère et son fils traversent une zone vague, indéterminée. Ils se font attaquer par des chiens voraces et n’en réchappent sans doute pas. La nouvelle est courte, tendue. L’impuissance de la mère est palpable tout comme la violence de l’attaque des chiens sans que la nouvelle ne soit si marquante, malgré l’ouverture sur une multitude d’interprétations possibles.

    2/ Il y a longtemps hier : Le narrateur retourne sur les lieux de sa jeunesse et comme dans un rêve rencontre son père, pourtant décédé, dans un bar. Après un moment passé ensemble, ils retournent dans leur ancienne demeure où il croise aussi sa mère. Cette nouvelle intéressante aborde la relation père-fils, et la déborde pour revenir sur les relations intimes dans le couple, la répartition des rôles, les ambitions individuelles et communes, l’épreuve du temps, etc. C’est le point commun avec d’autres nouvelles du recueil. Pour le reste, il y a les passages sur Tony Blair, les désillusions liées à sa politique, l’intervention en Irak, qui me semblent moins convaincants, voire qui affaiblissent la nouvelle. Il y a une atmosphère onirique et une réminiscence biographique de la part d’Hanif Kureishi qui portent la nouvelle.

    3/ Unions et décapitations : Référence à peine masquée à l’Irak (ou à l’Afghanistan et lien avec la nouvelle précédente), cette nouvelle est une réussite. Quelque part entre humour noir et tragique, elle donne la parole à un réalisateur obligé de filmer des décapitations pour des terroristes dans un pays qui n’est pas nommé. Il décrit les risques inhérents à sa condition et les réalités techniques et prosaïques de sa tâche auxquelles on ne pense pas. Quelle alternative pour lui, hormis les mariages alors qu’il rêve de l’avenir de réalisateurs qui vivent dans d’autres pays ? Le ton amer, résigné joue dans la mécanique de la nouvelle.

    4/ L’agression : Sans doute la nouvelle la moins intéressante du recueil. Une femme accompagne son fils à l’école et accepte d’être raccompagnée chez elle par une autre mère de famille qui lui est inconnue. Le chemin du retour s’avère être un piège, un monologue aigre de l’inconnue qui en arrive presqu’à retenir la narratrice prisonnière de son babil. Bof.

    5/ Maggie : Nouvelle très réussie. Elle met en scène des retrouvailles entre Max et Maggie. Ils ont vécu ensemble dans leur jeunesse quand ils avaient la vingtaine, avant que Maggie ne choisisse Joe. Trente ans plus tard, Maggie a un service à demander à Max alors qu’elle le revoit comme il lui arrive parfois. En évoquant leur histoire passée, en dessinant leurs trajectoires, en abordant leurs choix de vie, Hanif Kureishi dit le temps qui passe et confronte ces deux personnages à ce qu’ils ont été, ce qu’ils ont voulu et aussi peut-être ce qui aurait pu être. Il y a une lucidité un peu cruelle dans les regards qu’ils se jettent, derrière leurs mots, face à la réalité, alors qu’un certain égoïsme, une forme de culpabilité et des regrets s’élèvent entre eux.

    6/ Phillip : En écho à la nouvelle précédente, mais en moins abouti, il s’agit là aussi de retrouvailles. Cette fois-ci, il s’agit d’un ancien ami éponyme. Mourant, il recontacte Fred le narrateur après plusieurs années de silence et lui demande de venir à son chevet. C’est l’occasion de se souvenir de la relation singulière qu’il a nouée avec cet ancien ami, entre amitié et concubinage, avec au milieu, Fiona, la fille qu’il fréquentait à l’époque. Qu’était vraiment cette amitié, qu’en reste t-il, se demande Fred qui établit un parallèle pas très flatteur entre ce qu’il était (ce qu’il voulait être) et ce qu’il est devenu.

    7/ Le déclin de l’occident : La nouvelle qui donne son titre au recueil est aussi une des plus réussies. Mike a perdu son emploi et il ne sait pas comment l’annoncer à sa femme. Son monde est sur le point de s’effondrer et cela lui inspire un regard impitoyable sur la société contemporaine anglaise qui lui semble se désagréger. Crise financière, 11 septembre, immigration et métamorphose du travail sont au menu d’une nouvelle au sein de laquelle est nichée une sorte de menace qui plane sur les classes moyennes.

    8/ Une histoire horrible : Eric et Jake discutent au bar de tout et de rien et même de Jazz nordique. Jake en arrive pourtant à raconter comment sa femme l’a quitté. Ca a été le début d’un enchaînement, un cercle vicieux de péripéties l’entraînant toujours plus bas. Le malheur de Jake ramène Eric à son propre couple, à une dispute qui a précédé le passage au bar. La menace d’un dérèglement de sa vie, à l’instar de ce qui est arrivé à Jake, le ramène à une meilleure considération de ce qu’il a (son couple, sa famille). Aucun jugement n’est formulé à l’égard d’une forme de couardise d’Eric face à la menace d’une vie qui peut basculer dans le mauvais sens s’il décide de divorcer. 

  • Matin Brun – Franck Pavloff

     

    matin brun.jpgMatin Brun est une curiosité éditoriale et commerciale. A l’issue du second tour des présidentielles de 2002 qui voient Jean Marie Le Pen accéder au second tour des présidentielles françaises, le texte bénéficie d’un formidable bouche à oreille, de chroniques médiatiques bienveillantes et d’un prix symbolique qui font bondir les ventes alors qu’il est originellement paru en 1998. Alors 1 million de ventes plus tard ?

    Le texte est extrêmement court, à peine une dizaine de pages. Le narrateur et son ami Charlie discutent d’une mesure prise par ce qui semble être le gouvernement en place : interdiction d’avoir un chien d’une autre couleur que brune. Ils s’habituent tant bien que mal à cette mesure qui concernait les chats quelques temps auparavant. Seulement, la mécanique qui se met en place, devient rapidement perverse et le dénouement est tragique.

    De manière brève, il s’agit de parler de la montée du fascisme et de la lâcheté ordinaire qui nous pousse à accepter beaucoup de choses, et céder assez facilement sur nos libertés. C’est très simple, sans aucune spécificité narrative et franchement quelconque, voire pauvre. Pour résumer, sans acidité, ce texte peut se révéler intéressant pour de très jeunes personnes à la limite, pour le reste…

    Mystère et boule de gomme donc devant la pâmoison générale face à ce qui reste quand même un texte plus que banal.

  • Misère de la prospérité – Pascal Bruckner

    misère.jpgQu’est ce que l’économisme ? : « La glorification, par tous les camps d’une discipline qui prétend régir la société entière, nous transformer en hamsters laborieux réduits au simple rôle de producteurs, consommateurs, actionnaires » dixit Pascal Bruckner. Mais comment en est-on arrivé là ? C’est ce que s’attache d’abord à expliquer misère de la prospérité.

    La première partie de cet essai, intitulée « L’ennemi utile », dresse un (trop ?) rapide constat des failles du capitalisme (creusement des inégalités, dysfonctionnements financiers, etc.) depuis la chute du mur de Berlin. Il s’agit de montrer que la disparition de l’ennemi communiste a privé le capitalisme d’un rival stimulant, qui a pourtant joué un rôle crucial dans ses mutations positives. Les familiers de l’œuvre de Pascal Bruckner reconnaîtront l’idée phare de la mélancolie démocratique que l’auteur a transposé dans le domaine de l’économie avec pertinence.

    La disparition de cet ennemi est d’abord un challenge pour les contempteurs du capitalisme qui se retrouvent dans un certain désarroi intellectuel. Quelle voie maintenant pour la contestation ? Et Pascal Bruckner de dénoncer les écueils de l’anti-américanisme primaire, du rêve de Grand soir ou encore de l’alter-mondialisme, la facilité, la paresse de la contestation stérile et de la figure narcissique du rebelle. Il explique comment les ennemis du capitalisme restent enchaînés à ce dernier dans une réflexion et une logique purement économiques et ne nous proposent donc pas vraiment de portes de sortie viables hors de l’économisme.

    Il ne se jette par pour autant dans les bras des zélotes de l’ordre nouveau régnant. Il démasque ainsi dans la deuxième partie, « le nouveau messianisme commercial », issu du champ de ruines de la disparition de l’ennemi utile. Non, le marché ne peut pas tout, n’est pas tout, n’a pas la solution à tout, « n’est pas profondément conforme à l’ordre naturel » (Jacques Garello). Il ne va pas apporter le bonheur et la démocratie à tous. Loin de là. Pis, faire du marché et de sa logique le deus ex machina de l’ensemble des activités humaines, c’est ouvrir sous nos pieds un abîme.

    Le marché n’a pour horizon que l’accumulation et l’abondance. C’est une immense machine de récupération qui « accompagne la définition de l’homme comme un être essentiellement désirant ». En cela, il s’allie à l’individualisme contemporain dont il accélère les tendances narcissiques, solipsistes, et les inévitables écueils. Le moi est pitoyable lorsqu’il se réduit au face à face avec soi-même, et le consumérisme ne peut servir que de moyen de consolation voué à l’échec

    En fait, ce que Pascal Bruckner dénonce, c’est la transformation du capitalisme et du marché en ce qu’il appelle la dernière utopie. Il en appelle à un désenchantement de l’économie comme il en a été d’autres activités humaines. Cela lui semble bien plus raisonnable que les illusions dont on nous rabâche les oreilles sur les certitudes économiques et les miracles à venir de la main invisible, du marché.

    Ce qu’il nous propose, c’est de délimiter le champ d’intervention de la logique économique dans nos existences (notamment par le politique), de ne pas la laisser s’infiltrer dans tous les interstices des institutions défaillantes pour être l’unique grille de lecture et ne faire de l’individu qu’un consommateur. La solution n’est pas nécessairement d’être contre le marché, mais peut-être à côté, afin de le remettre à sa juste place, de se ménager la possibilité d’être aussi par exemple un citoyen et surtout d’ouvrir un champ de possibles autres que l’univers étriqué du consumérisme qui nous est proposé.

    Un essai mesuré, loin des imprécations anticapitalistes donc, d’une certaine justesse et comme toujours avec Pascal Bruckner accessible, teinté d’humour. Les familiers de son œuvre ne seront pas surpris et inscriront facilement misère de la prospérité dans la filiation de la tentation de l’innocence ou encore la mélancolie démocratique.