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  • Climbié – Bernard Dadié

    bete3.gifClimbié est le premier roman ivoirien. Il paraît en 1956 et raconte la trajectoire du jeune Climbié, depuis son village natal jusqu’à Grand Bassam, puis à Bingerville, Dakar et enfin Abidjan. Climbié signifie en N’zima, dialecte ivoirien, plus tard…un jour, l’avenir. Comme une promesse qui ne cesse de traverser ce roman d’apprentissage et d’émancipation à l’Africaine, très symbolique des premières productions littéraires africaines contemporaines.

    Le roman est divisé en 2 parties, la première va de la petite enfance du narrateur jusqu’à son admission à l’école normale supérieure William Ponty de Dakar, la seconde se concentre sur la période de Climbié à l’étranger, au Sénégal, jusqu’à son retour à Bassam. Les 2 parties sont construites néanmoins de la même manière, dans une succession globalement chronologique d’épisodes de vies qui mêlent les réflexions du narrateur au pur récit, aux anecdotes.

    Climbié est indéniablement un livre intéressant, surtout replacé dans son contexte historique. Il contient des thèmes essentiels de la littérature africaine comme le rôle de l’école et de l’instruction, la vie au village, l’éducation traditionnelle, l’héritage culturel,  la figure du colon, la lutte pour l’égalité et la justice, l’ambition de l’homme noir, ses interrogations face à sa destinée. Le traitement de ces thèmes n’a cependant rien d’original, ni de spécifique, ils ne sont pas particulièrement approfondis et pâtissent de la structure narrative qui enchaîne les épisodes de vie.

    Climbié possède une réelle force visuelle dans l’évocation de cette Afrique coloniale française, Bernard Dadié faisant montre de qualités certaines de conteur. Le livre manque néanmoins parfois de souffle. La faute à cette structure narrative, un peu hachée, dont les ellipses laissent parfois le lecteur en manque d’informations ou à une profondeur, notamment psychologique, limitée ? Climbié a du mal à tenir la longueur, perdant parfois la fraîcheur de la première partie, et se montrant insuffisant alors qu’il entraîne le lecteur vers des problématiques coloniales ou personnelles pourtant intéressantes.

    Je m’attendais simplement à mieux. 

  • Trains étroitement surveillés – Bohumil Hrabal

    TES.jpgMilos Hrma est stagiaire dans une petite gare en République Tchèque durant la seconde guerre mondiale. Il est de retour après un congé dû à une tentative de suicide. Qu’est ce qui a bien pu pousser ce timide jeune homme d’une vingtaine d’années à un tel acte ? On peut bien se le demander à la description qui est faite de ce petit bled ennuyeux et du quotidien de Milos, pas des plus excitants, entre le chef de gare Lansky et son adjoint Hubicka. L’amour, bien sûr, à vingt ans, forcément. Sauf qu’il ne s’agit pas vraiment de romantisme ici.

    A la base de trains étroitement surveillés, il y a un échec, avec ce qu’il se doit de tragique mais aussi une dimension ironique et comique (cf. Milan Kundera). Milos Hrma est un jeune garçon qui échoue à devenir un homme. Ce qui est d’autant plus pathétique que son supérieur, l’adjoint Hubicka, est dans le même temps montré du doigt pour ses mœurs volages. Il a en effet culbuté une jeune femme dans cette même gare, à son poste de travail, poursuivant l’offense aux gens de bonne moralité jusqu’à noircir de mots le postérieur de sa partenaire avec le tampon de la gare, un outil de travail.

    Bohumil Hrabal se moque de la moralité et de la pruderie des gens du village, de la respectabilité, de la bienséance. Il dit l’envie qui peut se cacher derrière l'indignation. Il ne s'agit pas seulement de tout contrôler, régenter mais aussi de vouloir être à la place de l’homme de peu de vertu – tous se demandent en fait pourquoi l’adjoint Hubicka et pas eux ? L'auteur tchèque jette aussi un regard taquin sur l’amour et l’adolescence. Il introduit le rire dans les choses les plus sérieuses à cet âge là - et pas uniquement - : le sexe et l’amour. La scène entre Milos Hrma et Mme Lansky est d’ailleurs mémorable.

    Le tout se déroule dans une ambiance onirique, surréaliste, imagée, parfois étrange, qui peut faire perdre de la tangibilité au roman mais lui confère une réelle spécificité. Il n’est ainsi pas forcément aisé de rentrer dans l’univers de Trains étroitement surveillés. L’anecdote y côtoie la grande histoire et le mélange des tons et des genres est la règle. C’est la marque de l’écrivain tchèque qui oscille entre l’absurde ou le burlesque et le dramatique ou le tragique avec notamment la seconde guerre mondiale. C’est la toile de fond du roman et elle n’est pas anodine.

    Bohumil Hrabal dit l’horreur et la brutalité de la guerre, son absurdité aussi, mais à sa façon. Avec de l’ironie et du comique concernant la mort du grand père de Milos Hrma, avec des passages plutôt durs sur le convoi des animaux qui peuvent prêter à des analogies avec les êtres humains (cf. Curzio Malaparte). La seconde guerre mondiale est justement le contexte qui donne à Milos Hrma l’occasion de devenir doublement un homme et d’épouser un destin très évitable, marqué par le sceau de la fatalité de l’histoire. Il y a de l’intensité dans le dénouement choisi par Bohumir Hrabal. Et encore de la dérision. Je ne résiste pas au plaisir de citer la dernière phrase du roman qui fait allusion aux allemands et à la tragédie du second conflit mondial: "Vous n’aviez qu’à rester chez vous, assis sur votre cul".

    Un livre original et déroutant. Dans la lignée d’une trop bruyante solitude

  • Allah n’est pas obligé – Ahmadou Kourouma

    Ahmadou-Kourouma-Allah-n-est-pas-oblig-.gifAllah n’est pas obligé d’être juste dans toutes les choses ici-bas dit un proverbe malinké. Sûr qu’il ne l’est pas toujours lorqu’on découvre les histoires que raconte le narrateur, Birahima. Accompagné de Yacouba le grigriman multiplicateur de billets, Birahima l’orphelin part à la recherche de sa tante après la mort de sa mère. Problème, la tante se trouve au Libéria et on est au tournant des années 90. Mauvaise période, s’il en est pour se balader dans la région… C’est ce que Birahima, vite devenu l’enfant soldat sans peur et sans reproche, et son compagnon de voyage Yacouba découvrent à travers leurs aventures tragiques qui les mènent jusqu’en Sierra-Léone.

    Ahmadou Kourouma plonge le lecteur au cœur des conflits qui ont secoué l’Afrique de l’Ouest dans les années 90. Comment le Libéria et la Sierra-Léone ont explosé pour devenir les endroits maudits que tout le monde sait. Ces deux pays ne constituent pas uniquement un simple contexte dans lequel évolue Birahima. Ils sont au centre du roman car Birahima raconte carrément leur histoire et celle des principaux protagonistes - et tant pis pour vous si vous n'y connaissez rien où si les histoires politiques africaines ne vous intéressent pas. Il explique comment le Libéria n’a pas pu résister à la lutte à mort entre les sinistres Samuel Doe, Prince Johnson et Charles Taylor, comment la Sierra-Léone a fini par pourrir, de coups d’états en coups d’états pendant que l’ignoble Foday Sankoh s’imposait - à coup de manches courtes ou longues.

    Allah n’est pas obligé, c’est la porte ouverte sur les horreurs qui ont accompagné la chute de ces pays. Ahmadou Kourouma ne cache rien des horreurs, des exactions qui ont accompagné ces guerres : mutilations, viols, cannibalisme, tortures et j’en passe. Rien n’est dissimulé sous la plume du romancier ivoirien qui a décidé de traiter de ces tragédies et plus particulièrement de celle des enfants soldats – cette invention cruelle. Il en profite évidemment pour aborder les thèmes chers à son œuvre : la dénonciation des despotes – dont Houphouët Boigny, c’est important de le dire - et des dictatures africaines, la composante mystique des cultures et des imaginaires de nombreuses ethnies africaines, le tribalisme, la corruption des élites, le colonialisme ou le néocolonialisme entre autres.

    La particularité d’Allah n’est pas obligé, c’est l’angle choisi par Ahmadou Kourouma pour raconter cette histoire. Le point de vue est interne, celui de Birahima l’enfant soldat. En nous faisant percevoir la réalité à travers cet enfant un peu insolent et espiègle, Ahmadou Kourouma prend le parti de ne pas noyer son livre dans l’émotion, dans le pathos ou dans le vulgaire et le gore - il y en a un peu quand même. Birahima raconte ses aventures avec ses yeux, sa logique d’enfant – soldat, certes –, sa perception des logiques d’adulte, sa compréhension propre des évènements. Il déroute ainsi le lecteur dont les réactions à son récit pourraient être programmées. Dans la bouche de ce petit garçon, brusquement, ces conflits et leurs protagonistes sont frappés par une forme d’absurdité qui ne se départit pas forcément d’une réelle lucidité. C’est comme si le ridicule de tout ça était brusquement dévoilé. Le livre n’en est que plus cruel, touchant et même drôle par moments, mais surtout très caustique. 

    Pour cela Ahmadou Kourouma s’est aussi appuyé sur la langue, le style, appelez ça comme vous voulez. Dans une de ses interviews, l’écrivain révélait l’importance de Céline pour lui, essentiellement en raison du travail sur le style oral, parlé. C’est la grande ambition d’Ahmadou Kourouma. Ecrire comme on parle, le langage vrai, l’oralité d’une partie de l’Afrique – mutations de la langue française, néologismes, constructions narratives spécifiques, déstructurations grammaticales, rythmes propres, mots empruntés à différentes ethnies, redondances… La langue participe de manière décisive à la causticité du livre et à sa réussite. C’est une prouesse pas si évidente que cela quand on entend « parler » les personnages de la rue dans la plupart des romans africains. Dans Allah n’est pas obligé, le parler de petit Bilakro de Birahima est une réussite incontestable. A ce titre l’artifice littéraire des trois dictionnaires dont Birahima a l’usage est à saluer. C’est la preuve parmi d’autres de la réelle inventivité d’Ahmadou Kourouma dans ce roman. Tout comme les oraisons funèbres des enfants soldats par exemple.

    Dix ans après ma première lecture, mon opinion reste intacte. Allah n’est pas obligé est un chef d’œuvre d'Ahmadou Kourouma.

    Prix Renaudot et Goncourt des lycéens 2000.