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  • Sale boulot – Larry Brown

    brown-sale-boulot.jpgVoici Walter James, blanc, survivant de la guerre du Vietnam. Quand il arrive dans cet hôpital du Mississipi pour vétérans, il vient de subir une de ces crises subites qui le foudroient, le laissent inconscient et sans mémoire depuis son retour de la guerre. Faut dire que le bonhomme n’a pas vraiment eu de chance. Son M60 n’a pas pu empêcher qu’il finisse complètement défiguré, le visage en charpie et le cerveau uniquement à moitié rafistolé, les médecins ayant peur qu’il perde quelques fonctions cérébrales dont la parole. Non, ça n’a pas vraiment l’air drôle d’être tous les jours dans la peau de Walter James. M’enfin, c’est sans doute à relativiser par rapport à son voisin de chambre, Braiden Chaney. Noir, pas de jambes, pas de bras, plus que des moignons, une dépendance totale et déjà vingt deux ans que ça dure. Cloué dans son lit, pour avoir embarqué pour Saïgon lui aussi. Destinée de merde.

    Deux histoires racontées en une nuit pour dire l’horreur de cette guerre qui a emporté des milliers de jeunes américains. Il y a quelque chose de très triste dans les trajectoires des deux personnages de Larry Brown. A lire leurs histoires, un sentiment de prédestination à ce qui leur est arrivé passe. Larry Brown raconte des existences dures, celles d’enfances pauvres et marquées par la violence ou encore l’absence du père, celles d’adultes atrocement meurtris dans leurs chairs et qui sont chacun à leur façon à la recherche d’une rédemption et d’une dignité. L’auteur américain ne s’étend pas indéfiniment sur le Vietnam et le feu du combat. Son propos est plus dans l’avant et dans l’après. Son livre part de ces deux hommes brisés, de leur après-guerre insupportable. Quand ils regardent en arrière, la guerre et la période qui la précède, c’est finalement pour revenir à la brutalité et l’horreur de leur situation actuelle.

    Ca pourrait être pathétique, empreint de bons sentiments, larmoyant, mais Larry Brown arrive à échapper à cet écueil grâce à une narration vigoureuse et un discours qui finalement sonne vrai, doté d’une énergie, d’un souffle qui prend parfois aux tripes. L’univers décrit par Larry Brown est sec, dur et semble sans issue. Il en faut pourtant une à Braiden Chaney, condamné à s’inventer des vies hors de lui-même - l’aspect le moins réussi du livre. Une aussi à Walter James. L’histoire que ce dernier a débuté avec Beth avant sa dernière crise peut-elle être la voie du salut ? L’amour peut-il suffire à réparer les cicatrices – aussi bien physiques que psychologiques - ? Le dénouement multitragique en dit long sur ce qu’en pense Larry Brown.

    Bon livre.

  • Au pays – Tahar Ben Jelloun

    pays.jpgAu pays, c’est l’histoire de Mohamed, immigré marocain de la première génération, à l’heure du bilan, alors que la retraite approche. Que faire de tout ce temps libre qui se profile ? La question pourrait paraître anodine, elle ne l’est pas pour Mohammed qui se retrouve maintenant face à lui-même, à ce qu’il a fait de sa vie d’adulte et à ce qu’il souhaite pour son avenir. L’exil a été le chemin choisi par Mohamed, celui qu’il raconte, depuis son village au fin fond du Maroc rural jusqu’à l’usine en France qui a été son alpha et son oméga. La société française ? Il ne connaît pas vraiment, où en tout cas s’en méfie, homme bloqué quelque part dans la culture de ce pays qu’il a quitté.

    Le problème c’est que ses enfants, nés ici en France, eux ne connaissent pas cette culture, ces traditions qu’il a essayé de préserver tout au long de ce parcours. Ils sont d’une autre culture, d’un autre monde, avec d’autres valeurs et constituent le chagrin du vieil homme. Grand est le fossé entre lui et eux, dans lequel leur culture d’origine semble s’être perdue. Mais alors que faire maintenant que rôde la question du retour ? Que faire des rêves chéris à l’ombre de l’usine, ceux d’un retour glorieux, d’un héritage culturel et humain légué et transmis tel qu’il en a toujours été et qu’il doit toujours être selon Mohammed ?

    Le livre de Tahar Ben Jelloun aborde avec beaucoup de sensibilité ces questions incontournables auxquelles sont confrontés les immigrés. Il n’y a aucune facette des enjeux liés à ces questions qu’il n’aborde pas. Du bled et ses traditions, jusqu’aux banlieues et à l’intégration en passant par l’islam et ses dérives. L’auteur franco-marocain a raison : tout est inextricablement lié, mais il se trouve que ça en fait beaucoup pour finalement peu de pages et on a l’impression quand même de survoler pas mal de choses. C’est un peu comme s’il fallait tout passer en revue absolument - On peut regretter que les relations entre Mohammed et ses fils ne soient pas plus développées par exemple. C’est regrettable, parce qu’on a parfois l’impression d’être dans un reportage formaté Cappa pour envoyé spécial.

    Heureusement, il se trouve que Tahar Ben Jelloun sait incontestablement raconter des histoires et happer le lecteur. Alors oui la vie, l’existence de Mohammed se dévorent, et oui Tahar Ben Jelloun en sait quelque chose de tous ces thèmes qu’il aborde. Il utilise par moments des angles originaux, comme celui de la retraite de ce vieil immigré qu’est Mohammed ou alors il n’hésite pas à prendre le parti du fantastique et de l’allégorie comme dans le dénouement du livre. C’est ainsi qu’il peut d’ailleurs offrir un visage un peu moins lisse à son personnage principal. Car force est de le reconnaître, Mohammed frise parfois l’immigré modèle, le personnage parfait, quasiment programmé pour nous arracher des émotions.

    Au final, au pays est un livre qui manque d’un petit quelque chose, à la fois dans le propos, le personnage et l’histoire, qui aurait pu en faire une totale réussite. Il n’en reste pas moins un livre très touchant aux propos justes sur les questions brûlantes de l’immigration, l’exil, le retour, l’héritage culturel.