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  • La vierge froide et autres racontars – Jorn Riel

    La-vierge-froide-et-autres-racontars.jpgPourquoi pas une autre série de racontars ? Voilà ce que je me suis dit devant le rayonnage de la librairie. J’avais envie de retrouver le caractère unique de ces nouvelles qui ont fait la renommée de Jorn Riel. Ce n’est pas tant qu’elles sont extraordinaires. Stylistiquement parlant, difficile d’être ébloui, de même parfois pour le reste d’ailleurs. C’est juste qu’elles sont singulières et plaisantes. A même de faire passer un bon moment, même si elles sont inégales et plutôt simples.

    Singulières donc par leur univers : le Groenland, monde froid et hostile. L’île est essentiellement habitée par des hommes qui se débrouillent dans des conditions de vie extrêmes pour survivre, bien entendu aux conditions météorologiques, mais aussi aux tâches ingrates du quotidien, à l’absence de femmes et de distractions, à la solitude donc, également liée à l’éloignement géographique les uns des autres sur cette île à très faible densité de population. Comment faire donc si ce n’est essayer de mettre un peu d’inventivité et de poésie dans leurs histoires, dont le point de départ est souvent l’arrivée d’un visiteur en transit, dans cette sorte d’enfer.

    Quelque fois on sourit donc de ces mésaventures, on prend l’habitude de connaître les personnages récurrents comme l’impayable Valfred ou d’autres. Rien de génial, juste des histoires donc, des contes plus ou moins réussis. Certains racontars sont des délices de rocambolesque, comme « Le dressage d’un lieutenant » ou comment rabattre son caquet à un petit chef ignorant des réalités quotidiennes de ces hommes, ou encore « De joyeuses funérailles » quand la mort et la fête cohabitent dans un imbroglio sans nom. D’autres sont assez tristes, gorgées de solitude, comme « Le roi oscar » et son quiproquo meurtrier, « Alexandre » ou le coq comme fidèle compagnon, « Tournée de visites ». Il y en a aussi des pas très convaincantes comme « Le vent du Sud-est » sur le manque de sexe, « Le tatoueur » débarqué sur l’île avec son matos pour faire des ravages.

    Ces racontars sont atypiques et font passer un petit moment sympathique. 

  • Tentative d’épuisement d’un lieu parisien – Georges Perec

    9782267019599_1.jpgPublié en 1975, tentative d’épuisement d’un lieu parisien, est un ouvrage qui s’inscrit parfaitement dans la logique de l’OULIPO (ouvroir de littérature potentielle), le mouvement littéraire dont faisait partie Georges Perec. C’est une expérience tentée par l’auteur qui s’est assis pendant 3 jours d’affilée à différents moments de la journée à différents endroits de la place Saint Sulpice. L’objectif avoué était de saisir la vie quotidienne de cet endroit en notant tout ce qu’il perçoit. Soyons honnête, c’est un échec total, même s’il est possible de voir dans cette tentative quelque chose de l’essence de la vie, mode d’emploi qui sera lui un inégalé et impressionnant exercice littéraire. Je m’explique.

    Georges Perec a la manie des listes. Autant elles peuvent prendre sens dans certaines descriptions, autant elles sont en cohérence avec l’essence du livre comme dans les choses -lorsqu’elles révèlent le bête empilement des objets dans la logique consumériste – autant elles semblent tourner à vide dans tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Il n’y a dans cet ouvrage que des listes dont je ne suis pas convaincu par les récurrences, ni par les conclusions que l’on peut tirer de l’absence de récurrences. C’est tout simplement un empilement fastidieux et ennuyeux de mots. Oui, on se fait chier et on n’est pas convaincu.

    Les trop rares passages où Georges Perec s’exprime sur l’expérience qu’il est en train de mener ne suffisent pas à relever l’intérêt de l’entreprise. Ils auraient pu car il y avait matière. Seulement, aucun angle particulier n’a été choisi ou n’est exploité par Georges Perec et si propos il y a, il est dilué dans les interminables descriptions. L’idée est vaincue par sa réalisation. Non, il ne ressort pas grand-chose de tentative d’épuisement d’un lieu parisien qui n’épuise rien – hormis le lecteur - tellement il semble parcellaire - forcément -, biaisé dans sa tentative. Tant qu’à faire je recommande plutôt à chacun de se livrer à sa propre tentative d’épuisement d’un lieu, ni Saint Sulpice, ni forcément parisien.

    En un mot : dubitatif.

  • Notre héros défiguré – Yi Munyol

    46669041.jpgSuite à la disgrâce de son père, fonctionnaire ambitieux de Séoul muté à l’intérieur du pays, Han Pyongt’ae  se retrouve à l’âge de douze ans dans l’école d’une province rurale de Corée. Déclassement du père, humiliation également ressentie par le fils qui pense néanmoins pouvoir tirer un quelconque prestige de son passé dans la capitale. Que nenni. Ce que découvre Han Pyongt’ae, c’est un univers aux antipodes de celui qu’il fréquentait à Séoul. Par la faute d’un maître passif, les élèves sont en fait sous la férule du chef de classe, Om Sokdae.  Personnage charismatique, perspicace, doué d’une intelligence politique acérée, Om Sokdae, est l’ombre tutélaire qui plane sur cette classe, sur le livre de Yi Munyol. Il est le héros du titre du roman, une sorte de faux tyran éclairé, rien de moins qu’un big brother comme en connaissent malheureusement tous les peuples soumis à la dictature impitoyable d’un homme.

    C’est donc une formidable parabole que nous livre là Yi Munyol. Il faut voir en effet dans  Notre héros défiguré, une critique de la dictature, des régimes autoritaires et coercitifs et de leurs instigateurs. Une dénonciation qui s’inscrit dans le contexte historique d’une Corée marquée par les règnes plus ou moins féroces d’autocrates (de Synghman Rhee à Chun Doo-hwan en passant par Park Chung Hee). Une dénonciation qui élargit la réflexion sur la responsabilité de chaque individu, citoyen, dans cette situation. La lâcheté, le bénéfice de quelques faveurs, le conformisme de chacun constituent un terreau qui permet à la dictature de perdurer. La trajectoire que Yi Munyol fait suivre à Han Pyongt’ae est à ce titre symbolique : du rôle d’opposant à celui de favori, de la contestation à la résignation, voire à la satisfaction.  

    Ce texte de Yi Munyol a une vocation universelle au-delà de son contexte local.  Et c’est aussi possible grâce à la transposition à l’univers de l’école et de l’adolescence de l’univers dictatorial. Il est remarquable de voir comment l’auteur coréen réussit, à ne pas s’embourber dans le pathos, à s’affranchir de l’histoire tout en autorisant l’empathie nécessaire, en facilitant l’identification à son lecteur, sans transiger sur le dénudement de la mécanique de la dictature. Yi Munyol poursuit sa réflexion sur la chute du tyran et sur la suite de l’histoire. Il nous dit que la tentation du retour en arrière reste présente, que la liberté est un exercice périlleux, que la figure de celui qui nous a dominé est intériorisée, toujours menaçante.

    Notre héros défiguré ne doit pourtant pas être uniquement considéré sous cet aspect politique au point d’occulter les qualités littéraires de l’ouvrage. Difficile de lâcher le livre une fois en main en raison de l’habileté narrative, de la tension des situations qu’imposent Yi Munyol. Il arrive à faire baigner son lecteur dans l’ambiance de la dictature et de la terreur avec talent, à imposer ses personnages, comme l’omniprésent Om Sokdae. Le récit ne cède pas à la réflexion sur la dictature mais ne fait plus qu’un avec elle sous la plume racée de Yi Munyol.

    Brillant. A lire.