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  • Apex ou le cache blessure – Colson Whitehead

    langage,mots,esclavage,publicité,mémoireLe personnage principal d’Apex est un consultant en nomenclature. En clair, le métier de cet afro américain d’âge mûr est de trouver le nom le plus adéquat aux produits. Apex, c’est par ailleurs son fait de gloire : un pansement multiculturel avec plusieurs coloris de peau. C’est surtout le début d’une dégringolade dont la porte de sortie est peut-être la mission qu’il accepte en indépendant pour son ancienne boîte de consulting : arbitrer le choix du patronyme de la petite ville imaginaire de Winthrop. Doit-elle garder ce nom lié à son histoire, accepter de devenir New Prospera selon les désirs du nouveau magnat qui y règne ou être rebaptisée autrement ?

    Apex est un livre bien plus intéressant que ne pourrait le laisser penser ses intrigues peu sexy et une entrée en matière manquant de souffle. Il faut progresser dans le récit et survoler quelques trous d’air pour pénétrer complètement la profondeur des thématiques exploitées par Colson Whitehead avec un angle de vue peu commun. Le métier de conseiller en nomenclature permet à Colson Whitehead d’initier une réflexion sur le pouvoir des mots par rapport aux choses. Il n’est pas anodin de nommer les choses, comme l’avait perçu Camus qui affirmait que "mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde".

    Colson Whitehead penche sensiblement pour une réflexion sur le langage par rapport à la publicité et au commerce, se montrant très contemporain et aux prises avec notre monde dominé par l’économie et le business, lorsqu’il aborde notamment l’histoire personnelle de son personnage principal. Le destin tragico-comique de ce dernier en dit long sur la bouffonnerie de la publicité, la comédie du monde professionnel qui l’accompagne et une certaine médiocrité ambiante. La chute du personnage principal, intimement liée à sa réussite et à Apex, est un comble d’ironie parfaitement maîtrisée.

    Le livre est également axé sur le langage, la mémoire et l’histoire dans une dimension plus classique donc, lorsque le récit est recentré sur la mission de renommer ou non le village de Winthrop. L’histoire de la création de cette bourgade est déroulée, et avec elle quelque chose de l’Amérique profonde. Celle d’hier et celle d’aujourd’hui. L’Amérique esclavagiste et l’Amérique prospère. La nomenclature n’est pas anodine, la mémoire de ce village cache un secret. Oui mais l’Amérique a toujours vénéré le succès, la modernité, alors pourquoi pas New Prospera comme patronyme ? Tout un symbole si comme Bergson nous croyons que "Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles".

    Les deux axes de la réflexion sur le langage s'entremêlent, renvoyant l'un à l'autre. Il est aussi question de mémoire et d'histoire lorsque la publicité s'empare du langage pour nous vendre un produit tout comme l'histoire de Winthrop est modifiée hier par un produit - le fil de fer barbelé - et la prospérité qui l'accompagne tout comme elle peut l'être aujourd'hui à l'heure de changer de nom. Tout cela fait écho à l'histoire personnelle du personnage principal qui est à un carrefour de son existence. Il peut tout reprendre comme avant, adhérer sans réserves à ce qu'il était, à l'époque et à ses valeurs ou entrevoir, essayer autre chose. Il est à un tournant tout comme la ville de Winthrop.

    Colson Whitehead n’est pas forcément aussi drôle que le dit la quatrième de couverture, mais il est habile comme romancier. Sa manière d’aborder la question noire à travers le pansement multiculturel et l’histoire de la ville de Winthrop par exemple est un témoignage des parallèles, liens et jeux subtils qui lui ont permis de donner une réelle épaisseur à son roman. S’il manque un quelque chose de difficile à déterminer dans l’alchimie d'Apex pour en faire une pièce maîtresse, Il n’en demeure pas moins un livre intelligent, teinté d’ironie, construit avec talent et peu commun.

    A découvrir.

  • L’homme dans le labyrinthe – Robert Silverberg

    9782290332887.jpgMais qu’est ce qui a bien pu pousser Richard « Dick » Muller à se réfugier depuis neuf ans dans le terrifiant labyrinthe bâti et abandonné par une civilisation extraterrestre inconnue sur la planète Lemnos ? La mission conduite par l’ambitieux homme de pouvoir Charles Boardmann, vieille connaissance de Dick Muller, a-t-elle une chance d’atteindre le cœur du labyrinthe où se terre ce dernier et de l’en faire sortir ? Quelle est donc la raison impérieuse qui justifie un tel déploiement de moyens pour le seul Muller ? Le jeune Ned Rawlins sera-t-il à la hauteur du rôle que lui a attribué Charles Boardmann malgré sa naïveté et ses scrupules ?

    Robert Silverberg sait y faire en matière de suspens pour réussir à agripper son lecteur en attente des réponses aux questions évoquées ci-dessus. Malgré cela il y a plusieurs moments de flottement dans le livre. La découverte du labyrinthe et de ses pièges – une exploration minutieuse portée par la tension du risque mortel que l’on peut rapprocher de celle de Rendez vous avec Rama d’Arthur Clarke – n’est pas suffisante en soi. Même si l’expédition de Charles Boardmann pour atteindre Müller est riche de mésaventures. C’est divertissant par à coups, mais on est en droit d’attendre plus. Notons quand même que le livre perd en intensité, s’essouffle dès que le terrain de jeu s’éloigne du labyrinthe dans le dernier tiers du récit.

    Alors décevant, l’homme dans le labyrinthe ? Oui, très. Robert Silverberg dresse face à face des personnages assez caricaturaux, simplistes par moments. Il ne maîtrise pas forcément le jeu psychologique – finalement assez basique - qu’il met en scène. Il y avait clairement moyen d’aller plus loin avec ses personnages voire dans la trame de ses intrigues et des possibilités de ces dernières. Robert Silverberg aborde directement plusieurs thèmes comme une situation de premier contact, la survenue de mutations humaines, etc. mais sans forcément de brio. En fait l’impression générale laissée par le livre le rapproche par certains côtés de la SF moyenne de l’âge d’or, qui ne lésine pas sur les effets, les ficelles et les dialectiques assez grossières.

    Il y a pourtant une idée très intéressante dans ce livre, c’est celle du mal dont est victime Richard Müller, la misanthropie, l’exclusion qui en ont découlé, la fatalité qui veut que ce mal puisse finalement servir au plus grand nombre après avoir été une sorte de punition face à l’Ubris, l’ambition démesurée de ce personnage. Est-ce suffisant ? Assurément non.

    Je ne conseillerai pas la lecture de L’homme dans le labyrinthe à grand monde.

  • La place – Ch’oe Inhun

    198315_4682714.jpgPour qui s’intéresse à la littérature Coréenne, difficile de passer à côté de La place – Gwanjang en version originale – le roman de Choe Inhoun. Au-delà du symbole de la littérature de la division, La place est un roman troublant qui mérite vraiment audience par le questionnement profond d’un individu en quête de sens, de plénitude, de vérité ou tout simplement à la recherche de sa place.

    La place de Myôngjun est – elle du côté de Pyongyang ou de Séoul ? C’est une des interrogations fondamentales placées au cœur du livre. Etudiant en philosophie, le jeune Myôngjun vomit, dans la première partie du livre, une Corée du Sud réactionnaire et pressée dans les bras d’un capitalisme dont il saisit le néant eschatologique et l’incapacité à faire pleinement sens tout seul. Sa place serait donc en Corée du Nord ? C’est ce qu’il a l’occasion de découvrir suite à des brutalités policières liées au fait que son père est un communiste vivant en Corée du Nord. Seulement, une fois échappé de l’autre côté du 38me parallèle, Myôngjun se retrouve confronté à un communisme corrompu auquel il n’adhère pas plus. Quelle autre voie qu’une terre neutre, un endroit ou ne plus être étranger, cette possibilité qui est offerte à certains combattants prisonniers à la fin de la guerre de Corée ? Peut-être celle que choisit finalement Myôngjun.

    Ce dernier est un personnage charismatique, tourmenté par le drame d’un pays qui embrasse son histoire personnelle et épouse d’abyssales interrogations intimes. Myôngjun est un enfant de la séparation,  de l’exil et du déracinement, le cul entre deux chaises – pour être trivial. Il est abandonné par son communiste de père parti chercher fortune au nord, il vit au Sud, accueilli par une famille amie qu’il risque de compromettre lorsque ses ennuis débutent. Englué dans une quête de sens alimentée par une sensibilité exacerbée, le jeune homme vit un exil intérieur, navigant entre les deux idéologies ennemies, lorgnant vers le cynisme et le nihilisme, toujours désenchanté.

    Myôngjun est aussi un héros romantique car la seule alternative qui se dessine devant lui pour échapper à son destin et à l’opposition capitalisme/communisme, n’est rien d’autre que l’amour. C’est peut-être là cette place lumineuse, cet endroit où il peut se tenir hors de l’aliénation et dépasser son mal être profond, taire ses interrogations. C’est la place qu’il cherche sans doute et qui n’échappera pas à la désillusion. Celle d’abord d’un premier échec avec Yunae, sa première tentative d’amour en Corée du Sud, vaine et ratée. Celle ensuite avec la danseuse Unhye, amour véritable et profond qui subit les coups de l’ambition de la danseuse, puis de la guerre de Corée. L’histoire et les logiques des deux pays ne laissent pas à Myôngjun l’opportunité de se réaliser dans la place qu’il a trouvée, celle de l’amour. Au point de le rendre cruel, lorsqu’il se jette dans la guerre, mais surtout désillusionné, brisé, vaincu à la fin.

    La place est un roman dense et profond qui touche par la noirceur et le pessimisme qui l’irriguent. Le tragique est au cœur de l’œuvre, dans l’Histoire et ses gros sabots, dans la quête de sens de son personnage principal. Il y a des passages d’une poésie qui exhale la dureté, la lucidité, la perte de repères et la mélancolie. Ils font de La place, une œuvre marquante. Tellement Coréenne, tellement humaine.

    A lire.