Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Le poète – Yi Munyol

    9782742734214.jpgAprès, Notre héros défiguré, Le poète est le deuxième livre de Yi Munyol que je lis et il confirme la formidable impression que j’ai eue à la lecture de l’ouvrage précédent de cet auteur Coréen. Yi Munyol est un auteur de grand talent et Le poète, un bijou à découvrir.

    Le poète, c’est d’abord la biographie fictive de Kim Byongyon alias Kim Sakkat, mythique poète vagabond Coréen du XIXème siècle. Yi Munyol se livre ainsi à un exercice d’inventivité autour d’une éminente figure sur laquelle finalement peu d’éléments biographiques et de ses écrits subsistent. L’auteur Coréen tisse donc un corps à cette légende en démontrant son art de la narration. C’est une trajectoire passionnante qu’il dessine, à coups de chapitres incisifs qui articulent la légende autour d’épisodes décisifs de la vie de Kim Sakkat.

    La disgrâce de la famille du poète est à l’origine d’un chemin qui s’avèrera détourné de ses sillons initiaux. Son grand père, coupable de pactiser avec une rébellion, jette l’opprobre sur la famille pour trois générations. Ce péché initial est décrit avec une réelle virtuosité par Yi Munyol, montrant l’impact sur la vie du poète qui en sera transformée. Que de péripéties pour une famille déchue, condamnée à la fuite, à la cachette et à la déchéance, marquée d’un vil sceau. Il y a quelque chose de profondément tragique dans le destin de cette famille effondrée, défigurée, qui ne cessera de rêver à sa splendeur perdue. La reconquête de l’honneur constituera un mirage auquel Kim Sakkat donnera de longues années de son existence. Les pages de Yi Munyol sur le frère de Kim Sakkat et sa mère sont marquées d’une amertume quasiment tangible quant à la possibilité de faire marcher l’ascenseur social.

    Yi Munyol dresse un portrait de la Corée traditionnelle à travers le destin du poète de légende. Celui-ci est marqué par le poids du contrôle social dans une société extrêmement codifiée, profondément confucéenne jusqu’à la fin du XXème siècle et encore aujourd’hui. En choisissant sa survie – et celle de sa famille – face aux rebelles, le grand père renonce à la fidélité au roi qui est un des 2 piliers de la société coréenne. Ironiquement, Kim Sakkat ébranlera l’autre pilier qui est la piété filiale en reniant son grand père dans l’un des poèmes qui a fait sa gloire et qu’il a composé pour remporter un concours de poésie. C’est un épisode parfaitement maîtrisé par Yi Munyol et qui ne débouche que sur la honte et le remords symbolisés par une scène marquante entre Kim Sakkat et un autre poète qui le conspue. L’impossibilité de reconquérir son statut malgré ses efforts à l’étude à cause de la faute de son grand père et en raison d’une société clanique et aristocratique peu méritocratique pousse progressivement le poète vers le vagabondage. Quelle autre possibilité pour Kim Sakkat que la déviance ? C’est elle qui va forger sa poésie et sa légende.

    A travers errances, renoncements, rechutes à la recherche du paradis perdu, Kim Sakkat voit sa poésie évoluer. Il part de sa parfaite maîtrise de l’art poétique formel du lettré de cour pour briser les codes et conventions de la poésie et s’émanciper. Marquée par son parcours, sa poésie s’approche de l’art populaire en s’ancrant dans une réalité prosaïque avant de s’exalter et de s’engouffrer un peu malgré lui dans l’engagement et dans une logique utilitariste au service d’une propagande. Ce n’est qu’au bout du chemin qu’elle atteindra sa plénitude, une sorte d’idéal utopique poétique portée par Yi Munyol à travers des images d’une force et d’un attrait réels dans les derniers chapitres.

    C’est là le thème central du livre de Yi Munyol. La force, l’intensité, le pouvoir de la poésie pure issue de la contemplation et de l’introspection. Un idéal qui est déjà exposé au milieu du livre lors de la symbolique rencontre entre Kim Sakkat et le Vieillard ivre dans ce qui constitue un des pinacles du livre. L'importance et la valeur que l'auteur accorde ainsi à la poésie est à méditer à une époque ou celle-ci a pratiquement disparu - du circuit littéraire en tout cas.

    Parmi les autres regards que l’on peut porter sur Le poète, l’un concerne le parallélisme de l’œuvre avec la vie de Yi Munyol. Cette lecture est favorisée dès la préface qui nous informe que le père de l’écrivain a choisi dès 1951 de rejoindre la Corée du Nord et l’idéal communiste. Un choix qui a pesé sur la vie de Yi Munyol, en faisant une sorte d’exilé intérieur en Corée du Sud, subissant un sentiment à rapprocher de la honte jetée sur Kim Sakkat par les actes de son grand-père. Une autre lecture peu orthodoxe s’attardera sur la réflexion de Yi Munyol sur les rébellions et leurs idéaux politiques, leurs fondements et accomplissements.

    Le poète est aussi une quête identitaire mené par Kim Sakkat sur ce grand-père qui est à l’origine de sa perte et qu’il n’a pas vraiment connu. Qui était-il et pourquoi a-t-il pris le risque de perdre son honneur et celui de sa famille ? Couard ou visionnaire, héros ? Durant toute son existence, tout l’ouvrage, le poète hésite à condamner définitivement les actes de son parent, emmené par là même à réfléchir sur les raisons des rébellions dans la société Coréenne.

    Le poète est une œuvre, riche, multiple, avec des accents épiques, des passages mémorables qui consacre une vision idéale de la poésie comme force immanente et démontre le talent de Yi Munyol.

    A lire.

  • Les africains, histoire d’un continent – John Iliffe

    9782081220591.jpgAvec cette somme, grande est l’ambition de John Iliffe qui se propose de jeter un regard en arrière sur l’histoire des africains et donc d’embrasser plusieurs millénaires dans une saga qui s’avère être une synthèse originale et un intéressant outil d’introduction et de vulgarisation.

    Le réel intérêt de cet ouvrage est de dessiner des permanences dans l’histoire africaine à partir de problématiques dont l’importance n’a pas toujours l’écho mérité lorsque l’on aborde l’histoire de l’Afrique. A ce titre, l’importance de la question démographique dans l’ouvrage est à relever. Pour John Iliffe, l’histoire de l’Afrique est en partie façonnée par une situation de sous peuplement qui prévaut quasiment jusqu’aux indépendances. La dynamique est la constitution de groupes, de sociétés et de cultures qui arrivent à relever le défi de la survie alimentaire dans un espace étiré et un environnement très hostile de surcroît (maladies endémiques, obstacles naturels). Il y a quelque chose d’ironique dans le fait que l’explosion démographique qui survient après les indépendances constitue une situation inverse et tout autant une entrave au développement du continent et un défi majeur à relever.

    John Iliffe offre donc une relecture thématique de l’histoire du continent. Les évènements historiques sont donc intégrés dans la description des processus de longs cours (mouvements migratoires, changements et transferts technologiques, transition démographique, etc.) qui ont façonné l’Afrique et apporté les réponses à ses problématiques. C’est sans doute là aussi, la principale faiblesse de l’ouvrage, notamment pour les personnes qui n’ont pas une connaissance minimale de l’histoire de l’Afrique. John Iliffe n’est pas centré sur les faits et les évènements et il est assez difficile pour les lecteurs d’arriver à reconstituer un récit évènementiel classique qui donnerait une visibilité plus claire à travers le temps et l’espace de l’histoire du continent. En peu de mots, on est parfois embrouillés et les repères sont parfois flous même si des évènements et des périodes majeures tels l’Egypte antique, les empires précoloniaux, la traite atlantique, la colonisation, l’apartheid, les indépendances, les plans d’ajustement structurel etc. sont bien entendus abordés.

    L’ouvrage de John Iliffe n’en demeure pas moins une porte d’entrée à conseiller à ceux que la trajectoire du continent intéresse. Cartes et frises chronologiques sont quand même recommandées en appoint.

  • Les noces sacrées (Les dieux du Kouroulamini) – Seydou Badian

    noces_sacrees.jpgQue sont donc venus faire Monsieur Besnier et sa fiancée Mlle Beaune dans ce dispensaire au fin fond de l’Afrique ? Qu’attendent-ils du docteur, seul Africain admis au cercle des blancs dans cette circonscription ? S’ils ont fait un si long chemin depuis l’Europe, c’est parce qu’ils souhaitent qu’avec l’aide du docteur, Monsieur Besnier soit délivré de l’emprise de N’tomo. Qui ça ? N’tomo, le grand masque que Besnier s’est procuré lors de son précédent passage en Afrique en tant que chef de subdivision à la compagnie des grands travaux. Il se trouve en effet, que le pauvre blanc n’a plus la paix de l’esprit depuis qu’il a fait sien ce masque sacré. Problème, le docteur, à qui Monsieur Besnier et Mlle Beaune s’en remettent, est en bisbille avec sa culture, ses traditions.

    Noces sacrées est un livre engagé. Avec cette œuvre, Seydou Badian entreprend clairement de réhabiliter une certaine identité africaine et de valoriser des cultures, des coutumes, des croyances ancestrales, qui ont immensément souffert face à la colonisation et au caractère prosaïque de la modernité technologique. N’tomo, quelque part, punit l’occident en tourmentant monsieur Besnier et permet à l’Afrique de prendre une revanche sur l’histoire. C’est une intention louable de la part de Seydou Badian et cela ne peut évidemment lui être reproché. Seulement, il se trouve que les bonnes intentions ne suffisent pas et que Noces sacrées est malheureusement un récit handicapé par bien des faiblesses.

    Ainsi que déjà noté à la lecture de Sous l’orage, le style de Seydou Badian n’est pas des plus marquants. Il est plutôt plat malgré une indéniable richesse lexicale et une maîtrise formelle de la langue. L’auteur malien n’arrive pas à subjuguer son récit par sa langue pas plus que par sa construction romanesque. En effet, Noces sacrées s’avère être d’un simplisme relatif. Les personnages sont plutôt de caractères uniformes et binaires. Ils ne semblent que servir les oppositions d’idées que développe Seydou Badian. Une impression de naïveté de certaines situations et réactions découle de tout ceci – le béguin entre le docteur et Mlle Beaune est quasi ridicule dans sa mise en scène - et pénalise fortement l’œuvre. Ce d’autant plus que les rebondissements apportés à l’intrigue dans le final peuvent apparaître un tantinet artificiels.

    L’intérêt de Noces sacrées réside surtout dans la description d’une mythologie articulée autour du masque N’tomo. C’est une immersion nourrie de la réflexion de l’auteur, par le biais de ses personnages, sur des thèmes classiques de la littérature africaine des indépendances comme l’acculturation, l’identité, l’administration et la société coloniale, la pénétration de la religion catholique ou encore le conflit entre modernité et tradition.

    Noces sacrées est une déception, surtout au regard de la réputation de l’œuvre et de l’auteur. Une œuvre qui peine à convaincre sur le plan littéraire et qui souffre d’un prosélytisme bien trop détectable.

    Moyen.