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  • Johnny chien méchant – Emmanuel Dongala

    9782268067308FS.gifVoilà un moment que je souhaitais lire Johnny chien méchant, titre figurant quelque part au milieu de mon interminable pile à lire. Non seulement en raison de son sujet, les enfants soldats, mais aussi parce que je souhaitais une autre « rencontre » avec Emmanuel Dongala. J’étais vraiment resté sur ma faim, il y a quelque années de cela, avec le pourtant prometteur un fusil dans la main et un poème dans la poche – génie du titre… - sans renoncer à explorer l’œuvre du renommé écrivain congolais. On verra ce qu’il en sera de photo de groupe au bord du fleuve que je compte lire également, mais je dois dire déjà que Johnny chien méchant n’a pas totalement réussi à me convaincre.

    Johnny chien méchant, c’est un de ces enfants-soldats qui peuplent les guerres africaines, plus particulièrement depuis les années 90. Johnny sévit au Congo dans une de ces guerres dont le contexte est vaguement défini par Emmanuel Dongala – peu importe en fait - si ce n’est pour stigmatiser leur absurdité – les Mayi Dogo contre les Dogo Mayi... Johnny vole, viole, tue, torture plus vite que son ombre, instrument de terreur aux mains de ceux qui luttent pour le pouvoir. La description des exactions commises par Johnny est effrayante. Vraiment. Le lecteur est rapidement et intensément plongé dans le champ de ruines que laissent derrière eux ces machines de guerre.

    C’est une des réussites du roman d’Emmanuel Dongala. Tout comme son parti pris de faire de Johnny un imbécile complexé qui se prend pour un intellectuel alors qu’il n’a que quelques années d’école primaire - plus que ses comparses, certes – et des notions plus qu’embrouillées des soubresauts politiques et conflits internationaux.  Emmanuel Dongala expose ainsi la bêtise de ces enfants confrontés à la mondialisation culturelle du néant et de la violence – Rambo, ninjas, tchétchènes etc. – à qui on offre la possibilité de se livrer à toutes leurs pulsions hors de tout cadre éducationnel et contrôle social.

    L’auteur congolais a choisi d’élaborer un roman duophonique puisqu’en alternance régulière avec les chapitres sur Johnny, l’occasion est donnée au lecteur de suivre Laokolé. Pendant opposé de Johnny chien méchant, cette jeune fille est un parangon de vertu. Brillante, bien élevée, courageuse, elle est d’un dévouement qui laisse sans voix. Elle permet aussi d’aborder les aventures du point de vue des victimes. Rien ne lui est épargné. Je passe sur son cas personnel pour citer en vrac la mort, la mutilation, la torture des proches, la destruction, l’abandon de quasiment toutes possessions matérielles, la fuite permanente pour échapper aux exactions, la peur, la faim, la foule, l'abîme d’une situation qui semble sans issue, sans espoir. Johnny et Laokolé, deux trajectoires qui se croisent en permanence dans un ballet plutôt maîtrisé par Emmanuel Dongala.

    Mais alors qu’est ce qui ne va pas avec Johnny chien méchant malgré les éléments en sa faveur exposés ci-dessus ? Le manichéisme. Est-il possible de construire encore aujourd’hui des personnages aussi binaires ? Laokolé est si fatigante de perfection et de vertu, de candeur qu’on en finit par souhaiter qu’il lui arrive malheur… Tout blanc pour elle et tout noir pour Johnny qui ne bénéficie pas de plus de contrastes. La complexité n’est pas au rendez-vous avec les personnages et c’est dommage car Emmanuel Dongala a déjà choisi de s’affranchir d’un contexte précis et documenté qui leur donnerait plus de profondeur et enrichirait l’ouvrage. En plus, la structure narrative alternée semble renforcer ce côté simplissime et binaire.

    Difficile parfois d’échapper à l’impression d’entendre une interminable leçon de morale pour expliquer le bien et le mal, les méchants et les gentils… C’en est terrible et long à force.  Il y a une volonté didactique chez Emmanuel Dongala qui nuit peut-être à son œuvre – c’était déjà le cas dans un fusil dans la main et un poème dans la poche.  C’est peut-être elle qui lui fait perdre de la finesse et de la complexité dans ses situations comme dans son propos, même quand les questions qu’il souhaite aborder sont valides et intéressantes. Tel est ainsi le cas du rôle, du pouvoir et de l’action des occidentaux et des organisations humanitaires dans les conflits en Afrique Subsaharienne.

    Dernier point: la langue. Je n’ai rien contre le fait qu’Emmanuel Dongala ait choisit des points de vue internes pour Johnny et Laokolé, mais il est vrai que ce choix a généré chez moi l’attente de deux voix singulières. Si voix distinctes, il y a effectivement, le travail sur la langue n’arrive pas forcément à les faire coller à Johnny et à Laokolé. Il y a un trop grand décalage entre le vocabulaire, les personnalités, le contexte et les situations. Ces voix ne sont pas toujours Johnny et Laokolé mais racontent Johnny et Laokolé alors que le point de vue est interne. Ça peut paraître alambiqué ou seulement affaire de ressenti mais c’est essentiel. Il y a même des incohérences – notamment avec Johnny, entre sa voix et ce que l’on sait de lui, de son niveau scolaire par exemple. Sur ce plan là, et sur bien d’autres, le livre d’Emmanuel Dongala souffre beaucoup de la comparaison avec le formidable Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma.

  • Là-bas sans bruit tombe un pétale – Ch’oe Yun

    517D5R46B1L._SS500_.jpgLà-bas sans bruit tombe un pétale est un recueil de trois nouvelles composé de celle éponyme, d’Il surveille son père et d’avec cette neige grise et sale. Chacune de ces nouvelles a un rapport avec différents moments de l’histoire de la Corée du Sud sans que ceux-ci ne phagocytent les histoires individuelles que conte Ch’oe Yun. S’appuyant sur le contexte historique, l’auteur Coréen ouvre la voie vers les intérieurs tourmentés de ses personnages. Rongés de l’intérieur par les souvenirs, ils essaient de ne pas être complètement vaincus par la folie, la nostalgie, le ressentiment ou la colère. Pour les personnages principaux de ces trois nouvelles, ces moments historiques ont constitué des moments de rupture à partir desquels leurs vies n’ont plus été les mêmes. Comme leur pays, ils sont marqués et exposent leurs fêlures dans une atmosphère singulière. C’est avec poésie, finesse, tout en non-dits, en ellipses que Ch’oe Yun raconte subtilement ces histoires, ces personnages, nimbés d’un sentiment de perte, de chagrin, de chute, emportés dans un univers qui paraît hivernal, gris et triste. Un recueil à découvrir.

    Il surveille son père : Dans cette nouvelle, c’est la séparation des deux Corées qui est au centre de l’histoire du narrateur. Son père choisit de partir pour la Corée du Nord et laisse derrière lui sa femme, trois garçons dont le narrateur qui a à peine deux ans. Toute une vie à vivre en son absence, dans son souvenir entretenu par la mère, toute une vie à attendre un contact qui arrive bien trop tard, toute une vie à s’interroger. Que peut bien espérer le narrateur de cette rencontre après toutes ces années ? Il surveille son père ? Oui, il veut savoir qui est cet homme, il veut le pourquoi et bien d’autres choses. Entre incompréhension, rancune et réconciliation, la confrontation est une épreuve. Peut-être que le narrateur attend trop de cette rencontre. Peut-être lui manque-t-il juste un père.

    Là-bas sans bruit tombe un pétale : Un peu longue peut-être, cette nouvelle bouleversante raconte l’errance d’une jeune fille qui a sombré dans la folie après le choc de la mort de sa mère lors des évènements de Kwangju. Peu connu, cet évènement occupe une place importante dans la mémoire collective Coréenne. Le soulèvement populaire étudiant et syndical qui a eu lieu dans cette ville, contre le régime dictatorial en place, a été réprimé dans le sang en 1980. Mentalement effondrée, la jeune fille entame une descente aux enfers. Errant dans son esprit comme dans les contrées coréennes, elle n’est pas épargnée par le sort alors que des amis de son frère sont à sa recherche. Les procédés narratifs de Ch’oe Yun alternant les points de vue des personnes qui ont rencontré la jeune fille et celui de cette dernière sont intéressants. C’est une nouvelle dure empreinte d’une grande poésie.

    Avec cette neige grise et sale : Le contexte historique de cette nouvelle est moins précisément défini, faisant référence aux années de répression précédant l’ère démocratique et certainement au règne dictatorial de Park Chung Hee sans cibler d’instant précis. Ch’oe Yun met en scène une jeune provinciale un peu paumée, un peu désœuvrée, qui participe par hasard à la vie d’un groupuscule résistant. Ce court passage de son existence semble toujours l’habiter des années après. Comme un haut fait de gloire, un moment où sa vie a pris plus de sens. Pour autant, son rôle et la relation qu’elle a nouée avec l’un des responsables du groupe sont assez ténus et ambigus.  L’histoire est bien amenée, très intrigante et la peur du régime dans ces années-là bien rendue.  Un parfum de mystère demeure même si la nouvelle est moins intense et poétique que les deux premières. 

  • La séparation – Christopher Priest

    La-S-paration.jpgSaviez-vous que le 10 mai 1941, Rudolph Hess, haut-dignitaire nazi, considéré à un moment comme le dauphin du Führer, s’est envolé à bord d’un Messerschmitt en direction du Royaume-Uni dans l’intention de discuter des possibilités d’une paix entre le IIIème Reich et Albion ? Parachuté en catastrophe au-dessus de l’Ecosse, Hess est arrêté et emprisonné jusqu’au procès de Nuremberg durant lequel il est condamné à perpétuité pour complot et crime contre la paix. Il s’est finalement suicidé en 1987 après vingt années passées comme le dernier pensionnaire de la prison de Spandau. Alors, fou Hess comme accusé par Hitler à l’époque ? Initiative personnelle d’un romantique, d’un ambitieux ou d’un visionnaire ?

    Le premier pari réussi par Christopher Priest est celui de faire de la seconde guerre mondiale, le contexte de la séparation. Des jeux olympiques de Berlin de 1936 au Blitz sur le Royaume Uni, l’auteur anglais restitue quelque chose de l’ambiance qui a prévalu de la montée du nazisme jusqu’à l’apocalypse de la guerre totale de 39-45. Du roman ressortent des images saisissantes, une perception aigüe des  enjeux qui ont nourris ces moments clés, notamment en 36 et 41 : comment les jeux olympiques de Berlin constituaient une vitrine du fascisme triomphant d’Adolph Hitler, comment la question juive était déjà omniprésente, comment la population de Londres a subi de plein fouet le Blitz et a résisté, dans quelle mesure les frappes aériennes d’un côté comme de l’autre constituaient des boucheries aveugles, quelle a été l’importance du rôle de Winston Churchill, entre autres dans le moral de la nation, et bien sûr le mystère de l’arrivée de Rudolph Hess au Royaume-Uni.

    C’est à travers des personnages fouillés, tellement humains, que Christopher Priest appréhende ce morceau d’histoire. Les frères jumeaux Sawyer, au cœur du roman, sont le fondement d’une dualité qui ne cesse d’être brouillée et remise en question par l’auteur.  Alors que l’un est un pacifiste forcené dans la tradition familiale, objecteur de conscience au service de la croix rouge en tant qu’ambulancier pendant la guerre, l’autre est un pilote émérite au service de la RAF. C’est pourtant le premier qui est imprégné des questions politiques et qui rejette le nazisme dès les jeux olympiques de 1936 alors que le second apparaît plutôt éloigné de ces considérations. Trajectoires dissemblables et complexes qui ouvrent des réflexions sur la gémellité, se recoupent en raison du lien filial, de l’amour porté à la même femme, juive rescapée de Berlin, de profondes interrogations métaphysiques sur la nature de la guerre et surtout Rudolph Hess et sa tentative de traité entre l’Allemagne et le Royaume-Uni.

    La tentative de Rudolph Hess est un pivot du livre, à partir duquel Christopher Priest se lance avec maestria dans ce qui est plus qu’une uchronie. Et si en fait Rudolph Hess avait réussi ? La question brutalement posée par Christopher Priest est de taille : la paix à tout prix ? Quelle paix et quelles conséquences ? La formidable structure narrative du livre dépasse la simplicité d’une rupture historique à partir d’un instant T qui dessinerait une autre ligne du futur pour se lancer dans quelque chose de plus complexe et de plus intéressant sur le plan littéraire et celui de l’imaginaire. Assez rapidement, le lecteur croît comprendre la coexistence de deux univers, celui que nous connaissons qui a vu la défaite de l’Axe en 1945 et un autre qui a vu réussir la tentative de paix de Rudolph Hess. Dans les deux cas, l’un des frères jumeaux Sawyer se trouve confronté à Rudolph Hess et à sa proposition de paix et joue un rôle crucial dans la suite des évènements.

    Seulement voilà, folie, rêve, histoire, fictions, néant ? Tout s’emmêle et plus rien n’est vraiment clair. Mais où sont donc les lignes de démarcation ? Où ? La réalité est-elle celle que nous connaissons, l’autre qui a vu Rudolph Hess réussir ou autre chose ? Progressivement Christopher Priest construit un jeu de pistes et de miroirs qui fait du lecteur un jongleur de réalités. Un jeu pervers qui peut perdre le lecteur peu exigeant à coup de similitudes, de convergences, de ruptures et de renvois. A la fin de la séparation, le talent de Christopher Priest est manifeste. Brisant les codes de l’uchronie,  il a écrit un des chefs d’œuvre de la science-fiction. C’est tout simplement habile, sinueux, brillant, profond.  

    A lire.