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  • Loin de mon père – Véronique Tadjo

    pere-f1956.jpgNina doit retourner en Côte d’Ivoire, son père est décédé. Il ne s’agit pas seulement de funérailles, mais de retrouvailles. Avec son pays meurtri par la guerre, avec sa famille paternelle qui a décidé de tout gérer à sa façon, avec le fantôme de son père, pas vraiment conforme à l’image qu’elle se faisait de lui, avec elle-même, face à sa culture, à son passé.

    Tout au long du livre, le portrait de son père que se faisait Nina se fissure pour finalement voler en éclats et apparaître comme mensonger. Nina découvre que son père n’était pas celui qu’il croyait maintenant qu’il n’est plus là pour couvrir ses secrets. A chaque fois que Nina tombe sur un de ces secrets, qu’ils soient familiaux, financiers, professionnels, c’est comme un coup de massue dont elle a du mal  à s’en remettre. Véronique Tadjo ramène ainsi le lecteur à des interrogations profondes auxquelles chacun doit faire face. Qui sont vraiment nos parents ? Qui sont ces êtres que nous chérissons tant et que nous croyons si bien connaître ? Quel regard avons-nous le droit de jeter sur leurs existences ? Il y a toujours quelque chose de pourri dans le royaume de la famille…

    Les choses sont d’autant moins faciles pour Nina qu’elle est dans une problématique identitaire complexe. Ce qu’elle découvre sur son père la ramène forcément à sa mère disparue et à sa différence en tant que blanche vivant en Côte d’Ivoire. Il est ici question d’intégration, mais aussi de distanciation et de retour. Des questions qui touchent particulièrement une Nina métisse et vivant à l’étranger. Revenue au pays, la tentation de rester émerge, tout comme celle de ne plus complètement être chez soi. Aux prises avec sa famille paternelle, mais pas seulement, également avec un ancien amant ou des amis, elle réalise la difficulté du retour, la distance qu’elle a désormais avec ce monde, ses us et coutumes, ses logiques. Et si la solution, c’était l’éloignement définitif comme sa sœur Gabrielle ?

    Il y a une tonalité un peu mélancolique, un peu triste qui sied au contexte du livre. Au-delà des funérailles et des interrogations qui tenaillent Nina, il y a ces impressions sur un pays qui était encore en situation de partition et de guerre larvée à l’époque. Nina revient dans une Côte d’Ivoire qu’elle décrit abîmée, à genoux, en proie à la corruption, à l’insécurité etc. Un pays que parfois elle ne reconnaît pas par rapport aux images qu’elle a dans la tête.

    Véronique Tadjo n’utilise pas d’artifices littéraires dans Loin de mon père – à peine des carnets de son père insérés, les mails échangés entre Nina et Gabrielle. Le récit est simple, sans fioritures, la langue effacée, ordinaire, l’ensemble est touchant, juste, avec de fortes interrogations. Loin de mon père est un bon livre même si on est tout de même un cran en dessous du formidable Reine Pokou, et d’à l’ombre d’Imana.

    J’aime bien les livres de Véronique Tadjo.

  • Le rêve du Celte – Mario Vargas Llosa

    poster_150946.jpgLorsque l’on commence le livre de Mario Vargas Llosa, Roger Casement est au soir de sa vie. Emprisonné, il attend un recours en grâce qui lui permettrait d’échapper à l’échafaud et qui ne viendra pas. C’est le fil rouge entre lesquels s’intercalent les chapitres sur l’existence de ce gentleman à la trajectoire originale.

    Le celte, c’est Roger Casement, que Mario Vargas Llosa sort des recoins obscurs de la grande histoire. Qu’a donc ce personnage de remarquable pour que le récent prix Nobel de littérature s’intéresse à lui ? C’est une figure humaniste, anticoloniale, antiimpérialiste iconoclaste. Irlandais de père protestant et de mère catholique, c’est en Afrique d’abord, puis en Amérique latine ensuite que Roger Casement va progressivement se forger une conscience de l’identité irlandaise, mieux une ambition, puis une action au service de l’indépendance de ce pays. Mario Vargas Llosa met en scène avec talent le cheminement singulier de cet homme qui dénonça, au service de la couronne britannique, les abus du système colonial au Congo, puis au Pérou.

    Voilà, chose admirable durant cette époque trouble et idéalisée des grands explorateurs de la fin du XIXème siècle et des grands entrepreneurs, à l’ère du capitalisme rapace émergeant, Roger Casement est un juste. Horrifié par le sort fait aux autochtones, il dénonce le moteur à bananes (Albert Londres), les méfaits des grandes puissances à l’heure du partage de l’Afrique. C’est avec la même énergie, au détriment de sa santé physique qu’il s’échine à faire la lumière sur l’exploitation éhontée des indiens dans la production de caoutchouc au Putumayo. Rien ne nous est épargné de la cruauté, des sévices, des systèmes pervers que découvre Roger Casement. Une des forces du roman de Mario Vargas Llosa, c’est d’ailleurs la richesse et la profondeur du contexte historique.

    Le romancier péruvien arrive à reconstituer un univers, peuplé de figures comme Joseph Conrad, habité par le souffle épique de l’aventure avec par exemple Henry Morton Stanley parti à la recherche de  David Livingstone, gangrené par l’omniprésent appât du gain avec entre autres la figure entrepreneuriale de Julio Cesar Arana. C’est un marigot historique peu ragoûtant dont Roger Casement sort avec le dégoût de l’oppression et la soif de justice et libertés pour tous les colonisés et opprimés. L’analogie avec l’Irlande alors sous la botte de l’Empire est le chemin tracé d’un destin tragique embarqué dans la lutte d’indépendance.

    Le roman devient crépusculaire quand Mario Vargas Llosa montre un Roger Casement de plus en plus radicalisé. Tout ce qu’il a vu sur les autres continents le pousse à ne pas accepter d’autres solutions que la voie armée pour ceux qui sont exploités et dominés. Son parcours est alors paradoxal. Tout en empruntant la voie d’une réappropriation culturelle (il apprend le gaélique, etc.), Roger Casement délaisse la couronne qu’il a servie toute sa vie, les voies légales, diplomatiques qu’il a utilisées avec un succès certes relatif au Congo et au Pérou, pour le chemin sinueux de la violence, de la trahison, de l’association à la belliqueuse Allemagne en pleine Grande guerre. L’insurrection irlandaise de la semaine de pâques qu’il rêvait en apothéose marquera le début de sa fin.

    C’est le portrait remarquable d’un humaniste tourmenté dans sa vie privée, par des instincts qui seront utilisés contre lui, que fait Mario Vargas Llosa dans le rêve du celte. C'est presqu’une entreprise de réhabilitaton. Avec savoir-faire, le romancier péruvien creuse des interrogations sur la domination de l’homme par l’homme, sur l’émancipation des peuples à travers le parcours et l’œuvre de Roger Casement.

    Maîtrisé, efficace, passionant. 

  • Journal intime d’un marchand de canons – Philippe Vasset

    9782213642833.jpgTout est vrai dans ce livre. Toutes les transactions marchandes concernant des armes stratégiques du genre missiles, sous-marins et systèmes de guidage associés. Tous les champions nationaux mondiaux de vente d’armes tels Dassault, Matra, Thalès, BAE systems ou autres. Tous les évènements et mouvements historiques qui ont pu générer du trafic d’armes sur tous les continents ces trente dernières années comme la guerre Iran-Irak, l’embargo visant le régime Sud-Africain de l’Apartheid. Tous les protagonistes ayant eu plus ou moins accès à une notoriété relative : les sulfureux Adnan Khashoggi, Marc Rich et consorts. Tout est donc vrai dans journal intime d’un marchand de canons ? Tout…sauf le héros qui lui est fictif. Encore que…ce dernier est un archétype reconstitué du marchand de canons.

    Impossible de ne pas penser à Lord of War, le film d’Andrew Niccol à la lecture de ce livre. Pourtant, Philippe Vasset se démarque un peu de l’œuvre cinématographique avec cette obsession de vérité qui fait du livre un objet littéraire non identifié assurément intrigant. Pour s’emparer de ces drôles de métier et de milieu, Philippe Vasset est quelque part entre l’enquête journalistique sérieuse, car rappelons le tout est vrai, la fiction historique, la chronique d’un milieu et la mise à nu d’un moi fictif. C’est original dans la forme comme l’était déjà Exemplaire de démonstration le précédent roman de Philippe Vasset.

    Au-delà de cet intérêt formel, il y a aussi le parti pris de s’éloigner d’une figure héroïque, fascinante et extraordinaire du vendeur d’armes, comme celle qu’Andrew Niccol dessine dans Lord of War - inspiré de trafiquants réels  dont le célèbre Viktor Bout. Le journal intime d’un marchand de canons s’ancre dans un ordinaire plus gris, plus banal, plus commun de ce qui constitue la cohorte des représentants commerciaux en armement. C’est une entreprise de démystification sur l’aspect mystérieux et aventureux de ce métier qu’offre Philippe Vasset.

    Etre vendeur d’armes, c’est surtout et avant tout être…vendeur -brochures, présentations, blabla commercial, etc. C’est un quotidien d’attente interminable dans des bâtiments officiels, dans des chambres d’hôtels, de patience avec des interlocuteurs pas forcément avenants ou au pouvoir de décision incertain, limité, de gribouillage de notes à l’impact généralement anodin ou trop indirect. On est loin de Gérard de Villiers et compagnie. Le contexte fantasmé autour de la vente d’armes existe néanmoins mais échappe toujours à notre narrateur, individu lambda qui ne fait que l’effleurer par moments.

    Le jeu romanesque est habile : le lecteur imagine la vie de vendeur d’armes qui n’est pas celle du narrateur mais celle à laquelle il aspire. Ce dernier lit des livres qui décrivent cette vie-là qu’il ne côtoie que de très très loin. Finalement, dans une démarche créatrice un peu folle, le narrateur tente de réécrire sa vie pour qu’elle corresponde le plus possible à cet idéal, fusionnant son imaginaire et celui du lecteur.

    Si une sensation de répétition un peu agaçante peut survenir à la longue, d’un théâtre international de ventes d’armes à un autre, si parfois l’impression d’une simple collection d’anecdotes sur ce milieu domine, le livre de Philippe Vasset n’en demeure pas moins intéressant car très bien documenté et avec un parti pris intelligent.

    OK.