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  • Exils – Nuruddin Farah

    exils-nuruddin-farah-L-1.jpegAprès des années d’exil, Jeebleh décide de revenir à Mogadiscio en Somalie. Qu’est-ce qui peut bien pousser cet homme à partir si loin de sa femme, de ses filles, de sa vie à New York pour se rendre dans le trou du cul du monde ? L’accident provoqué par un chauffeur de taxi new-yorkais d’origine somalienne ? Le désir de se recueillir sur la tombe de sa mère disparue en son absence ? La volonté de retrouver son ami Bilé qui a eu moins de chance que lui et qui est resté là-bas dans les geôles officielles puis dans l’anarchie qui règne depuis ? L’envie de connaître et de retrouver  Raasta la nièce de ce dernier, une enfant miracle kidnappée en compagnie de son amie Makka, la petite trisomique ? L’appel de la vengeance contre Caloosha, le frère de Bilé ? Un peu de tout ça en réalité. Et c’est ce qui fait d’Exils, un livre riche et dense.

    A la poursuite de tous ces objectifs, Jeebleh erre dans une Mogadiscio en ruines. Le portrait qui ressort de l’ancienne capitale de l’état défaillant de Somalie est sombre, apocalyptique, effrayant. Jeebleh découvre une ville plongée dans le chaos, livrée aux seigneurs de guerre et surtout à des bandes d’adolescents incontrôlables et sanguinaires. Il ne reste plus rien de ce que Jeebleh a connu, sinon des ruines, des décombres. Un monde s’est littéralement effondré pour faire place à une anarchie qui profite à quelques-uns et plonge tous les autres dans une spirale infernale de lutte pour la survie, de combats de clans, etc. Il règne dans Exils, une ambiance de fin du monde qui en fait sa spécificité.

    C’est une atmosphère singulière dans laquelle Nuruddin Farah installe un Jeebleh désarçonné et désorienté, un autre monde dans lequel évoluent selon leur propre logique des personnages qui traversent l’œuvre sans se départir de leur mystère. Pour Jeebleh, il s’agit d’évoluer parmi les avalanches sans n’être jamais sûr de savoir à qui il a affaire (Af Laawe, Seamus, Shanta, Caloosha). Dans cette ville fantôme, tout est incertain et les bruits courent sur ces drôles de personnages que croisent Jeebleh. Il n’y a plus d’innocents par ici et il y a des moments où le lecteur est aussi perdu et angoissé que Jeebleh dans un monde absurde, abscons, rongé par un passé qui ne passe pas. En arrière-plan, le lecteur peut entrevoir, le règne et la chute de Syad Barré, l’infortunée opération de paix « restore hope » de l’armée américaine (cf. La chute du faucon noir de Ridley Scott), etc.

    On peut regretter le dénouement un peu facile et précipité du livre. Comme si Nuruddin Farah ne savait pas comment clore certaines des quêtes de Bilé. On peut également rester de marbre vis-à-vis de la mystique déployée autour de Raasta l’enfant miracle ou déplorer quelques longueurs en rapport avec la disparition de cette dernière. Peut-être le livre aurait-il gagné à accorder une place plus importante à la vengeance de Jeebleh ou à la question de sa mère défunte ? Il faut tout de même reconnaître qu’Exils est doté d’une réelle puissance évocatrice concernant la Somalie. C’est un livre porté par sa galerie de personnages liés les uns aux autres par l’horreur et la mémoire. 

    Une œuvre à découvrir.

  • Anatomie d'un instant - Javier Cercas

    anatomie.jpgLe 23 février 1981, le congrès de députés espagnols à Madrid est pris d’assaut par des militaires avec à leur tête, le lieutenant-colonel Tejero. Le pronunciamento se passe au moment même où a lieu l’élection de Léopoldo Calvo Sotelo en remplacement d’Adolfo Suarez à la présidence du gouvernement espagnol. A peine quelques années après la mort du général Franco, la transition démocratique est mise à l’épreuve par ce coup de force.

    Le point de départ du livre, c’est la vidéo de la prise du congrès que tout le monde a pu voir ou peut désormais voir sur youtube. Javier Cercas analyse ces trente minutes filmées par un opérateur de la télévision espagnole pour attirer l’attention sur des gestes symboliques. En effet, sous l’injonction de la force armée, la quasi-totalité des députés courbe l’échine et se réfugie sous les pupitres de l’assemblée. Seuls 3 hommes affichent des attitudes différentes : le leader communiste Santiago Carrillo qui reste assis sur son siège dans les hauteurs de l’hémicycle, le vice-président du gouvernement le général  Manuel Gutiérrez Mellado qui refuse d’obéir et s’oppose aux gardes avant d’être difficilement maîtrisé et Adolfo Suarez le président du gouvernement qui vient en aide au général avant de s’asseoir à sa place dans une posture de défiance.

    Anatomie d’un instant est un livre passionnant. Fourmillant de détails jusqu’à l’excès, il est minutieux et analytique avec une grande ambition : démonter les rouages du coup d’état manqué mais aussi les mécaniques internes de ses protagonistes pour finalement raconter cette Espagne au carrefour de l’histoire, basculant presque au-dessus du vide cette nuit-là. Protéiforme, le livre se fait tour à tour biographies des différents et nombreux personnages, descriptions de moments historiques, récit épique de basses manœuvres putschistes, patchwork d’analyses politiques, supputations multiples et enfin récit personnel.

    Dans la première partie du livre, Javier Cercas analyse ce qu’il appelle le placenta du coup d’état. C’est une mise en situation de ce qu’était l’Espagne et le climat politique de l’époque. A peine remise de la mort de Franco, la démocratie est fragile et son instauration au pas de charge par Adolfo Suarez ébranle la vieille garde franquiste et l’appareil militaire. A l’aube du coup d’état du 23 février, l’atmosphère au sein du pays est irrespirable. Javier Cercas montre comment le corps militaire mais aussi le corps politique, tout comme les médias et même le peuple espagnol et le roi, secoués par l’instauration rapide de la démocratie, la crise des autonomies, une mauvaise situation économique, ont favorisé un climat putride appelant plus ou moins à un retour en arrière, à une démocratie « plus contrôlée » etc. Dans un pareil climat, les actions des généraux Armada, Milan et consorts en vue de la prise du pouvoir paraissaient presque naturelles et inévitables.

    Le choix des 3 figures centrales du livre permet de saisir quelque chose du tragique et du symbolique implicitement à l’œuvre au moment de la vidéo. Alors que le lieutenant-colonel Tejero s’empare du congrès, c’est une figure ancienne du franquisme qui résiste, le général Manuel Gutierrez Mellado. Comme pour dire que le Franquisme est fini, comme une résistance contre ses propres instincts les plus bas, comme un appel au respect de la hiérarchie militaire aussi. De l’autre côté de l’hémicycle, Santiago Carrillo, le leader communiste, grand résistant au franquisme affirme par son attitude, la rébellion et la résistance qui ont été toute sa vie. 45 ans plus tard, ces deux hommes se retrouvent dans un même élan de refus qui semble clore l’abîme ouvert dans l’Espagne, entre eux, depuis la prise du pouvoir par le front populaire en 1936 et la guerre civile avec les phalangistes.

    Et puis il y a Adolfo Suarez. L’homme par qui tout est arrivé : la démocratie, puis la chienlit qui justifie le coup d’état. Adolfo Suarez l’équilibriste, l’assoiffé de pouvoir, l’homme politique par excellence. Il est la figure centrale de tout le livre de Javier Cercas. Il est la porte d’entrée de l’auteur espagnol pour une réflexion sur le politique et la destinée. Comment Adolfo Suarez, ce laquais lèche-cul sans convictions mais habile et redoutable politique, symbole du franquisme a fini par être l’homme qui a parachevé la démocratie en Espagne et a décidé de résister à ce dernier coup de force et de se transformer en sorte de figure morale ? L’analogie que Javier Cercas fait entre Adolfo Suarez et le général Della Rovere du film de Roberto Rossellini est tout simplement brillante.

    Il faudrait plus que ces lignes pour dire la richesse du livre de Javier Cercas.  Anatomie d’un instant est un ouvrage dense, une obsession autour du 23 février 1981 qui accouche d’un livre passionnant, intelligent, bien construit qui ne laisse pas indifférent.

    Pièce maîtresse.