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  • L’origine de la violence – Fabrice Humbert

    lorigine-de-la-violence.jpgA l’occasion d’un voyage au camp de concentration de Buchenwald, un abîme s’ouvre sous les pieds du narrateur : là, sur une photo, un détenu dont la ressemblance avec son père le saisit pour ne plus le quitter. Qui peut bien être cet homme, ce David Wagner ? C’est le début d’une quête des origines qui tente d’apporter une réponse aux maux du présent et du narrateur. Et si c’était là l’origine de cette violence, de cette inquiétude, cette insatisfaction qu’il a en lui ? Un secret de famille, énorme, de ceux qui gangrènent les êtres, les cœurs et les familles jusqu’à la putréfaction totale, quand il n’est plus possible de rien cacher et que tout est déjà perdu.

    Le livre de Fabrice Humbert est assurément ambitieux et plutôt réussi. L’histoire de cette famille est tout simplement saisissante. Elle est riche de personnages atypiques et forts dont les ombres planent sur l’œuvre : une lignée d’hommes marqués par cette histoire qui court sur plusieurs générations. Que de ténèbres, de méandres pour une tragédie familiale progressivement dénouée pour révéler toute sa substance. Fabrice Humbert emprunte des chemins sinueux pour arriver à la vérité qui hante le narrateur, ce nœud gordien dans son passé. Il y a bien quelques longueurs mais c’est raconté avec un certain suspens et une narration parfois enlevée, qui convainquent le lecteur.

    L’ancrage du livre et de cette histoire familiale dans un contexte franco-allemand, avec en point d’orgue la seconde guerre mondiale etla Shoah, donne une richesse supplémentaire à l’ouvrage. Il est néanmoins entendu que le livre de Fabrice Humbert n’apporte pas grand-chose à tous ceux qui prendraient cette perspective historique comme principal angle d’attaque du livre. L’essentiel est ailleurs, même si on se départit difficilement du poids du nazisme et de tous ses corollaires à la lecture.  Même si on peut regretter la relative lourdeur et l’exploitation finalement limitée de l’histoire du narrateur français avec une allemande.

    Avec L’origine de la violence, Fabrice Humbert écrit un livre intelligent, profond qui interpelle sur le poids des héritages familiaux. Car, le plus important, comme l’indique le titre du livre, c’est la compréhension de soi du narrateur à travers la recherche de ses origines et l’exploration intime de cet entrelacs d’histoires uniques, dans le but de dépasser ses propres limites et contradictions, de vaincre peut-être ses démons.

    Intéressant et tortueux. 

  • Peste et Choléra – Patrick Deville

    peste-cholera.jpgYersinia Pestis. Voici ce qui reste pour les mémoires les plus méritantes d’Alexandre Yersin. Ce n’est pas complètement faire justice à un homme complexe, dont la destinée remarquable est l’objet du dernier livre de Patrick Deville. Après avoir couru sur les traces de l’ignoble William Walker en Amérique Latine, sur celle de Savorgnan de Brazza et des explorateurs en Afrique, puis d’Henri Mouhot aux alentours du Cambodge ? Patrick Deville s’attache à dessiner le portrait d’Alexandre Yersin et avec lui, celui de la naissance de la microbiologie et celui de l’Indochine.

     Impossible de ne pas être fasciné par la figure unique d’Alexandre Yersin. Médecin émérite, l’homme est un des membres les plus brillants de la bande à Pasteur qui bouleverse les sciences de la biologie et marque l’aube de la microbiologie à la fin du 19ème siècle. Alexandre Yersin n’a pas seulement découvert le bacille de la peste en 1894, mais aussi  la toxine diphtérique bien avant cela en 1886, à seulement 26 ans. Sa destinée aurait certainement été autre et peut-être moins passionnante ou plus glorieuse qui sait, s’il n’avait décidé après avoir vu la mer de devenir explorateur. C’est ainsi qu’entre 1891 et 1894, il mène des expéditions dans l’Asie française du Sud-Est : l’Indochine, Annam,la Cochinchine.

    Patrick Deville explore jusque dans les moindres recoins une vie hors des sentiers battus et une personnalité hors-normes. Alexandre Yersin, c’est le génie qui ne cherche pas spécialement la lumière et les honneurs mais qui sait en profiter et les utiliser. C’est le scientifique qui par ennui ou par dilettantisme finit par s’éparpiller dans l’acquisition autodidacte d’un savoir multiple, protéiforme plutôt que d’aller au bout d’une recherche spécialisée.  C’est le brillant esprit qui n’a que faire des choses matérielles et qui pourtant finit par être riche en devenant un immense producteur d’hévéa et en créant son propre petit empire, son propre monde, dans son paradis de Nha Trang, son utopie.

    Si Patrick Deville frôle parfois l’hagiographie, contrairement au sort réservé aux personnages de ses livres précédents, il n’en demeure pas moins que son livre et ce portrait restent fascinants. Ce n’est pas une biographie, c’est comme les ouvrages précédents, une porte ouverte sur l’histoire telle qu’on aimerait qu’elle soit toujours racontée. Comme une formidable aventure, comme un roman épatant qui s’écrit dans un nœud inextricable de coïncidences, de hasards, d’interactions humaines, dans l’inexorable marche en avant et le vacarme de la grande Histoire, depuis la défaite de 1870 jusqu’à celle de 1940. C’est tout simplement passionnant, alerte, écrit sur un ton léger, joueur, avec une réelle maîtrise du sujet.

    A force de naviguer dans le 19ème siècle, sur les 4 continents, Patrick Deville arrive avec un savoir-faire désormais évident – et un peu visible – à établir des parallèles entre les hommes, à dresser des ponts entre leurs histoires, à démêler les fils de l’histoire. Il faut savourer la manière dont il raconte Pasteur et sa descendance scientifique et jouir des clins d’œil qu’il fait à ses ouvrages précédents, évoquant le contexte d’un monde en pleine ébullition qui voit les explorateurs, les conquérants, les génies et les fous émerger partout. On voit passer plus ou moins régulièrement en fond, d’immenses figures comme Arthur Rimbaud, Céline, Stanley ou encore d’autres moins  évidentes comme Auguste Pavie, Paul Doumer ou Emile Roux

    On peut regretter que la structure du livre soit un peu moins complexe que celle des ouvrages précédents de Patrick Deville. Ce dernier a décidé de s’effacer presque complètement de son œuvre cette fois-ci. Son fantôme du futur et les références à l’époque actuelle ne remplacent pas les structures narratives, parfois alambiquées comme dans Pura Vida ou inspirées comme dans Equatoria. Malgré tout, Peste et Choléra semble promis à une flopée de prix en cette rentrée littéraire 2012 et ce n’est que justice, au moins pour ce qui est quasiment une tétralogie et une œuvre remarquable, quelque part entre la littérature de voyage, la biographie, l’exercice de style et l’Histoire

  • La liste de mes envies - Grégoire Delacourt

    9782709638180.jpgVous ne connaissez pas Jocelyne ? Jocelyne, c’est cette bonne femme d’Arras qui gagne par hasard au loto un peu plus de 18 millions d’euros. Elle ne joue jamais Jocelyne, non, pas comme ces crétines de sœurs vieilles filles qui ne peuvent se séparer et qui sont ce qui se rapprochent le plus des meilleures amies pour elle.  Après que ces dernières aient lourdement insisté, Jocelyne accepte de jouer une fois, mais alors une seule fois. Et là, paf 18 millions d’euros ! Saloperie de destin. 18 millions d’euros ! Vous vous rendez compte ? Non ? Ben, elle non plus.

    Tout cet argent, ça la trouble, ça la fait douter, Jo, et du coup elle ne dit rien à personne, ne change rien à sa vie. Pourtant ce n’est pas comme si elle n’avait pas une vie de merde,  Jo. Excusez-moi pour la trivialité, mais c’est la vérité. Jo a une sacrée vie de merde. Au mieux dans la moyenne, pour ne pas dire moche, enveloppée pour manier l’euphémisme, elle pourrait filer chez un esthète du bistouri. Oui mais non. On peut la comprendre, pas le physique. Pas assez noble. Alors elle pourrait en faire vraiment quelque chose de sa petite mercerie pourrie qui fonctionne tant bien que mal. Oui mais non. Les investissements directs c’est pour les chinois. Il faut aller à l’essentiel, la famille !

    Pourquoi pas se dit Jocelyne. Aider ses deux enfants qui sont maintenant loin du foyer familial. Oui, éventuellement financer les films de sa fille, qui a l’air, ceci dit, d’une demi-demeurée shootée ou alors sauver la mise de son inconscient de garçon parti se débrouiller dans le sud avec sa copine. Eux peut-être, oui, mais pas Jocelyn. Non, pas son mari (oui, oui il s'appelle Jocelyn...), pas cet ouvrier un peu fruste qui rêve d’argent pour s’offrir une grosse voiture et une femme plus jeune. Non, pas ce salaud qu’elle aime mais qui lui en a fait voir des vertes et des pas mûres, surtout après la mort à la naissance de leur troisième enfant. A tel point qu’elle a failli prendre un amant. Oui, à ce point !

    Il faut comprendre cette pauvre Jocelyne, mais peut-être pas au point d’accepter qu’elle passe son temps à écrire de stupides listes d’envies guimauves au lieu d’aller encaisser son chèque qu’elle garde au fond de sa chaussure comme une imbécile. On en vient presqu’à être heureux que son mari finisse par le lui voler pour vivre ses rêves. Presque, parce que ce crétin n’arrive évidemment à rien faire de correct avec tout cet argent. Et ouais, dure la vie sans Jocelyne pour lui. Dur et cruel le monde pour lui qui ne se heurte qu’au toc, au fade, au vénal et au superficiel. Et oui, que c’est triste pour lui d’être millionnaire. Et s’il rendait l’argent à Jocelyne ? S’il tentait un come-back auprès d’elle ? Et non coco, ce n’est pas aussi facile, il y a une justice sur terre et elle va finir heureuse alors que ton unique lot sera la solitude.

    Tout ça pour dire quoi ? Que l’argent ne fait pas le bonheur évidemment. Et si je me suis permis d’en dire trop sur l’intrigue, d’adopter ce ton moqueur, c’est pour souligner l’assommante morale à deux balles qui est permanente dans ce livre. Tout ça pour ça. Il faut vraiment arriver à supporter tout au long des pages ces personnages caricaturaux, inintéressants et sans aspérités qui n’ont que cette leçon d’une banalité affligeante comme finalité et profondeur. « Si l’argent ne fait pas le bonheur, rendez-le » dixit Jules Renard.

    Il n’y a pas grand-chose à dire sur l’écriture transparente, le style inexistant si ce n’est que Grégoire Delacourt ne se départit à aucun moment d’une tonalité guimauve, sirupeuse et d’une avalanche de bons sentiments qui écoeurent. Tout est prévisible, se voit à des kilomètres dans ce roman peu  subtil qui enfile les clichés avec beaucoup de sérieux.

    Consternant.