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  • La famille de Pascal Duarte – Camille José Cela

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    Qui est Pascal Duarte ? Un pauvre hère au destin funeste et un criminel sans pitié dont le manuscrit écrit depuis la prison, où il attend la peine capitale, constitue l’essentiel de ce livre. Comment en est-il arrivé là ? C’est ce qu’essaie d’expliquer Pascal Duarte en racontant sa vie. Il ne s’agit pas ici d’émouvoir, de toucher, ni même de convaincre. Le récit de Camille José Cela est d’un réalisme cru et violent, frisant le glauque dans une accumulation implacable de faits divers et de personnages déclassés, frustes, en marge de la société.

    Pascal Duarte est issu d’une famille paysanne et pauvre du Sud de l’Espagne de l’entre-deux guerres. C’est peu de dire que le contexte n’est pas favorable à son épanouissement. Son père et sa mère, sans le sou, portés sur la bouteille, ont la dispute facile et bien souvent les coups du paternel pleuvent sur presque tout ce qui bouge. C’est un univers usé, ranci, aigre que ne sauvent, ni une sœur cadette vicieuse qui n’hésite pas à fuguer ou à s’adonner à la prostitution, ni un frère cadet débile, vite retourné à la poussière.

    Même lorsque des portes de sortie de cet univers sordide s’offrent à Pascal, sous la forme de l’amour de Lola, d’une autre ou lors d’une brève excursion hors de son environnement putride, il semble voué à subir une cascade de malheurs dont il n’est pas toujours responsable, même s’il ne fait rien pour que les choses évoluent dans le bon sens. Camille José Cela fait le portrait d’un homme habité par la violence. Tapie en lui, celle-ci ne demande qu’à exploser dans des accès incontrôlables. C’est un homme limité intellectuellement, qui semble dominé par ses pulsions, mais qui est en même temps dans une certaine distance avec les évènements.

    Pascal Duarte apparaît par moments comme une personne qui ne comprend pas, ne saisit pas ce qui lui arrive et qui est indifférent quasiment au monde extérieur et englué dans une existence sans échappatoire. D’une certaine façon, Camille José Cela le rapproche du monstre. C’est une perception qui est renforcée par l’écriture froide, distanciée, qui contraste avec la violence, la brutalité des évènements.

    La famille de Pascal Duarte est un livre aride, sec, à l’image du décor de l’Espagne du sud qu’il décrit, abrutie par la chaleur et la pauvreté, misérable. C’est un livre empli d’une tension, sourde, latente, qui habite ses personnages abîmés, et explose dans des scènes marquantes. La tragique destinée de Pascal Duarte le criminel, est effarante et symbolique du trémendisme, courant esthétique littéraire espagnol du milieu du XXème siècle.

    Bon.

  • Passage des larmes - Abdourahman A. Waberi

    abdourahmanwaberi.jpgC’est l’histoire d’un retour au pays natal. Celui de Djibril revenu de Montréal à Djibouti pour une mission professionnelle circonscrite à une semaine. Circonstances particulières pour cet homme qui a fui son pays, il y a une dizaine d’années, à l’approche de la vingtaine, abandonnant à jamais sa terre, sa famille et surtout son frère jumeau cadet de vingt minutes. Drôle de retour que celui d’un homme qui est parti parce qu’il ne trouvait pas sa place, ni l’affection des siens chez lui et qui s’est épanoui ailleurs, distant du sentiment d’exil, de l’obsession du retour qui sont le lot commun de ceux qui sont loin de chez eux. Djibril veut croire qu’il peut juste remplir sa mission et puis repartir comme si de rien n’était, mais là-bas tout se sait vite et rapidement les gens viennent à sa rencontre, sauf son frère.

    L’angle d’attaque choisi par Abdourahman A. Waberi est plutôt intéressant mais son roman pêche par plusieurs défauts. Il y a d’abord cette mission de renseignement qui occupe une partie du livre. Ce n’est qu’un écran de fumée. Elle est bien trop floue, bien trop artificielle pour satisfaire le lecteur. Et les tentatives pour la raccrocher à l’histoire de Djibril ou celle de son frère sont assez bancales. Ensuite, Abdourahman A. Waberi aborde plusieurs sujets comme l’histoire de Djibouti, l’extrémisme musulman, le terrorisme ou des évènements méconnus comme le départ des juifs de Djibouti, mais d’une façon relativement superficielle, anecdotique.

    Sur le retour de Djibril même, émergent surtout des souvenirs épars de son enfance (son grand-père Assod, le manque d’affection de sa mère, la distance et la pauvreté de son père, son ami juif David…). Difficile de ne pas rester un peu sur sa faim devant ces bribes de vie qui ne font qu’encadrer le cœur du livre, l’opposition entre Djibril et son frère. Ce sont deux destins contraires, deux trajectoires divergentes, qui s’affrontent par carnets interposés dont l’alternance régulière rythme le livre. Pendant que Djibril mûrissait en Occident, au Canada, en rencontrant celle qui partage sa vie, son frère pourrissait dans l’extrémisme islamique après avoir végété en l’absence de réelles perspectives. C’est cette opposition qui donne un peu de force au livre en étant génératrice d’une tension latente, même si malgré tout cette étrange relation entre frères peut sembler sous-exploitée.

    Pour finir, il y a bien la présence de Walter Benjamin que l’on peut mettre au crédit d’ Abdourahman A. Waberi, même si l’exploitation de cette figure peut également paraître un peu artificielle dans ce livre.  C’est un véritable symbole que cet écrivain de l’exil, victime d’un autre extrémisme, celui des nazis. Un pont original entre les deux frères embarqués l’un dans l’exil et l’autre dans l’extrémisme.

    Malgré des thèmes plutôt intéressants, je suis déçu par Passage des larmes.

  • Arrêtez-moi là – Iain Levinson

    arretez-moi_la.jpgCa aurait dû être une course comme une autre pour Jeff Sutton, 36 ans, chauffeur de taxi à Dallas. Transporter une femme depuis l’aéroport jusqu’à son domicile pour la fin de son service et puis rentrer chez lui. Seulement voilà, la femme n’a pas assez de monnaie et doit entrer chez elle en prendre à l’étage. Pendant ce temps, elle autorise Jeff à utiliser les toilettes du rez-de-chaussée. C’est à ce moment-là que les choses basculent. En attendant que la femme redescende, Jeff, qui a été poseur de fenêtres dans le passé, a le malheur de s’intéresser à une des fenêtres du rez-de-chaussée, de la manipuler et d’y laisser ses empreintes. Le lendemain, la police vient le chercher à son domicile et lui apprend qu’il est accusé de l’enlèvement de la jeune fille de cette femme. La faute aux empreintes sur la fenêtre. Mais aussi au fait que Jeff a nettoyé sa voiture à la vapeur pour effacer les traces de vomi de deux adolescentes ivres qu’il a charitablement transporté gratuitement alors qu’il clôturait son service. Alors que ce devrait être, somme toute chose aisée pour Jeff de se sortir de cette galère, tout s’enchaîne au contraire dans le mauvais sens.  

    Avec arrêtez-moi là, Iain Levinson livre une critique virulente du système judiciaire américain. Pour cela, il est sans pitié avec Jeff, son personnage principal. C’est une véritable descente aux enfers qui accable le pauvre chauffeur de taxi qui découvre une réalité atroce, bien éloignée de celle du tube cathodique – et des séries -auquel il ne cesse de faire référence. La réalité est en fait bien plus dure, plus atroce et plus absurde qu’à la télévision. Alors qu’il encourt potentiellement la peine de mort, l’enquête est bâclée par les policiers, son avocat commis d’office s’avère peu impliqué dans sa défense et moyennement compétent et presque rien ne concourt à enrayer l’impitoyable machine judiciaire. Il faut dire que ça semble arranger un peu tout le monde que Jeff soit le coupable. Tant pis si un innocent y passe, s’il se retrouve broyé, brisé, concassé par cette mécanique folle.

    Arrêtez-moi là dénonce un système transformé en spectacle. La critique d’Iain Levinson est large et n’hésite pas à inclure les media qui jouent un rôle non négligeable dans ce cirque. Leur rôle est pernicieux aussi bien en amont que lors du procès, mais également après, surtout en cas d’erreur judiciaire. Ils contribuent à monter un cyclone au centre duquel est jeté un bouc émissaire dont l’innocence et l’existence comptent bien peu au final. L’auteur américano-écossais s’attaque aussi à l’univers carcéral qui n’est pas seulement l’issue putative du procès mais est intégré au système et condamne le prévenu désargenté à y séjourner et donc à se frotter à une réalité complètement autre et très effrayante.

    Ce n’est pas un hasard non plus si Jeff Sutton, la victime de toute cette affaire, est un membre de la classe moyenne basse, paupérisée, des Etats-Unis. Il permet à Iain Levinson de continuer le portrait acide qu’il fait d’une Amérique qui tombe, depuis son premier livre. C’est cette Amérique-là, qui a du mal à joindre les deux bouts, qui est empêtrée dans une certaine misère économique mais aussi sociale et humaine, qui est la victime d’un système judiciaire qui fait aussi la part belle à l’argent.  En effet, vaut mieux être riche pour pouvoir se payer un bon avocat, la caution, etc. sinon attention à la chute…  

    Librement inspiré d’un faits divers, Arrêtez-moi là est un livre qui ne rechigne pas à l’humour noir. Iain Levinson est un auteur au style énergique et direct qui sait être drôle et acide, sans pour autant que sa charge contre le système judiciaire et médiatique ne perde en pertinence et son propos en lucidité.

    Très bon.