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  • Glyphe – Percival Everett

    Glyphe.jpgVoici un objet littéraire non identifié signé Percival Everett. Ralph, bébé de quelque mois à peine, est une curiosité. Prodige doté d’une intelligence exceptionnelle, il sait déjà lire, dévore une impressionnante quantité de livres et peut déjà communiquer par écrit. Imaginez l’état des parents confrontés au phénomène. Rien ne prédisposait cette peintre à la recherche d’un second souffle et cet universitaire sans grand relief à enfanter pareille exception. Comment ne pas en avoir peur comme le père ? Peut-on simplement l’aimer comme sa mère et ne pas voir en Ralph, un monstre de foire ou en tout cas un objet d’intérêt scientifique et militaire voire fanatique ?

    Avec cette histoire de bébé surdoué, Percival Everett écrit un livre multiple, dont la couche superficielle est une sorte de polar parodique. En effet, dès le moment où les extraordinaires capacités de Ralph sortent de son cadre familial, il devient l’enjeu de forces hétéroclites. Tout le monde en a après Ralph et c’est une suite sans fin de kidnappings et de courses poursuites qui s’enchaînent, le faisant passer de mains en mains peu bienveillantes. C’est le fil conducteur du roman. Au début, il séduit par son côté complètement loufoque et série Z. La suite d’enlèvements de Ralph est à proprement parler rocambolesque et ses aventures sont peuplées de personnages ahuris et grand guignolesques : ça va de la psychologue aigrie, hystérique et assoiffée de gloire scientifique au caricatural haut gradé militaire à la tête d’un service de renseignement ultra secret, en passant par un couple d’immigrés qui n’arrivent pas à avoir d’enfants ou un prêtre à la libido inquiétante. Tout ça est d’un burlesque qui se moque allègrement des codes du genre mais finit tout de même par lasser le lecteur.

    Cette intrigue est néanmoins nécessaire pour rendre digeste un ouvrage qui fourmille de références en tout genre. Pour illustrer le génie du petit Ralph d’abord et aussi pour nourrir une charge somme toute virulente envers une certaine forme de savoir, Percival Everett n’hésite pas en effet à abreuver le lecteur de toutes sortes de citations, pensées, explications, équations, etc. Ainsi, les notes de bas de page prolifèrent et asphyxient le lecteur et l’ouvrage dans une gangue philosophico, sémantico, scientifique. Un galimatias omniprésent et harassant à la longue, qui confère au livre une lourdeur et une pénibilité dommageables à son propos de fond pertinent et hautement corrosif.

    Car ce que dénonce Percival Everett, ce dont il se moque à longueur du livre, c’est le savoir abscons, la fausse érudition, le discours hermétique de certains spécialistes et penseurs qui relève parfois de l’imposture et qui finit par être complètement détaché de toute réalité. Impertinent, l’auteur américain dénonce la bêtise de ceux qui sont parfois censé en savoir plus. Moqueur, il fait par exemple un portrait acide de Roland Barthes – qui en prend vraiment pour son grade - et égratigne plusieurs idoles citées çà et là, dans une note, au détour d’un discours,  d'un dialogue imaginaire etc. Eminent professeur de philosophie, Percival Everett sait de quoi il parle et s’attarde plus précisément tout au long du livre sur le langage. Il est symbolique à ce titre que Ralph refuse de parler malgré ses extraordinaires capacités. Il ne cesse de questionner le langage, ses fonctions et sa pratique, de le mettre à distance, de s’en méfier et de mettre à jour ses écueils. Il est malgré tout dommage, que le livre bascule parfois dans ce dont il fait la critique en paraissant pédant ou abscons dans certains passages.

    Réflexion riche, dense et impertinente sur le langage, critique sans fard de l’imposture intellectuelle et scientifique, Glyphe est un roman très original dans sa forme qui souffre malheureusement de défauts rédhibitoires. Lourd, parfois abscons, avec un loufoque en mode alternatif, il n’arrive pas vraiment à convaincre, ni à plaire malgré de louables intentions et s’étiole progressivement. Dommage quand on connaît les qualités de Percival Everett et quand on a lu son formidable effacement.

  • Homer et Langley – E.L. Doctorow

    homer.jpgHomer et Langley sont deux frères, héritiers d’une famille New-Yorkaise prospère, qui se retrouvent orphelins de leurs parents en 1918 à la suite de la grippe espagnole. Homer qui a perdu la vue pendant l’adolescence et Langley qui a été gazé pendant la première guerre mondiale sont ainsi livrés à eux-mêmes alors qu’ils ne sont encore que de jeunes adultes marqués par ces traumatismes. Les deux frères vont progressivement s’enfoncer jusqu’à leur mort, dans une improbable existence d’ermites, reclus au cœur même de New-York, sur la cinquième avenue.

    Situation paradoxale et intrigante que celle de ces deux frères. Alors qu’ils se retirent progressivement du monde, Homer et Langley ne cessent d’y être constamment replongés par le biais de leurs rencontres, de gens de passage dans leur maison ou dans les environs. Ils représentent symboliquement l’Amérique du XXème siècle, toujours minée par la tentation isolationniste mais obligée de se mêler à la marche du monde. Ce monde qui vient à Homer et Langley pour leur faire traverser de manière originale un siècle d’histoire américaine: deux guerres mondiales, la grippe espagnole, la prohibition et la mafia, la guerre du Vietnam, le mouvement des droits civiques, la révolution sexuelle et les hippies, les crises économiques, etc.

    E.L. Doctorow s’est très librement inspiré des frères Collyer, qui ont vraiment existé et qui ont été retrouvés morts derrière les volets fermés de leur maison de New York en 1947, pour créer Homer et Langley. Il s’est également emparé de la syllogomanie de ces illustres personnages. Il ne s’agit pas uniquement pour le romancier américain de dresser des listes d’objets ou d’évoquer l’accumulation compulsive d’objets inutiles, jusqu’à l’étouffement, dans le domicile des deux frères. E.L. Doctorow raconte à travers cette collection hétéroclite et prolifère d’objets, une histoire de la modernité et du matérialisme triomphant dans la société américaine et plus largement dans les sociétés développées occidentales.

    Comment ne pas voir dans cette maladive accumulation, une métaphore du capitalisme et de la société de consommation ? Comment ne pas dresser un parallèle entre ses conséquences et les questions écologiques à l’échelle des U.S.A et de la planète ? Il y a quelque chose de dérisoire, de ridicule et surtout de nocif à vouloir ainsi acquérir sans cesse des objets à l’utilité discutable. E.L. Doctorow est terriblement actuel en posant la question du gaspillage et de la pollution. Une montagne de détritus s’élève au sein de la demeure des deux frères. Une montagne d’objets qui nous ont certes colonisés et envahis, mais qui ont aussi changé le quotidien de générations d’hommes. Pêle-mêle, s’entassent donc, voiture – avec l’historique Ford T dans le salon quand même…-, vélos, machines à écrire, phonographes, pianos, grille-pain, masques à gaz, etc.

    E.L. Doctorow a écrit un roman très subtil dont chaque détail est pourtant crucial et se révèle porter une signification plus puissante que ne le laisserait penser une lecture superficielle. Ainsi en est-il de cette idée originale portée par le personnage de Langley. Un projet aussi loufoque que génial et lourd de sens : écrire une édition unique d’un journal d’actualité qui pourrait être lu tous les jours ou à l’inverse dont la lecture une seule fois suffirait pour tous les jours. Il y a là une expression tragi-comique de l’éternel retour, de l’histoire qui se répète en tant que farce, qui ne doit pas cacher la folle, la démiurgique ambition de capturer l’essence même de l’existence, l’ultime équation de la comédie humaine.

    Après avoir été conquis par le brillant Ragtime, je ne peux que faire l’éloge d’Homer et Langley. E.L. Doctorow dresse dans ce livre deux portraits d’hommes originaux, attachants, touchants par ces liens forts qui les unissent. Des personnages rares dont la singularité mêle le loufoque, l’excentrique, la sensibilité tout en révélant une grande part d’humanité. Il les accompagne d’une galerie de personnages tout aussi marquants et hétéroclites - gangsters, musiciens, prostituées, domestiques de toutes origines – dont les rôles ne sont pas négligeables dans cette fresque sensible. Le parti pris de raconter cette histoire du point de vue du frère aveugle, Homer, est également à mettre en lumière. E.L. Doctorow s’ouvre ainsi la possibilité d’une certaine distance au cœur de cette douce et lente folie qu’il raconte, en même temps qu’une réelle dimension sensorielle qui fait sens par rapport à tous ces objets qui peuplent le livre et la demeure des deux frères.

    Très bon.