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  • La stratégie des antilopes – Jean Hatzfeld

    stratégie antilopes.jpgAprès avoir recueilli les témoignages des rescapés tutsis dans le nu de la vie, puis ceux des tueurs hutus dans une saison de machettes, on pouvait penser que Jean Hatzfeld avait fait le tour du génocide Rwandais de 1994. Pourtant le voici de retour avec ce livre qui démontre à quel point le journaliste écrivain est hanté par cet évènement, mais aussi qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur ce crime contre l’humanité. Le fameux passé qui ne passe pas…

    Jean Hatzfeld conserve la démarche et le cadre de ses livres précédents. De retour dans la région de Nyamata, il repart à la rencontre des Hutus et des Tutsis précédemment rencontrés pour la plupart. Avec beaucoup de justesse, de simplicité, il décrit en peu de mots le cadre de ses rencontres, le portrait des interviewés, l’histoire ou le thème au cœur du témoignage. Il n’hésite pas également, avec mesure, à livrer sa réflexion sur les dires qu’il recueille, les situations qu’il observe. Pour ceux qui ont déjà entendu et vu Jean Hatzfeld dans les medias, on peut entendre la douceur de sa voix empreinte d’intelligence et de mesure qui affronte l’horreur, la douleur et l’indicible.

    L’essentiel du livre demeure tout de même une fois de plus, les témoignages recueillis et retranscrits par Jean Hatzfeld. Ils sont souvent durs, émouvants, parfois détachés, peut-être hypocrites s’agissant de certains hutus. Ils entremêlent des sentiments de colère, de tristesse, de honte, de faute ou d’échec avec assez souvent la volonté d’essayer d’appréhender dans toute sa vérité et sa complexité cette histoire.

    La stratégie des antilopes ne se contente pas de ressasser ce que l’on sait déjà, les jours sombres d’avril, les battues quotidiennes dans les marais pour débusquer les Inyenzi – les cafards –, l’arrivée des forces du FPR et la suite. Même si les souvenirs de ces jours sont omniprésents dans le texte, avec encore et encore des histoires inédites ou pas, souvent obsessionnelles. Le livre est néanmoins plutôt centré sur l’après génocide: l’inévitable et nécessaire réconciliation. Comment Hutus et Tutsis peuvent-ils désormais cohabiter, vivre ensemble ? Quel sens à la justice et aux Gacacas -tribunaux communautaires traditionnels réhabilités pour juger un peu partout les coupables du génocide -?

    Le cas de Nyamata est à ce titre symbolique. En 2003, moins de 10 ans après le génocide, certains génocidaires Hutus – une partie de ceux interviewés par Jean Hatzfeld dans une saison de machettes – sont libérés de prison et reviennent s’installer chez eux, vivre aux côtés des Tutsis qui leur ont échappé en 1994. Qu’est ce qui peut bien se passer dans la tête des Tutsis qui voient revenir les bourreaux et à qui l’on demande de pardonner l'impardonnable ? Et dans celle des Hutus à qui l’on demande de se réinsérer, de faire profil bas alors que leur repentir pourra toujours être sujet à caution ?

    Monde cruel et irréel que celui qui est sous nos yeux dans la stratégie des antilopes. Les titres des chapitres du livre sont éloquents : « ce n’est pas juste », « que se dire », « une cicatrice trop voyante », « réconcilions-les », « Dieu n’a pas quitté ». Il faudrait plus que ces quelques lignes pour évoquer toutes ces histoires qui nous interpellent autant qu’elles nous prennent aux tripes : celle de Consolée, l’épouse d’un tueur Hutu, qui n’arrivait plus à supporter son mari, celle d’Eugénie qui a survécu en forêt ou celle de Pio et Josiane l’impossible couple mixte de la réconciliation, etc.

    Impossible de terminer sans laisser au moins une fois la parole à l’un des témoins du livre : « On a vu des corps qu’on déshabillait, des chiens qui mangeaient les cadavres, des filles transpercées qui pourrissaient avec un bâton entre les jambes, ils étaient là dans le paysage, comme les arbres et le reste. Le génocide a tué le sacré de la mort au Rwanda. »

     La trilogie de Jean Hatzfeld est tout simplement indispensable.

  • L’obsédé – John Fowles

    L'OBSD~1.GIFS’il n’avait pas gagné une fortune au loto, peut-être que Frédérick serait resté ce fonctionnaire un peu tristounet, quelconque, englué dans un quotidien gris, morne et dépourvu de tout intérêt. Sans doute aurait-il continué à être sous la coupe de sa tante qui l’a recueilli après la mort de son père et la fuite de sa mère, dans un étau conservatiste et psychorigide qui l’aurait néanmoins protégé du désastre. Il aurait continué à tisser le médiocre de son existence dans le défilement ennuyeux des jours identiques avec l’espoir d’arriver à dépasser sa timidité, à vaincre sa solitude et à se trouver une compagne quelconque prête à épouser son univers étriqué. Il aurait simplement continué à collectionner les papillons.

    Seulement voilà, Frédérick a gagné au loto et a ainsi obtenu les moyens d’assouvir un désir fou. Avoir, posséder Miranda, une magnifique étudiante en beaux-arts dont la personnalité, le milieu social et les ambitions tranchent avec lui. Ce n’est pas vraiment de l’amour ou de la passion, c’est plus quelque chose de l’ordre de la fascination pour la beauté, l’envie de la capturer et de l’avoir pour toujours auprès de lui. Pour Frédérick, Miranda est un papillon, un des plus beaux et des plus rares. Il tient absolument à l'avoir dans sa collection, à l'épingler par tous les moyens. C’est en cela que le titre du livre en anglais, The collector est encore plus approprié que le titre français de l’ouvrage.

    Miranda à tout prix donc, enlevée, puis séquestrée dans la cave d’une maison achetée en campagne, loin de tout. Un papillon épinglé vivant qui ne va avoir cesse d’essayer de s’évader, d’échapper à sa condition de prisonnière-fantasme, butant à chaque fois sur la détermination et la folie du collectionneur. Assez rapidement le lecteur découvre l’entreprise hallucinante de Frédérick et reste quelque part ahuri par sa mise en œuvre et par l’enchaînement des faits jusqu’à la fin. Une tension diffuse s’installe rapidement au cœur du roman, portée par l’antagonisme de personnages aux intentions et aux psychologies diamétralement opposées. L’atmosphère est même par moments invivable et irrespirable, révélant une spirale de la folie chez Frédérick et du désespoir chez Miranda alors que la question du sexe ne peut complètement être éludée. La relation improbable qui se tisse entre les deux personnages est au centre du livre et en est une des forces principales.

    C’est une relation que John Fowles exploite en alternant les points de vue narratifs des deux protagonistes. Le journal d’otage de Miranda succède au récit de cette folie vu du point de vue de Frédérick. John Fowles arrive ainsi à donner plus de chair et de complexité aux situations que vivent ses deux personnages. Il se sert de cette alternance pour les éclairer différemment. Si le journal de Miranda peut paraitre un peu long par moments, il permet de saisir encore plus le caractère sinistre de la situation et les accommodements de chacun pour essayer de vivre (ou « survivre ») dans un tel contexte.  Le journal de Miranda met aussi plus en lumière les différences de classes sociales, d’environnement, d’ambitions entre cette dernière et Frédérick. Ces deux-là sont de mondes tellement opposés, rien ne pouvait les réunir à part cette mésaventure à l’issue tragique et effrayante.

    Il y a quelque chose d’ironique et de cruel, qui lie Miranda et Frédérick. Tous les discours, toutes les postures et aspirations de Miranda au sujet de l’art et de l’esthétique sont en fait réalisés par Frédérick d’une certaine façon. Elle est par sa beauté, un chef d’œuvre de la nature que Frédérick a essayé de capturer au prix déraisonnable d’une existence folle.

    Un roman intrigant, tortueux.

    Bon.