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Plateforme – Michel Houellebecq

20919186.jpgMichel Houellebecq est devenu un personnage, une figure qui dépasse la sphère littéraire et qui a un certain impact médiatique. C’est fort remarquable à une époque où la figure de l’écrivain est au mieux ringardisée quand elle n’est pas carrément absente des medias. C’est également dommage car une grande partie du public a ainsi été détournée de l’œuvre de Michel Houellebecq au profit de quelques citations mal à propos, de quelques interviews plus ou moins scandaleuses et d’un personnage qu’on peut aisément détester. Voici un exemple parfait de comment éviter de se pencher sérieusement sur une œuvre acide qui tend à la société moderne occidentale, un miroir dérangeant.

Au cœur de Plateforme, un de ces personnages qu’affectionne Michel Houellebecq : Michel, un homme moyen, plutôt quelconque, un (anti) héros qui pourrait être votre voisin, votre collègue, une de vos connaissances, vous… Un fonctionnaire grisâtre du ministère de la culture, quarantenaire sur le point de virer vieux célibataire et qui s’enfonce dans un ennui profond et mortifère aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle. Le genre de mec que vous n’avez pas vraiment envie de connaître ou de découvrir. Un symbole du désenchantement et du grand vide qui sont au cœur de la société contemporaine et que Michel Houellebecq excelle à décrire. Car, là est d’abord son propos, dire un monde devenu étriqué, fade, qui se trouve réduit à des représentations finalement très limitées tournant autour de l’argent et du sexe. Si ce n’est pas assez clair, en un résumé grossier : comment être un « gagnant », c’est-à-dire se faire un paquet de fric et s’envoyer en l’air autant que possible ?

Pour Michel, la question de l’argent est assez vite réglée par un héritage et par une situation professionnelle correcte, même si le modèle en la matière serait plutôt Jean-Yves, le supérieur de sa compagne. Avec ce dernier, Michel Houellebecq dresse un de ces portraits de success stories qui polluent notre univers mental collectif. Jean-Yves, c’est l’encore jeune cadre dynamique à l’ascension fulgurante à quoi rien ne résiste. Le bulldozer sans scrupules qui relève tous les défis et s’élève socialement de manière plus ou moins fulgurante, à coups de victoires. Jean-Yves, c’est ce chef plus jeune que vous, qui semble tout comprendre, tout faire, plus vite que vous et que vous ne pouvez vous empêcher d’envier et de détester un peu. Le genre de type à qui une société de voyages demande de redresser, Eldorador, une de ses filiales, ce qu’il fait avec brio en la transformant en prestataire de services en matière de tourisme sexuel international.

Et voilà, nous y sommes, à la question du sexe. Omniprésente dans l’œuvre mais pas forcément de manière aussi simpliste comme on pourrait facilement le croire. Il y a évidemment ce tourisme sexuel ordinaire, connu de tous, que Michel raconte au début de son récit, lors de son voyage en tour-operator en Thaïlande. Un thème qui est donc développé de manière peu commune à partir de cette idée d’agences de voyages de tourisme sexuel et sur un principe de base de l’économie libérale. D’un côté, en occident, il y a un certain pouvoir d’achat disponible et une frustration sexuelle à combler, et de l’autre, dans le tiers-monde, il y a justement une abondante population en manque de ressources et à même de proposer des services sexuels aux nécessiteux du premier groupe. L’offre et la demande donc. Oui, c’est dur, c’est glauque, cru, brut de décoffrage et il faut le lire pour découvrir entièrement jusqu’à quel point on s’enfonce.

Là où Michel Houellebecq est intéressant, c’est qu’il ne se contente pas de nous confronter au sexe tarifé. Il nous met aussi face à face avec une alternative, un modèle de bonheur où le sexe n’est pas tabou, n’est pas déconnecté du couple ordinaire, de la complicité, du vivre à deux, et disons-le clairement, de l’amour. Le bonheur de Michel et Valérie, qui se rencontrent justement en Thailande et qui développent Eldorador avec Jean-Yves, est représenté comme la possibilité d’une île face à un présent et un futur dans lequel il n’est visiblement pas la norme. Une possibilité à laquelle Michel Houellebecq ne laisse pas vraiment beaucoup de chances de durer et de s’imposer. Ce ne sera qu’une parenthèse radieuse. Tout ça finit par exploser dans un déferlement de violence et de mort. L’issue du livre est tout à fait tragique. Michel Houellebecq s’efforce de briser ses personnages et de mettre à terre, la success story et l’histoire d’amour qu’il a patiemment développées. Sans pitié. Il montre la revanche d’un monde qui se rebiffe et qui, quelque part, fait payer à Michel son bonheur en même temps que le développement d’Eldorador.

Plateforme est bien plus qu’une critique du tourisme sexuel, bien plus qu’une dénonciation des travers du tourisme de masse international et de la misère de certains voyageurs, il est une critique plus globale d’une société libérale, mondialisée inique et actuellement incapable de véhiculer du sens, de la satisfaction, de l’accomplissement aux individus, de proposer d’autres valeurs que celles du consumérisme débridé y compris sur le plan sexuel. Michel Houellebecq creuse le sillon entamé dans Extension du domaine de la lutte et poursuivi dans les particules élémentaires avec délectation. On ne dit pas très souvent à quel point il peut être drôle, doté d’un humour très noir et caustique. En revanche, on s’attarde souvent sur son style effectivement plat plutôt banal sur lequel je ne me suis pas attardé car je l’estime anecdotique par rapport à l’œuvre.

Vaut vraiment le détour. Au-delà des polémiques.

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