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  • Un pedigree- Patrick Modiano

    pedigree.jpgLa quatrième de couverture du livre illustre particulièrement bien la quintessence d'un pedigree: "J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence -ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voulais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi: tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie." 
    Voici donc les vingt et une premières années de la vie de Patrick Modiano racontées de manière froide et distanciée, comme un procès-verbal. Pas d'émotions donc, à quelques exceptions près - la mort de son frère par exemple -, un enchaînement d’événements, d'anecdotes pas forcément importantes, racontés de manière lapidaire, un empilement de personnes plus ou moins de passage, d'adresses provisoires, dans une existence qui ressemble à un interminable tunnel gris vaguement semé d'embûches. Patrick Modiano est, semble-t-il, passé à côté de son enfance et de son adolescence, dans une attitude qui ressemble plus à un moyen de protection et de survie face à un parcours chaotique, à des parents à la dérive et, à la fin, à un certain dénuement. Une citation de Léon Bloy, lue dans le livre, illustre bien ce parcours de peine: "L'homme a des endroits de son pauvre cœur qui n'existent pas encore et où la douleur entre afin qu'ils soient."
    Pour pouvoir apprécier ce livre, il faut supporter cette distance que Patrick Modiano met avec sa vie, ce ton monocorde et plat, ce côté très factuel, ainsi que cet incessant name-dropping - il croise des personnes plus ou moins connues. Surtout, il faut avoir lu d'autres livres de Patrick Modiano afin de saisir l'éclairage qu'un pedigree apporte sur l'oeuvre de celui qui a été prix Nobel de littérature en 2014. La première partie sur son père explique son obsession pour la période de l'occupation. Les milieux troubles que fréquentait ce dernier, le mystère et le caractère mal défini de ses activités sont également des indices sur l'atmosphère des livres de Modiano et les contours flous de ses personnages. La solitude, le manque d'amour dont semble avoir été victime l'écrivain sont également des traits marquants d'une oeuvre dont les figures féminines - et autres - peuvent éventuellement renvoyer à l'absence de la mère.
    Je ne suis pas un grand fan des autres livres de Patrick Modiano que j'ai lus, assez similaires les uns aux autres. Si un pedigree échappe quelque peu à cette appréciation, c'est justement du fait de l'éclairage qu'il apporte sur l'oeuvre de l'écrivain. Sinon, pris individuellement, je ne suis pas sûr qu'un pedigree soit réellement un ouvrage marquant en dépit de sa dernière partie plus touchante, qui cristallise l'essence d'une enfance et d'une famille déchirées et erratiques.
     

  • La centrale – Elisabeth Filhol

    69446413.jpgLa centrale nucléaire dans l’imaginaire collectif, c’est cet immense cylindre de béton évasé à ses deux extrémités et qui dégage un épais nuage de composition incertaine dans le ciel. Image fascinante aperçue sur un écran, voire depuis l’autoroute, qui dégage une impression de froideur, mais aussi d’une grande puissance contenue. La centrale nous ramène inévitablement au peu que nous savons d’elle, l’atome ou cette électricité, cette énergie dont nous disposons en grande quantité au quotidien, mais aussi le risque de l’accident et les catastrophes passées ou potentielles. 
    Froide, impersonnelle, la centrale ne nous évoque pas forcément, le monde que décrit Elisabeth Filhol dans son premier roman : l’univers des travailleurs précaires du nucléaire. C’est son mérite, celui de nous ouvrir les yeux sur une réalité que nous ignorons et qui est glaçante. L’industrie du nucléaire emploie un bataillon de travailleurs précaires, mal payés, mal logés, recrutés par des agences d’intérim et plus ou moins forcés à une mobilité de centrale en centrale. La tâche de ces petites mains, comme Yann le protagoniste principal du livre : effectuer la maintenance des cinquante-huit réacteurs des dix-neuf centrales nucléaires du pays afin que nous puissions jouir tranquillement et en toute sécurité de cette profusion d’énergie dans notre vie moderne.
    Le livre d’Elisabeth Filhol est une dénonciation des conditions de vie de ce prolétariat invisible. Elle s’attaque frontalement à un univers industriel impitoyable. Ces ouvriers mettent clairement en jeu leur vie et leur santé pour une bouchée de pain.  Au cours de leurs opérations, ils sont tous munis d’un dosimètre qui mesure leur niveau d’irradiation afin d’éviter le surdosage. Le surdosage, c’est l’obsession de tous, la grande menace, un choc dont l’aspect sanitaire passe presqu’au second plan pour ces ouvriers qui ont surtout peur de perdre leurs contrats et d’être déclarés inaptes à leur travail. Ils constituent une armée de réserve itinérante, à priori très masculine et plutôt refermée sur elle-même, fonctionnant plus ou moins en meute, solidaire et uniforme en apparence. En apparence seulement, parce que si la plupart sont juste là pour pouvoir casser la croute, voire par inertie professionnelle,  d’autres  sont à la recherche du goût du risque ou de l’adrénaline. Et parfois il y en a qui craquent, lâchent, abandonnent, certains QUI n’arrivent même pas à débuter et d’autres qui sont obligés d’arrêter à cause du surdosage. 
    Les romans sur le monde industriel sont rares, ceux sur le nucléaire encore plus. La lumière qu’Elisabeth Filhol projette sur les conditions de ses ouvriers est bienvenue, indispensable même à l'heure d'enjeux environnementaux cruciaux. Son livre s’avère documenté sur le nucléaire et sur ces travailleurs sans pour autant tomber dans l’abscons d’un côté ou dans le pathos de l’autre. Le livre en acquiert un aspect réaliste qui est le bienvenu. Il est en revanche vraiment dommage que son propos souffre de sa construction littéraire et du style de son auteur. 
    Le récit que fait Elisabeth Filhol est en effet assez flou et perd rapidement son souffle et son lecteur en raison d’une narration à l’architecture un peu foutraque. Difficile en fait de s’y retrouver en matière de chronologie et de vraiment « reconstituer » le fil de l’intrigue même si celle-ci est finalement secondaire. Elisabeth Filhol abuse également d’ellipses narratives qui laissent une sensation d’imprécision sur les évènements alors qu’elle est par ailleurs précise dans ses explications techniques. Le roman finit par être désincarné car il est difficile de s’attacher à des personnages qui s’effacent au final derrière le propos et se diluent dans la structure littéraire choisie par l'auteur. L’ensemble n’est pas nécessairement aidé par une écriture saccadée, avec parfois des phrases hésitantes ou alors inutilement alambiquées à coup d’incises superfétatoires.
     
    Bon sujet mais impression finale très mitigée.
    Prix Télérama et France Culture par ailleurs.
     

  • Pèlerin d’Angkor – Pierre Loti

    un-pèlerin-d-angkor.jpgPèlerin d’Angkor est une boucle construite autour de la fabuleuse cité des Khmers au Cambodge. Le livre débute par le rêve d’un enfant qui souhaite découvrir Angkor et se conclut par les réflexions de l’adulte qui revient sur l’accomplissement de ce rêve et de son ambition de grand voyageur. Entre les deux, c’est le récit de la découverte par Pierre Loti en 1901  du joyau du Cambodge qu’Henri Mouhot a révélé à l’occident dans les années 1860.

    Pèlerin d’Angkor est un récit de voyage à l’ancienne. De l’époque où il n’y avait aucun écran pour avoir une idée immédiate et instantanée des lieux que traverse l’écrivain, aucune facilité pour atteindre les sites qui font désormais le sel du tourisme international. C’est donc un texte très descriptif qui s’attache à restituer au plus juste, de manière très imagée, le périple de Pierre Loti jusqu’à sa destination finale et surtout l’exploration du site d’Angkor. S’il faut sans doute à certains un temps d’adaptation face à cette succession de descriptions, Pierre Loti arrive avec talent à immerger le lecteur dans la touffeur de la jungle cambodgienne et révèle avec beaucoup de maîtrise, les atours d’Angkor et la fascination qu’une aussi gigantesque construction peut inspirer. Si Pierre Loti ne vit pas vraiment de péripéties lors de cette excursion d’à peine quelques jours, il arrive à restituer l’ambiance, à recréer l’atmosphère du voyage et à rendre le texte particulièrement vivant et prégnant : nous sommes à Angkor et nous voyons, nous explorons la mystérieuse cité.

    Il est également intéressant de suivre les réactions d’un Pierre Loti qui à l’aune de son rêve d’enfant est d’abord excité par l’entreprise de ce voyage, un peu déçu au premier contact avec le site d’Angkor, puis progressivement impressionné et fasciné par la grandeur et le mysticisme qui se dégagent de cette architecture que le temps a essayé de fusionner avec la nature. Il faut passer outre un certain exotisme et quelques réflexions malheureuses et datées – pour être poli - qui reviennent régulièrement dans le texte pour apprécier la légère mélancolie qui habite l’auteur.

    Agréable, évocateur.

    Se laisse lire.