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Corpus Delicti, un procès – Juli Zeh

CD zeh.jpgDans un futur proche (2057), la société est régie par un régime totalitaire du nom de la Méthode. Son crédo ? La préservation de la santé à tout prix et donc un hygiénisme absolutiste qui redéfinit totalement le concept des libertés. Comment s’opposer à une dictature qui ne veut que votre bien, pensant avant tout à prolonger votre vie ? Tant pis si cela veut dire que nos droits sont restreints, si nous sommes constamment sous une surveillance qui se veut surtout médicale, si toute notre existence est strictement régulée et encadrée afin que nos constantes de santé soient optimales. Plus question de prendre des risques qui nuisent à sa propre santé, ni à plus forte raison à celle des autres. Adieu bien sûr le tabac, alcool, les excès en tout genre, mais pas seulement…Après tout avez-vous vraiment envie de tomber malade ?

Comme dans toute dystopie qui se respecte, puisque c’en est une, il existe une résistance à la Méthode, qui s’appelle ici le DAM, le mouvement du droit à la maladie. C’est la résistance à cette dictature que Juli Zeh met en scène par l’intermédiaire de son héroïne principale Mia. Cette dernière dont le frère s’est suicidé en prison devient le symbole de cette résistance d’abord à insu, puis volontairement. Elle refuse de se plier à la Méthode, d’envoyer ses comptes rendus de sommeil, d’activité physique, etc. Son frère accusé de meurtre s’est farouchement proclamé innocent en dépit des preuves brandies par la machine judiciaire de la Méthode. Et si le moyen de faire tomber la Méthode consistait à montrer sa faillibilité ? Justement, il se trouve que le frère de Mia a été malade…

Juli Zeh reprend les codes classiques de la science-fiction et de la dystopie dans le domaine de la santé. Cette dictature hygiéniste est bien entendu un moyen de critiquer le penchant hygiéniste qui peut menacer nos sociétés à la recherche d’un idéal sanitaire et humain, d’une perfection corporelle qui semble relever de la fiction (ou de l’utopie). C’est un avertissement par rapport aux promesses que peuvent laisser entrevoir les progrès récents de la médecine, à travers la génétique mais aussi le numérique avec le big data. Quelles libertés sommes-nous prêts à troquer contre une meilleure santé ? Le mérite du livre est de rappeler que cette aspiration à une meilleure santé peut être exploitée par des forces idéologiques totalitaires pour dessiner un paradis factice dont le tribut à payer est bien trop lourd.

Intéressant dans son propos, Corpus Delicti se veut aussi original dans sa forme. Juli zeh, juriste de formation, a choisi de développer son roman sous l’angle du droit et de dérouler donc le procès de Mia ainsi que l’indique le titre du livre. Celui-ci constitue l’essentiel du roman, même s’il est entrecoupé de souvenirs de Mia ou de scènes dans son appartement où celle-ci échange avec différents protagonistes. Si cet angle donne une certaine spécificité au livre par rapport à d’autres illustres dystopies, il constitue une de ses faiblesses. Le livre est ainsi beaucoup trop théâtral et dans une logique de démonstration par rapport à la faillibilité de la méthode. Ce « mode prétoire » finit par donner une certaine lourdeur à la narration et un côté plutôt bavard qui peut être agaçant sinon faire paraître l’ensemble un peu long.

Juli Zeh ne cède pas pour autant entièrement à la tentation du roman à thèse. Son livre est également tourné vers la relation frère et sœur et le deuil difficile que doit faire Mia. Il est dommage que ce thème du deuil tout comme l’humour que s’attache à déployer l’auteur allemand pâtissent de l’artifice de « la fiancée idéale », une amie imaginaire avec qui Mia ne cesse de dialoguer. Les personnages secondaires, eux permettent d’intégrer d’autres problématiques comme les liens entre la sphère médiatique et le monde judiciaire, mais se montrent finalement assez fades. Reste malgré tout la pirouette qui démontre la faillibilité de la méthode qui est plutôt réussie et qui n’est pas sans rappeler celle de Minority Report.

Au final, un livre assez intelligent sur une dystopie hygiéniste, handicapé par son exécution littéraire qui le fait paraître lourd, long, bavard et désincarné par moments.

Je m’attendais à mieux.

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