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  • La route – Cormac Mc Carthy

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    L’apocalypse a eu lieu. D’elle, on ne saura pas grand-chose jusqu’à la fin du livre. Juste le sentiment de quelque chose de terrible, de violent, d’énorme et de radical qui a emporté tout sur son passage. Le monde tel que nous le connaissons n’est plus. Et c’est seulement ce qui compte. En quelques pages, on a compris. Voilà ce qui reste de ce à quoi nous sommes tant attachés : des cendres. 

    Rarement livre a porté si loin un univers aussi sombre et triste, une immense désolation, une ambiance post apocalyptique qui hante le lecteur même une fois les pages fermées. Le ciel est livré pour l’éternité à la grisaille alors que la saison ressemble aux prémisses d’un impitoyable hiver nucléaire. Pluie, neige, cendres et aux alentours, des forêts qui brûlent, des arbres qui chutent, des infrastructures qui ne sont plus, des campagnes abandonnées, des villes détruites, vides, fantômatiques, en totale déliquescence. 

    Putréfaction des choses, des objets, des corps, de l’univers entier qui tombe en lambeaux. Cette ambiance est pesante, angoissante, irriguée d’une tension permanente, de peurs protéïformes. Cette prégnante atmosphère de fin du monde est une réussite. Les règles ont changé et le monde n’est plus que menace et survie. Les hommes ? Des ombres qui rôdent, des bêtes qui traquent, des silhouettes qui font peur. Il n’en reste plus tant que ça et ils sont livrés à la violence, à la barbarie, à des instincts bas et indicibles. L’humanité est morte, l’animal social aussi. Ces êtres que l’on rencontre sur la route n’en sont plus. Prédateurs ou proies, quelque chose de l’idée que nous nous faisons de l’espèce semble être parti en fumée. 

    Peut-être est-ce ce quelque chose que les héros anonymes du livre appellent le feu. L’homme et le petit que nous suivons semblent les derniers vestiges de la dignité humaine. Dans un road trip (à pied et avec un caddie) désespéré vers le sud et la côte, ils luttent pour préserver quelque chose qui semble handicapant et voué à disparaître en ces temps obscurs. Ils ne veulent pas sombrer dans la bestialité. S’adapter, survivre, d’accord mais en conservant une certaine éthique, une idée de ce que l’homme doit être, mais qu’il n’est plus. Ils ne tiennent que par cette idée, être les gentils comme dit le petit, malgré la fin du monde, malgré le danger, pour mémoire, pour ne pas sombrer comme les autres, pour que quelque chose en reste, de ce monde qui n'est plus. 

    Il y a quelque chose de profondément tragique dans leur cheminement, l’espoir vain chevillé aux entrailles, les principes soumis à rude épreuve à chaque instant par un univers d’une extrême hostilité. L’homme et le petit ne peuvent pas rester sur place, trop dangereux, alors ils marchent. La route est leur destin et une sorte de fin en soi, un exil hors du temps et du monde, dans la lutte pour vivre et résister. Un chemin dangereux sur lequel rôdeurs, vandales, menacent, alors que la faim, le froid, la maladie les gangrènent. C’est d’une noirceur, d’une violence, d’un désespoir qui sont concentrés dans des scènes mémorables, des situations critiques qui ébranlent chaque fois un peu plus l’homme, le petit et le lecteur. Certains passages sont gravés dans le dur de notre mémoire avec une force visuelle et une charge émotionnelle intenses. 

    Pour le reste Cormac Mc Carthy laisse les émotions et les questions heurter brutalement le lecteur à travers des dialogues qui disent tout en peu de mots. L’essentiel est peut-être dans ces échanges ténus mais tellement denses et profonds entre l’homme et son fils. Ces phrases qui portent tout, disent ce qu’il faut faire, ce qu’il faut combattre, ce qu’il faut espérer, ce qui est mort, ce qui survit, ce qu’il reste et bien plus encore (le passé, leur futur, la mort, le bien, le mal, etc. L’homme ne tient que pour son fils, combien de temps ? Le petit ne tient que par la conviction inébranlable de ce qui est juste, une idée, un pressentiment niché au fond de son cœur et de son cerveau par ce même père. Parce qu’il en faut encore des hommes et des valeurs, même après l’apocalypse. Il y a toujours de la vie qui reste même après que le diable soit passé. Tierno Monénembo, in l’aîné des orphelins. 

    La route est un roman, juste, froid, dur et en même temps touchant dans cette relation exceptionnelle entre le père et le fils dans une situation hors normes. C’est un grand roman catastrophe dont l’ambiance est unique et, à la fois un roman d’apprentissage qui se penche sur ce qu’être un homme veut dire. L’écriture de Cormac Mc Carthy est sèche, tendue et acérée, au plus près de la chute du genre humain, sans pathos, sans grandiloquence. Quand un livre est aussi marquant à la lecture et qu’à la fin, des images, des mots, des situations vous hantent encore, un seul mot : chef d’œuvre.

     

  • L’aîné des orphelins – Tierno Monenembo

    9782020798341.jpgEn 1998, le festival de littérature Africaine de Lille, Fest’Africa, est à l’origine de Rwanda : écrire par devoir de mémoire. De quoi s’agit-il ? Le séjour en résidence au Rwanda pendant 2 ans – de 1998 à 2000 - de 10 écrivains africains. Pour voir, entendre, sentir, vivre et raconter le génocide Rwandais. Parmi les écrivains, Tierno Monenembo qui en a sorti un chef d’œuvre : l’aîné des orphelins.

    C’est l’histoire de Faustin Nsenghimana adolescent de 15 ans, originaire de Nyamata que l’on prend en chemin alors qu’il rejoint Kigali après que le FPR ait repris le pays aux mains des impitoyables Interhamawhé et leurs leaders et alors que la colonne de réfugiés Hutus s’enfuit vers les pays voisins. Qui est vraiment Faustin et que lui est-il arrivé durant les jours où les machettes se sont abattues sur les crânes comme sur des noix de coco ? Où sont ses parents ? C’est le mystère savamment entretenu par Tierno Monenembo et qui est révélé uniquement à la fin du livre. Faustin n’est pas le Hutu qu’il paraît au début du roman, et la vérité qu’il a éclipsée de sa mémoire n’est pas celle que l’on pourrait soupçonner. La vérité est difficile bien sûr et elle jette une lumière différente sur le personnage principal lorsque le livre se referme.

    Le brio de Tierno Monenembo se trouve dans son écriture. Il prend la voix de Faustin et raconte. Les pensées, les paroles de cet enfant de 15 ans que l’on sent malin, matois, menteur, turbulent, mais aussi marqué, transformé par ce qu’il a vécu, sont une merveille de style et de narration qui n’a rien à envier aux illustres prédécesseurs qui se sont glissés dans la peau d’un enfant pour raconter des choses difficiles, qui ne sont pas vraiment de leur âge. Le ton est énergique, le rythme vivant et le phrasé tout en oralité. Le sourire et le nœud au ventre se succède chez le lecteur qui ressent du plaisir et de la tristesse avec Faustin.

    Les aventures de ce dernier le mènent à la délinquance puis finalement à la prison en passant par des heures glorieuses ou non dans un camp de jeunes prisonniers Hutus, dans un orphelinat tenu par une irlandaise, un squat de jeunes désœuvrés comme lui, un trou à rat qui lui sert de tanière et j’en passe. Ses histoires en disent beaucoup sur le Rwanda immédiat post génocide, un pays déstructuré, traumatisé qui a perdu ses repères, qui ne sait pas bien où il en est, qui essaie de rendre justice alors que, la prostitution, la pédophilie, la violence, la misère et le nihilisme règnent dans ses rues et dans ses entrailles.

    C’est un des mérites de Tierno Monenembo d’évoquer cette période qui suit le génocide et qui n’est que rarement explorée par les romanciers. A travers le regard de son héros, on voit également venir la cohorte d’occidentaux – journalistes, humanitaires, aventuriers - qui étaient absents aux moments du drame et qui sont avides maintenant de tirer parti d’une manière ou d’une autre de la situation. En fait la période du génocide elle-même n’est surtout présente qu’à la fin du livre, lorsque le vécu de Faustin aux pires heures du génocide est conté.

    Quand il ne parle pas de la période post-génocide, Faustin évoque son enfance et le souvenir de ce qu’était son village, sa famille, ses croyances. Alors terrible est la nostalgie, celle de celui qui a tout perdu. L’avant génocide n’est pas présenté de manière idyllique par Tierno Monenembo, bien au contraire, sont évoqués les nuages noirs qui s’amoncelaient sur le pays, les massacres commis lors des décennies précédentes, l’impossibilité de croire au déluge annoncé. Ces souvenirs restent emplis néanmoins dans l’esprit de Faustin du souffle de la vie avant l’odeur du sang et de la mort, de l’indicible. Il y a une drôlerie difficile à définir, dans les portraits que fait Faustin de son père, une espèce d’idiot bienheureux du village ou encore du sorcier Funga qui n’a cessé de jouer à Cassandre.

    L’aîné des orphelins est une œuvre forte, qui marque le lecteur autant par le traitement des thèmes liés au génocide Rwandais, que par la lumière de Faustin son personnage principal. Le talent d’écrivain de Tierno Monenembo transpire dans la narration mais également dans une langue riche, inventive, souple, une habileté à toucher le lecteur et à jouer sur une large gamme de sentiments avec intelligence, subtilité. Très bon.