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  • Après la démocratie – Emmanuel Todd

    apres_la_democratie.1247380342.jpgHistorien et sociologue, Emmanuel Todd engage dans Après la démocratie une réflexion vigoureuse sur l’état actuel de la démocratie en France. Il analyse les malaises qui minent actuellement le système démocratique, pointe les dérives qui en découlent et propose le protectionnisme comme voie de salut.

    Avant d’aller plus en profondeur dans l’analyse, je précise qu’il est vraiment dommage qu’Emmanuel Todd mêle à son analyse rigoureuse, une veine pamphlétaire anti Sarkozyste qui n’était pas forcément nécessaire. Elle peut être agaçante - même pour ceux qui ne portent pas l’actuel président dans leur cœur - et jouer contre le livre tant le ton est parfois virulent. Et peu importe que le locataire de l’Elysée soit le symbole de tendances de la société française que souhaite dénoncer Emmanuel Todd. Après la démocratie vaut plus que l’analyse d’un « moment Sarkozyen ».

    Premier élément de sa réflexion : le vide religieux. La démocratie française s’est nourrie du combat pour la laïcité et se retrouve fragilisée devant l’effondrement des religions. Le terme adéquat serait plutôt croyances car Emmanuel Todd englobe aussi bien le christianisme que les idéologies à visées eschatologiques comme le communisme. Les conséquences logiques sont donc une dépolitisation et une convergence politique entre droite et gauche autour du libéralisme. Comment faire sans ces ennemis ? - Cf. La mélancolie démocratique de Pascal Bruckner -. Ce vide religieux induit une percée de l’irrationnel, du nihilisme ou la recherche d’un nouvel ennemi, d’un bouc émissaire.

    En l’occurrence, l’Islam semble vêtu des atours appropriés, non ? C’est l’inclinaison actuelle contre laquelle Emmanuel Todd nous met en garde de manière salutaire. Le risque d’ethnicisation de la démocratie est bien réel avec une crispation identitaire et la recherche systématique de boucs émissaires. Stigmatiser l’immigré, le musulman, l’autre, est une voie d’autant plus facile à emprunter que plusieurs démocraties (USA, Allemagne, etc) se sont construites par moments en opposant une de leurs composantes de populations à d’autres, minoritaires. Il faut critiquer l’obsession actuelle de l’Islam mais quid des conséquences de la crise de cette religion hors de France et de son intégration à des problématiques internes à la France (banlieues par exemple…) ?

    Sans être d’un optimisme béat, Emmanuel Todd nous invite donc à résister au discours ambiant dont l’autre obsession est celle du déclin et du pessimisme culturel. Il s’attache à montrer qu’elle est liée à une stagnation éducative qui est réelle mais peut-être seulement transitoire et qui a déjà été observée à plusieurs périodes dans l’Histoire. Il expose une convergence, entre alphabétisation, amélioration progressive de l’éducation et avènement, épanouissement de la démocratie politique, qui explique le malaise contemporain. Mais comment faire pour dépasser cette stagnation éducative avons-nous envie de demander à Emmanuel Todd ? Est-ce que le mouvement de fond de l’amélioration de l’éducation de la population n’est pas en train d’être laminé ?

    La stagnation actuelle est en tout cas le terreau d’un discours réactionnaire qui idéalise le passé et ouvre la voie à une pensée unique véhiculée par une oligarchie. Car un des problèmes induits par la stagnation éducative et le vide religieux, c’est aussi l’émergence d’une élite qui n’a plus pour seul objectif que ses intérêts propres et se coupe du reste de la population. Or la démocratie est malade de cette fracture qui se matérialise par une crise de la représentativité, de la confiance du peuple dans ses élites et vice versa.

    Il est extrêmement intéressant de suivre Emmanuel Todd dans son raisonnement sur la défiance réciproque entre peuple et élites. Est-ce que nous prenons la pente de l’autoritarisme en raison de cette fracture ? C’est une menace évoquée par Emmanuel Todd : un glissement vers l’autoritarisme (jusqu’à la disparition du suffrage universel) opéré dans un contexte de dépolitisation, d’individualisme et d’autarcie des élites.

    Derrière le constat de cette rupture entre élites et peuple se profile la question de l’égalité dans une société hétérogène, de plus en plus stratifiée. La réflexion sur l’égalité est enrichie d’un développement anthropologique sur les structures familiales comme fondements des différentes combinaisons de démocratie et d’égalité. Bien qu’intéressantes, ces idées sont assez spéculatives et constituent un détour par rapport au propos principal d’Emmanuel Todd. La progression continue des inégalités ouvre la voie à des interrogations sur le système économique actuel et sur le libre échange qui en est la matrice.

    Dans quelle mesure celui-ci accentue les malaises démocratiques exposés par l’historien-sociologue ? Si les élites se murent derrière la pensée unique du libre échange, les populations, elles, ont subi dans leur quotidien, l’impact négatif de l’ouverture constante de l’espace économique international sans qu’il ne soit suivi par un espace social et politique approprié et n’en veulent plus (dans sa forme et ses excès actuels). Voici (re)venir donc une lutte des classes marquant la rupture élite-peuple sur fond de problématiques ethniques avec des risques de dérives autoritaires ? A voir.

    Le protectionnisme, à l’échelle européenne, apparaît à Emmanuel Todd comme la solution, la voie de sortie de ces impasses. C’est une réponse intéressante qui méritait un développement plus conséquent tant elle ouvre un champ de questions et en premier lieu quel type de protectionnisme exactement (A l’américaine ? Liszt ?...) ? Quid de la spirale protectionniste ? Quelle politique économique pour l’accompagner ? Dommage que la réflexion sur cette solution ne soit pas plus dense, plus développée. Elle mérite de devenir un  projet détaillé car le livre d’Emmanuel Todd est incontestablement intéressant dans le constat qu’il dresse des tensions qui malmènent la plupart des démocraties occidentales.

    De nombreuses interviews disponibles sur le net permettent d’aller plus loin avec Emmanuel Todd, d’avoir des détails supplémentaires sur ce protectionnisme, sur des questions d’actualité liées aux problématiques du livre, etc.

    Stimulant. 

  • Hiroshima, fleurs d’été – Tamiki Hara

    9782742769131.jpgPoète japonais, Tamiki Hara décide de retourner à Hiroshima sa ville natale après le décès de sa femme. On est en 1945, l’Amérique s’apprête à larguer sur la ville, « Little Boy », la 1ère bombe atomique de l’histoire. Tamiki Hara y survivra et tirera de cet épisode tragique 3 nouvelles qui sont réunies dans ce recueil : Prélude à la destruction, Fleurs d’été et Ruines.

    Prélude à la destruction, la 1ère nouvelle du recueil, met en scène Shôzo le narrateur revenu vivre à Hiroshima avec ses deux frères et sa sœur. Cette nouvelle apparaît brouillonne, manquant parfois de précision sur les personnages, les lieux, les faits, perdue par moments dans des détails insignifiants ou peu passionnants sur les relations entre Shôzo et sa famille. Elle présente pourtant un intérêt notable avec la description de l’atmosphère et de l’ambiance d’Hiroshima avant la bombe. La nouvelle est l’occasion de ressentir la tension qui règne dans la ville, entre les habitants. La menace d’une attaque aérienne est omniprésente et la guerre investit leur quotidien : consignes officielles, alertes aériennes, organisations de manœuvres, réquisitions, production industrielle adaptée, conscription. Quelque chose dans l’air annonce la catastrophe.

    Fleurs d’été est la nouvelle la plus réussie du recueil. Alors que le narrateur est aux toilettes, la bombe explose à 600 m au dessus du sol et rase Hiroshima. Après un moment d’hébètement, le narrateur s’aventure à l’extérieur et découvre l’horreur. La ville n’est plus que décombres, le paysage, désolation. L’horizon est dégagé sur le massif montagneux aux alentours car la ville est détruite. Les descriptions sont saisissantes sans êtres méticuleuses : décombres et incendies, et au milieu des êtres humains mourant, agonisant dans d’atroces souffrances. Personne ne semble saisir vraiment de quoi il retourne. Le caractère inédit de l’évènement est présent dans le récit de Tamiki Hara. Le narrateur ne sait pas que c’est la bombe A et avance comme un fantôme dans une terre de ruines hantée par des paroles, des manifestations, des plaintes, des gémissements de souffrance des victimes qui marquent  le lecteur. L’atmosphère de fin du monde, d’enfer sur terre est palpable.

    La dernière nouvelle, Ruines, est le prolongement de Fleurs d’été. Moins marquante que cette dernière, elle évoque l’après Hiroshima. Une autre bombe, « Fat man » est tombée sur Nagasaki. La guerre est finie et un fort sentiment d’amertume traverse la nouvelle. Cette horreur aurait pu être évitée. Et maintenant ne reste que la souffrance. Les conséquences de la guerre sont décrites : des malades, des morts, des disparus, des corps à la pelle, des ruines, et un univers corrompu, rugueux pour ceux qui survivent, ceux qui restent. Le texte de Tamiki Hara redevient malheureusement haché, avec un liant parfois faible entre les différents moments narratifs.

    Hiroshima, Fleurs d’été, est un recueil saisissant par son atmosphère et son ambition de saisir un avant, un pendant et un après la bombe. Le recueil, qui culmine avec Fleurs d’été, la nouvelle centrale, est cependant inégal. Le témoignage est forcément bouleversant même si la construction narrative est brouillonne, faible par moments, pas forcément soutenue par des personnages parfois à peine ébauchés. On reconnaît néanmoins le poète derrière ces nouvelles, avec de véritables moments où la tristesse, l’amertume, la désolation sont ressenties de manière tranchante, comme des lames.

    Tamiki Hara s’est donné la mort en se jetant sous un train en 1951. 

  • L’héritage d’Esther – Sandor Marai

    esther.jpgDès les premières pages de l’héritage d’Esther, le lecteur est pris dans une étrange et sombre atmosphère d’inquiétude, d’excitation, de fatalité et de violence sourde. Lajos revient, aujourd’hui, vingt après son dernier passage en ces lieux. Et tous les personnages de s’interroger sur ce retour. Pour quoi faire ? Que veut-il ? Les souvenirs affleurent à la mémoire des personnages et les supputations vont bon train. Un suspens diffus est rapidement installé.

    S’il y a personnage marquant dans ce livre, c’est bien celui de Lajos autour duquel tout tourne (y compris Esther). C’est un menteur, un voleur, un escroc, de la pire espèce, de ceux qu’on n’arrive pas à haïr complètement, à qui l’on trouve des excuses et qui sont attachants d’une façon ou d’une autre, comme soumis à d’autres règles. C'est un des éléments les plus intéressants de l'héritage d'Esther. Cet homme, lâche et séducteur a joué un tour à tous les personnages du livre mais surtout à Esther, l’héroïne éponyme à qui il a tout pris et surtout l’essentiel : le souffle de vie.

    Lajos est le seul homme qu’Esther a aimé et il l’a laissée comme cette maison qu’elle habite, seule, vieillissante, au bord de l’effondrement, avec sa splendeur et sa grandeur derrière elle, avec Nounou, une vieille gouvernante comme compagne. Esther ressasse le passé et ses faillites, dessine un déclin auquel elle a au fond consenti. Elle apparaît comme une figure classique au milieu de ce qui est une tragédie.

    Le style de Sandor Marai est sobre, racé et lui permet de dessiner avec subtilité un huis clos qui culmine dans la confrontation de Lajos avec Esther. En finalement peu de mots, avec un sens certain de l’implicite et du non-dit, le passé est omniprésent tout au long du roman. Il contribue à cette ambiance tendue dans laquelle les personnages principaux réévaluent leurs certitudes, rejouent leurs drames et finalement essaient de régler leurs comptes, de terminer convenablement quelque chose entamé il y a vingt ans.

    L’occasion pour Sandor Marai de nous dire que nous n’en avons peut-être pas aussi facilement fini avec le passé que nous le croyons, qu’il y a aussi une certaine dignité dans la capitulation, que le destin peut avoir quelque chose d’inéluctable ou une force tragique à laquelle nous finissons par nous plier avec résignation. Il y a quelque chose de profondément nostalgique et crépusculaire dans ce livre

    Dotée d’une certaine élégance stylistique, de personnages principaux forts, d’une ambiance singulière, la mécanique huilée de l’héritage d’Esther fonctionne bien sans qu’il n’y ait besoin de crier au chef d’œuvre non plus. Elle incite à découvrir encore plus Sandor Marai.