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  • La surproductivité – Kim Sung’ok

    La surproductivité.jpgLa surproductivité n’est pas un livre facile à appréhender. Il est constitué de 3 nouvelles qui sont centrées autour du thème de la fuite. Des amis qui décident de rôtir eux-mêmes un porc vivant pour leur barbecue voient le suidé leur échapper momentanément et les entrainer dans une course burlesque, un lapin censé être le héros d’une pièce de théâtre expérimentale s’enfuit de la scène suite au pet foireux d’un spectateur et aux rires qui s’ensuivent, un vieillard pris en filature par une agence qui doit le protéger réussit à s’évanouir dans la nature sans laisser de traces.

    Fuite donc dans ces 3 nouvelles. Recherche de la liberté, tentative de sortie par la petite porte pour prendre une autre voie, échapper au destin tout tracé et peu glorieux. Faut-il y voir là une critique déguisée dela Coréedu Sud post indépendance et guerre de 1950-53 sous la férule de Synghman Rhee d’abord puis de Park Chung Hee ensuite ? Peut-être en poussant l’analyse plus loin peut-on lier aussi ce thème de la fuite à la situation des ressortissants de Corée du Nord, privés des libertés essentielles.

    Kim Sung’ok n’est pas dans la dénonciation, ni dans le pamphlet ou dans le roman social ou analytique et c’est ce qui peut-être déroutant pour le lecteur. Ces histoires peuvent paraître simplement relever de l’anecdote à une première lecture. Elles peuvent aussi frapper par la tonalité moqueuse, caustique et une écriture qui insiste véritablement sur l’aspect comico-pathétique, risible, des situations. Faire dérailler les évènements semble être la façon de dire quelque chose sur son pays pour Kim Sung’ok. Ces histoires sont véritablement à part. Plus en tout cas que la romance qui sert de toile de fond commune à ces 3 nouvelles.

    Le jeune narrateur, qu’on suit dans les 3 rocambolesques aventures citées plus haut, est un journaliste sans le sou qui tombe amoureux de la fille de sa logeuse. Il y a quelque chose de suranné et d’un peu triste, de gauche dans sa rencontre, puis dans sa relation et ses aspirations avec cette fille un peu trop ordinaire. Ce « récit amoureux » est dans la même veine que les nouvelles, parfois cocasse, caustique, mais en moins marqué, en moins marquant. On peut y saisir quelque chose de la condition des jeunes Coréens à une époque où la Corée n’était pas encore un des 4 dragons asiatiques.  

    L’atmosphère de cette œuvre est vraiment spéciale, à cause donc du ton de Kim Sung’ok, du traitement original du thème de la fuite - et indirectement de la Corée des années 60. C’est assez déroutant et singulier sans être pour autant toujours convaincant, ni forcément captivant ou à même de maintenir un intérêt constant.

    Une curiosité.

  • Tonio Kröger – Thomas Mann

    artiste,différence,génie,écriture,normalitéDescendant de la bourgeoisie du nord de l’Allemagne, Tonio Kröger est un adolescent en proie au mal être. Dès les premières lignes du livre de Thomas Mann, on comprend qu’il n’est pas de ceux qui bénéficient de la paix des âmes et du sommeil du juste. Tonio Kröger est différent. Est-ce de par ses racines latines, don de sa mère Consuelo, qui ont fait de lui un brun au pays des blonds ? Le trouble est plus profond et la différence plus subtile, bien que Tonio Kröger lui-même s’attache à ces détails physiques.

    Ce jeune homme, que l’on pourrait traiter facilement de romantique, est tout simplement un artiste, sans doute de génie. Et il n’y a pas de fardeau plus difficile à porter et à assumer pour un adolescent, un homme que celui-ci. Bien plus qu’une vocation, une raison d’être ronge le jeune homme de l’intérieur, l’inclinant à une lucidité, à une empathie qui l’ébranlent. « Etre trop conscient, c’est être malade » dit Dostoievski dans mémoires écrits dans un souterrain.

    Etat difficile que celui de Tonio Kröger qui envie la légèreté, de Hans Hansen, son ami, archétype du garçon populaire du lycée ou d’Inge Ingeborg, celle pour qui bat son cœur adolescent, le symbole de la jolie poupée. Le drame de Tonio Kröger est d’avoir conscience de sa condition d’artiste et de vouloir être comme les autres, de ne plus être un douloureux roseau pensant empêtré dans son monde intérieur. On l’entend presque dire comme Victor Hugo « je serai Châteaubriand ou rien ». La tentation délicieuse de l’abîme, du rien, résonnant plus fort que l’appel à enfiler les habits de l’auteur du génie du christianisme.

    Je crois qu’il faut dépasser une lecture biographique, certes intéressante, de l’œuvre de Thomas Mann. Il y a en effet bien des similitudes entre Tonio Kröger et le prix nobel de littérature 1929. Se focaliser sur le désir que ressent Tonio Kröger pour deux personnes de sexes différents (Inge et Hansen) nous éloigne aussi un peu de l’essence du livre. La problématique essentielle posée par Thomas Mann dans Tonio Kröger est la souffrance née de la distance et d’une certaine forme d’inadéquation entre l’artiste et le monde. Souffrance vécue dans la chair, tourment qui lui permet de créer et de dire quelque chose de fondamental à et sur la société des hommes. Cette problématique peut-être élargie à celle de la différence et de l’étranger, particulièrement dans un univers (artistique ou non) contemporain pressé par les forces du conformisme – accompagnant celles du marché.

    Tonio Kröger devenu écrivain des années plus tard, retourne sur les lieux de son enfance et éprouve une nostalgie, une fêlure, difficiles à décrire. C’est l’abîme au-dessus desquels marchent plus ou moins facilement les plus grands. Une béance qui se retrouve amplifiée lorsque se matérialisent comme par magie sur son lieu de résidence, lors d’un voyage au Danemark, ceux qui ont été au cœur de la prise de conscience de sa différence, de son dilemme : Inge et Hans, les symboles de la normalité éclatante, bienheureuse et triomphante. Je ne peux m’empêcher de citer l’excipit du livre qui vaut toutes les explications :

    « Ce que j’ai fait jusqu’ici n’est rien. Je produirai des œuvres meilleures, Lisateva – ceci est une promesse. Tandis que j’écris, le bruissement de la mer monte vers moi et je ferme les yeux. Je plonge mes regards dans un monde à naître, un monde à l’état d’ébauche, qui demande à être organisé et à prendre forme ; je vois une foule mouvante d’ombres humaines qui me font signe de venir les chercher et les délivrer ; des ombres tragiques et des ombres ridicules et d’autres qui sont l’un et l’autre à la fois – celles là je les aime particulièrement. Mais mon amour le plus profond et le plus secret appartient à ceux qui ont des cheveux blonds et des yeux bleus, aux êtres clairs et vivants, aux heureux, aux aimables aux, habituels ».

    Tonio Kröger est un chef d’œuvre qui, en peu de pages, a le mérite de dire grand avec le génie du verbe de Thomas Mann.