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  • Apprendre à prier à l’ère de la technique – Gonçalo M. Tavares

    Apprendre-à-prier-à-l’ère-de-la-technique-de-Gonçalo-M.-Tavares-189x300.jpgUne fois connaissance faite avec Lenz Buchmann, personnage principal d’apprendre à prier à l’ère de la technique, un trouble surgit qui jamais vraiment n’abandonne le lecteur jusqu’à la dernière page. Rares sont les personnages aussi forts et puissants, à même de phagocyter une œuvre jusqu’à se confondre avec elle et à en constituer l’essence même. Impossible de rester indifférent devant Lenz Buchmann, on ne peut que l’aimer ou le rejeter, être attiré ou révulsé par lui. Mais à la limite, cela a peu d’importance. Ce qu’il faut, c’est l’affronter, c’est empoigner sa biographie et sa psychologie pour comprendre ce que ce personnage symbolique dit sur nos sociétés modernes occidentales – par là, il faut entendre celles de l’avènement de la technique et de ses progrès exponentiels et surtout la déliquescence de l’idée religieuse et de ses avatars idéologiques.

    Lenz Buchmann est-il l’homme du XXIème siècle, celui que nous promet l’effondrement ou la putréfaction des valeurs judéo-chrétiennes ? L’avenir est alors bien sombre. Ce qui prédomine chez Lenz Buchmann, c’est un esprit froid, méthodique, animé d’une effrayante lucidité et qui ne sacrifie à aucune consolation, pitié, ni aucun sentiment de la sorte. Prier donc ? Peu pour lui qui est au-delà du bien et du mal, animé d’une volonté de toute puissance, qu’on qualifierait de manière contradictoire, d’animale. Terrible vision que celle du monde à travers le regard du docteur. Vision malade serait-on tenté de penser, mais vision rendue quelque part possible par la technique, vision qui tient même de la technique peut-être. Ce n’est pas un hasard si Lenz Buchmann est un médecin, plus précisément un chirurgien. Toute puissance de l’homme sur la nature ?– petits miracles quotidiens de la médecine -  et sur l’autre ?– qui n’a jamais ressenti cette position de faiblesse face au corps médical ? A voir...

    Ce n’est pas un hasard non plus si Lenz Buchmann transfère son Ubris et sa volonté démesurée, démiurgique de pouvoir, de contrôle sur autrui dans la politique. A un moment, la médecine ne suffit plus, il veut taper plus haut, plus fort, s’imposer à la collectivité. En cela, Lenz Buchmann est également une figure hyper individualiste – à la limite du solipsisme - et représentative de cette ère moderne façonnée par la technique et marquée par un délitement du lien collectif et des organes socialisateurs traditionnels. Attention, voici venir le surhomme, pour qui l’autre ne peut-être que le faible à écraser, à mépriser, à ignorer, à exploiter, à utiliser ou alors un fort à affronter à un moment ou un autre, à dompter, à ramener au statut de faible. Homme, nature ? Moyens que justifie une fin personnelle et qui fait résonner de terribles échos totalitaires et fascistes dans l’œuvre de Gonçalo M. Tavares. Oui, Lenz Buchmann a quelque chose de terriblement XXème siècle, en fait.

    Traiter de la figure romanesque de Lenz Buchmann ne doit pas occulter les qualités littéraires du livre. En choisissant de décontextualiser son œuvre, Gonçalo M. Tavares lui donne encore plus de force. Lenz Buchmann évolue dans une ville sans nom, un territoire qui peut symboliquement représenter une communauté plus grande. Sa nationalité n’est pas représentée non plus, même si on peut lui accorder une appartenance à la société occidentale. Quant à l’époque, elle est floue, avec finalement peu d’indices, Lenz Buchmann pouvant se trouver aussi bien dans un XXème siècle finissant que dans un futur proche. L’essentiel est ailleurs, peut-être aussi dans la brillante construction romanesque du livre.

    Gonçalo M. Tavares utilise des chapitres très courts, percutants, selon un découpage minutieux qui fait encore plus sens à la fin de la lecture. Il est impressionnant de constater le travail d’architecture romanesque de l’auteur portugais, à base de symétries, d’analogies multiples, de parallèles qui densifient son œuvre. Je résiste à la tentation d’en dire plus mais il ne faut jamais cesser de mettre en rapport Lenz Buchmann et son frère Albert, la conception de son métier de chirurgien et celui de la politique, le caractère intrusif et envahissant de la maladie et celui des personnages secondaires que sont Julia et son frère le sourd, le destin de son père et le sien, etc. La trajectoire de Lenz Bchmann, éclairée par les flashbacks sur son enfance et l'éducation reçue de son père, est d'une forme sinusoidale quasi parfaite.

    Avec apprendre à prier à l’ère de la technique, Gonçalo M. Tavares a écrit un ouvrage romanesque protéiforme, un ouvrage littéraire non identifié quelque part entre le roman d’apprentissage, la biographie fictive, le récit introspectif d’un monstre, la fable morale et l’essai sur la nature des hommes et des choses.

    Marquant, troublant, d’une profondeur rare, d’une cruelle lucidité, Apprendre à prier à l’ère de la technique est de ces ouvrages que l’on n’oublie pas et dont le parfum est vraiment unique.

    En un mot ? Balèze.  

  • Ma ligne 13 – Pierre-Louis Basse

    ligne 13.jpgQui a déjà pris la ligne 13 du métro parisien ne peut qu’être curieux à la vue d’un livre qui en porte le nom. La ligne 13 aquelque chose de symbolique pour les utilisateurs du métro parisien. Je ne parle pas que de la foule, des dysfonctionnements, de l’inconfort et du combat quotidien que connaissent ceux qui l’empruntent jusqu’aux profondeurs de la banlieue du côté de Saint-Denis ou d’Asnières-Gennevilliers, mais bien plus de la traversée des mondes qu’elle autorise. Prendre la ligne 13 d’un bout à l’autre, c’est traverser Paris en passant des quartiers chics aux banlieues et prendre conscience d’une certaine façon d’évolutions et d’enjeux sociaux sous-jacents à l’espace urbain parisien. C’est donc aller plus loin que ne le fait Pierre-Louis Basse dans ce livre.

    Ma ligne 13 est un mauvais livre, d’abord sur le plan littéraire. Le style de Pierre-Louis Basse fleure bon la grandiloquence pathétique – hautement préjudiciable vu le sujet. Combien de fois n’a-t-on pas envie de ramener l’auteur à des hauteurs plus raisonnables quand on le voit céder à un lyrisme, à une emphase assez faciles et un peu surfaits. Calme-toi Pierre-Louis et arrête un peu avec les images lourdes, les émotions à la louche etc. Travaille par contre ton art du portrait parce qu’on reste un peu sur sa faim quand même. Rien de vraiment marquant. Et puis, un vrai fil narratif, ce serait plus intéressant que la facile et vaine déambulation ou même cette fade pseudo-histoire avec cette danseuse dont le nom est déjà dans les limbes de ma mémoire.

    Oui ma ligne 13 est un ouvrage décevant. Plus encore sur le plan des idées. Pierre-Louis Basse entendait nous parler de frontières invisibles, de deux mondes. Alors ? Pourquoi pas s’il avait pu éviter les clichés à la pelle sur les mondes en question et ceux censés y appartenir. Possible si on n’avait pas eu à supporter une sorte d’autosatisfaction, de posture afin de se présenter comme du côté des bons –  bien entendu, les pauvres, les immigrés et autres de la banlieue – avec qui en fait il n’a rien en commun si l’on s’intéresse à sa position sociale réelle. Et ce n’est pas la peine de faire allusion aux drames de la banlieue et de l’explosion de 2005, tant on en est loin, ici. Il y avait bien quelque chose à saisir dans et autour de la ligne 13, sur Paris, la mixité urbaine et sociale. Pierre- Louis Basse l’a senti mais est passé à côté.

    Après lecture de l’ouvrage, la quatrième de couverture est un peu risible.

    Passer son chemin.