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  • Brooklyn – Colm Toibin

    9782221113493.jpgDans l’Irlande des années 50, Eilis se voit offrir par l’entremise du père Flood une opportunité: émigrer aux Etats-Unis où l’attend un emploi de vendeuse dans un grand magasin.  C’est une occasion difficile à refuser pour la jeune fille dont la famille n’est pas au mieux financièrement. Le père est décédé, la mère déprimée et les trois fils ont fui le chômage pour l’Angleterre. Seule Rose arrive grâce à son travail de bureau et à son caractère à maintenir la barque familiale à flots. Mais n’est-ce pas justement à elle de saisir cette offre du père Flood ? Car à vrai dire Eilis ne veut pas partir.

    C’est une jeune fille innocente et confinée dans l’univers de son petit village que Colm Toibin arrache à une Irlande en difficulté. Son émigration n’est pas vraiment un choix, comme souvent, c’est un devoir, une obligation à laquelle elle se plie pour un hypothétique meilleur avenir et qui va la transformer. Colm Toibin laisse entrevoir au début du roman ce qu’aurait pu être la vie d’Eilis si elle n’était pas partie : son petit boulot à l’épicerie, ses cours de comptabilité censés lui ouvrir les portes d’un modeste emploi de bureau, la compagnie de sa mère, l’ombre de sa sœur, les sorties stéréotypées du samedi soir avec ses copines, les commérages du village et un mariage si possible avec l’un des bons partis du coin.

    Cette vie-là, c’est celle que Colm Toibin finit par lui offrir comme une tentation dans la dernière partie du roman. Le retour est une possibilité quasi aliénante pour l’exilé. Revenir, retrouver la vie qu’on aurait dû avoir, qu’on n’aurait jamais dû abandonner, qu’on souhaitait avoir, à laquelle on rêve encore parfois ? Chimère, car entre temps, Eilis a vécu à Brooklyn. Elle n’a pas seulement découvert un autre monde, elle a construit une autre vie avec d’autres possibilités. Elle s’est forgé un caractère à travers l’adversité - car l’émigration est une épreuve. Durant ses deux années, à peine, à Brooklyn, Eilis a mûri, construit sans s’en rendre compte un édifice rendu chancelant par le retour.

    Le roman de Colm Toibin est d’une lenteur et d’une méticulosité, qui vont de pair, pour faire saisir le chemin parcouru par Eilis. L’auteur irlandais excelle dans le détail des situations quotidiennes, dans la progression imperceptible afin d’épaissir le personnage et la trajectoire d’Eilis. C’est une héroïne obligée de livrer une multitude de combats quotidiens, minuscules ou pas, qui jalonnent son apprentissage. Il y a quantité de difficultés prosaïques liées à l’émigration, mais il y a aussi le mal du pays, les conventions des milieux émigrés, et son farouche désir d’émancipation. A travers tout le roman, il y a la volonté de cette fille d’être et de paraître libre, comme sa sœur, son modèle, dans un monde très corseté pour les femmes.

    Etre libre, un défi constant pour un personnage, fragile et touchant, souvent tenaillé par le doute. Doutes sur l’amour qu’elle découvre, sur ce qu’elle ressent, doutes sur son avenir professionnel, sur sa réussite scolaire pour lesquels elle consent bien des sacrifices pourtant, doutes sur sa capacité à braver les obstacles à son bonheur. Eilis est une jeune fille qui se bat pour devenir une femme, libre et moderne. Et c’est calmement, que Colm Toibin la pousse toujours plus loin en avant jusqu’à l’épreuve ultime dans cette dernière partie du livre où Brooklyn et son bout d’Irlande se font face à face.

    On peut trouver quelques longueurs au livre de Colm Toibin, penser qu’il accélère brusquement et joue un peu trop facile à la fin, il n’en demeure pas moins un joli portrait de jeune fille et un livre fin sur l’exil.

    OK.