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  • Cotton Point – Pete Dexter

    cotton_point.jpgEtre « bon pour Cotton Point », c’est une expression qui voulait dire être bon pour l’asile. Il faut croire que l’expression n’a pas perdu tout son sens lorsque Paris Trout, l’usurier de la ville qui prête même aux noirs, décide de jouer du gros calibre sur une petite famille noire pour une histoire de sous. Ce pur moment de folie, c’est le début de la dégringolade pour celui qui est la figure centrale du livre de Pete Dexter.

    Paris Trout représente en quelque sorte une dégénérescence, une putréfaction de l’homme blanc tout puissant placé au cœur du système ségrégationniste et des valeurs du Sud profond de l’Amérique. Raciste, misogyne, borné, engoncé dans une idéologie et des valeurs dépassées, il met à l’épreuve toute la ville de Cotton Point, et pas uniquement à travers son procès. C’est comme s’il sommait chacun de choisir son camp, symbolisant à lui seul la fracture au sein de l’Amérique des années 50.

    On ne peut pas vraiment parler de polar au sujet de Cotton point. Il n’y a pas tant de suspens que ça dans le livre et les intrigues ne sont pas si passionnantes, captivantes ou recherchées. Le livre de Pete Dexter tient surtout par ses personnages et par son ambiance. Il y a tous ces êtres qui sont passés au révélateur Paris Trout : sa femme Hanna, son avocat Seagraves, principalement, la petite Rosie. Ils sont fouillés, intenses, présents grâce à la voix que leur prête Pete Dexter. Il ne leur fait pas vraiment de cadeaux, dessinant des univers plutôt tristes, monotones, sur le point d’éclater, de s’effondrer de l’intérieur. Il y a quelque chose de crépusculaire dans les situations dans lesquelles ils se retrouvent.

    Il y a en effet une ambiance formidable qui est installée par Pete Dexter. Cotton Point est un livre dur, rocailleux qui est rempli de poussière et de tension qui sont palpables. L’ordre de Cotton Point brisé par Paris Trout n’est qu’une façade. La ville est un lieu qu’on habite en quelques lignes, plongés dans une atmosphère chaude, moite, suffocante, propice à l’immobilité comme aux brusques explosions qui l’ébranlent.

    Sans se révéler exceptionnel, Cotton Point est un livre qui vaut le détour pour son ambiance, ses personnages et son questionnement de l’Amérique profonde et de son passé à travers le personnage de Paris Trout.

    National Book Award.

  • Le fantôme d’Anil – Michael Ondaatje

    le-fantome-d-anil-michael-ondaatje.gifAnil a quitté le Sri Lanka à la fin de l’adolescence pour faire des études de médecin légiste en occident. Une quinzaine d’années plus tard, elle est de retour sous le mandat de l’ONU pour enquêter sur des crimes impunis.

    Alors, le fantôme d’Anil, roman de l’exil et du retour ? Un peu. Partie à dix-huit ans, Anil revient par bribes sur son enfance, son passé Sri Lankais, ses premières années à l’étranger. L’ensemble reste tout de même évanescent : des passages sur l’obtention de son nom qui a d’abord appartenu à son frère, sa célébrité en tant qu’espoir de natation, son mariage raté à l’étranger avec un Sri Lankais, etc. La mémoire, présente par éclats, laisse plutôt la place au présent, au décalage qu’Anil ressent par rapport à son pays. Le propos est classique sur l’exil et le retour et on peut rester sur sa faim sur ces thèmes. La vie d’Anil, passé et présent restent lointains.

    Pourtant, Michael Ondaatje prend du temps pour raconter l’histoire qu’Anil a eue avec Cullis, un écrivain scientifique marié. On ne peut pas vraiment dire que ce soit le plus intéressant du roman. C’est même banal et se détache du reste du roman même si on peut considérer que ça donne plus d’épaisseur au personnage d’Anil. Il en est de même pour l’amitié de cette dernière avec Leaf. Cela contraste avec l’absence relative du frère ou des parents d’Anil sur lesquels on n’en saura pas beaucoup plus.

    Peut-être parce que l’essentiel du roman est ailleurs, dans le travail d’Anil pour faire le jour sur les massacres, les exécutions, à partir de la découverte d’un cadavre récent enterré avec d’autres datant de plusieurs siècles. C’est le fil conducteur du roman qui permet à Michael Ondaatje de revenir sur le contexte politique et historique du Sri Lanka. Il fait jour, si besoin était, sur les massacres, les horreurs commis aussi bien par le gouvernement que par les rebelles, notamment les tigres tamouls. Si Anil vise le gouvernement à travers son enquête, très vite, les histoires qui émaillent le texte démontrent le marigot de l’enfer dans lequel l’ancienne Ceylan s’est embourbée pour devenir une terre d’exactions, dont tout le monde est finalement victime. C’est une des forces du roman ; tout comme les personnages.

    Ceux qu’Anil croise au cours de son enquête sont tous un peu déglingués. Et à chaque fois, c’est un peu la faute au terrible conflit qui ravage le pays et qui leur a pris quelqu’un, quelque chose et qui quand il ne les détruit pas, les laisse cabossés, au bord du chemin. Que ce soit Sarath l’ambigu anthropologue qui aide Anil ou son insomniaque de frère, Gamini le médecin christique ou encore Ananda le mineur, sculpteur et ivrogne notoire, etc. Il semble ne plus y avoir d’innocence possible, et c’est tout simplement effrayant de voir ces dérives humaines et la chute de l’île. Anil sillonne le Sri Lanka à la recherche d’une vérité sur elle-même et sur l’île qui semble évidente en même temps insaisissable.

    Michael Ondaatje  écrit avec le fantôme d’Anil un drôle de roman. Semblant parfois traîner en longueur ou plus précisément tourner en rond, il peut paraître par moments un peu elliptique sur des questions essentielles. Il n’en demeure pas moins un livre riche de personnages atypiques et touchants, saisissant par moments, habité d’une certaine poésie douloureuse et intéressant par rapport à la guerre civile du Sri Lanka.