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Littérature Française - Page 4

  • Un certain M. Piekielny – François-Henri Désérable

    Pikielny.gifDans le chapitre 7 de la promesse de l’aube, Romain Gary raconte une scène de son enfance à Vilnius concernant un certain M. Piekielny, un habitant de son immeuble qui a un peu cru aux prédictions ambitieuses de sa mère sur son glorieux avenir.  De ce discret personnage, on ne saura pas grand-chose à part la demande effectuée au jeune Roman Kacew qui dit s’être appliqué à la satisfaire bien des années plus tard: « Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny ».

    Qui est donc ce M. Piekielny ? C’est la question à laquelle essaie de répondre François-Henri Désérable dans ce livre. Il saisit là l’occasion d’écrire une enquête littéraire plutôt intéressante et inédite dont le contexte historique offre une riche matière : la disparition des juifs dans une Vilnius tour à tour polonaise, nazie puis russe. Les recherches sur M. Piekielny permettent également d’aborder de manière plus large la vie et l’œuvre de Romain Gary à qui l’auteur voue un certain culte. Elles sont l’occasion d’une subtile réflexion sur la création littéraire, le mensonge et la vérité.

    Un certain M. Piekielny est un livre un peu inégal mais très plaisant. Il est original dans la quête de son fameux personnage éponyme. Passionnante au début et à la fin du livre, la recherche de M. Piekielny est plutôt longuette par moments. Insuffisante à tenir le livre sur la durée, elle souffre des nombreux passages inventés par un François-Henri Désérable en panne sèche dans son enquête. Elle est aléatoirement soutenue par le propos sur Romain Gary qui est à la fois attachant pour les admirateurs de son œuvre dont je fais partie et limité car on n’y apprend pas grand-chose.

    Le livre reste pourtant un véritable plaisir de lecture. François-Henri Désérable a un certain sens de l’humour et arrive à entraîner ses lecteurs à travers des chapitres plutôt courts et vifs et par l’intermédiaire d’un style direct. Il interpelle constamment son lecteur et à l’audace de se livrer à lui en s’écartant du récit et de la fiction. Il n’hésite pas à se mettre en scène et à mêler de l’autofiction à son entreprise littéraire. De la genèse de sa vocation littéraire à la cuisine romanesque même de ce livre en passant par quelques réflexions littéraires, il emprunte des chemins de traverse qui révèlent progressivement des ponts entre eux.

    Très plaisant sans être totalement convaincant, cet exercice inégal, parfois bavard, ne manque pas d’intelligence, d’humour et  par moments de brio.

    OK.

  • Aucun de nous ne reviendra – Charlotte Delbo

    charlotte delbo.jpgEn 1942, Charlotte Delbo, résistante communiste française est arrêtée et déporté à Auschwitz. Elle fait partie du convoi du 23 janvier 1943 – qui est le titre de l’une de ses œuvres. De cette expérience, elle tire vingt ans plus tard Auschwitz et après, un triptyque dont Aucun de nous ne reviendra fait partie est le premier tome, suivi plus tard par Une connaissance inutile et Mesure de nos jours.

    Composé de courts chapitres, secs et incisifs, le texte de Charlotte Delbo est éclaté, formant un kaléidoscope de souvenirs plus insupportables les uns et les autres. Elle ne suit pas de chronologie précise même si le livre commence par l’arrivée en train dans le camp d’Auschwitz et semble enchaîner les souvenirs. Son texte est surtout articulé autour de moments clés qui rythment la vie répétitive et inhumaine des camps et que les titres de chacun des chapitres rappellent – l’appel, le soir, le matin…

    C’est un nombre incalculable d’heures, d’indicibles moments de souffrance qui sont condensés dans chaque chapitre pour en faire un échantillon représentatif de ce qu’endurent les prisonniers du camp. Certains chapitres font ressortir des épisodes singuliers, souvent particulièrement cruels qui glacent d’effroi à leur découverte. Les lecteurs du Si c’est un homme de Primo Lévi se retrouveront malheureusement en territoire connu et vertigineux…

    Charlotte Delbo dépasse son expérience propre de prisonnière politique pour évoquer l’expérience concentrationnaire dans sa globalité et pour parler aussi de l’extermination des juifs ou du sort fait à d’autres prisonniers. Elle prend la parole au nom de tous les rescapés pour essayer de raconter l’effroyable. La difficulté de cette épreuve se ressent dans le texte qui est parfois heurté, halluciné et qui révèle l’inhumanité de ce qu’a vécu et vu Charlotte Delbo : « Un homme qui ne peut plus suivre. Le chien le saisit au fondement. L’homme ne s’arrête pas. Il marche avec le chien qui marche derrière lui sur deux pattes, la gueule au fondement de l’homme. Essayez de regarder. Essayez pour voir »

    Un témoignage percutant et bouleversant.

    Il faut obéir à l’injonction : « Essayez de regarder. Essayez pour voir ».

  • Le royaume – Emmanuel Carrère

    Royaume.jpgLe royaume est à la fois différent des autres livres d’Emmanuel Carrère et proche de ces derniers. Ce qu’il a de commun, c’est ce pas de côté hors de la fiction entamée par le romancier français depuis plusieurs romans. Le sujet de ses livres, c’est toujours en partie lui-même. Il ne s’efface pas derrière ses livres mais bien au contraire s’y place au centre. Les problématiques sont définies autour de lui avant de prendre de l’ampleur et de pouvoir s’en détacher, au moins en partie. On le suit toujours dans un processus d’enquête autour de son sujet qui n’est pas dissimulé mais intégré au livre. Le processus d’écriture, la réflexion du romancier sur ce dernier, sur le sujet, sur son impact sur lui, etc. Tout ça compose et enrichit l’œuvre dans une mise en perspective passionnante.

    C’est ainsi que dans le royaume, Emmanuel Carrère revient sur son passé de catholique fervent. Lui qui est aujourd’hui athée, part de cette période de sa vie pour interroger le catholicisme et son influence en se basant sur ses origines et les racines de son expansion. Pour cela, il suit à la trace dans leurs pérégrinations, deux importants protagonistes dans l’histoire du catholicisme : Paul l’apôtre et Luc l’évangéliste. Leur rôle primordial dans les premiers temps du catholicisme et dans son expansion justifie cette enquête millimétrée qui impressionne par sa justesse, sa méticulosité et sa densité.

    Ce en quoi, le royaume diffère de ses autres livres tient donc à l’ampleur de son interrogation autour du catholicisme qui peut se résumer à cette question : que sait-on vraiment de ce qui est raconté dans les évangiles ? Qu’est-ce qui est probable, dans les faits, dans leur enchaînement et qui explique que la flamme du catholicisme ait pris en dépit de ce qui semble être le bon sens… Emmanuel Carrère se rapproche ainsi d’une sorte d’essai historico-philosophique qui accorde au royaume une place spéciale dans sa bibliographie. C’est une exégèse qui impressionne par son érudition mais qui sait rester simple, accessible et qui pose des questions essentielles d’une manière parfois triviale ou anachronique qui parle au profane et au novice.

    Il faut digérer ce pavé qui prend parfois des airs de polar des premiers siècles de notre ère. C’est parfois très long, parfois méandreux, tellement foisonnant, brassant énormément de sujets, d’informations et de sources, au point de perdre par séquences le lecteur dilettante. Il faut aussi accepter le choix de se focaliser sur Paul et Luc qui par moments est plutôt barba,t alors qu’on souhaiterait élargir au maximum le champ tant qu’à faire. Le royaume n’en demeure pas moins remarquable par la lumière qu’il projette à nouveau sur le caractère novateur du message du Christ, sur les tâtonnements initiaux du catholicisme puis sa grande fortune par-delà les siècles.

    Emmanuel Carrère ne s’interdit rien et n’hésite pas à dire, comme en conclusion du livre, qu’il ne sait pas mais ce n’est pas cela le plus important. Ce qui compte, c’est la manière dont il arrive à rendre vivante cette quête, cette religion et toutes ces questions que nous nous sommes tous posées un jour ou l’autre.

    Un livre hybride, polymorphe, singulier, qui interpelle.