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Littérature Française - Page 5

  • La promesse de l’aube – Romain Gary

    CVT_La-Promesse-de-laube_1616.jpegExiste-t-il un plus bel hommage littéraire à une mère que La promesse de l’aube ? Probablement pas. Chaque page de ce livre suinte l’amour que Romain Gary a porté à sa mère. Et plus encore de celui, incommensurable que cette dernière a eu pour lui. On pourrait croire que le livre est excessif, qu’il s’englue dans les bons sentiments et dans la guimauve, comme parfois le livre de ma mère d’Albert Cohen, mais il n’en est rien. C’est le génie de Romain Gary qui livre là un magnifique portrait de la femme en mère.

    Ce n’est pas une ode dénuée de distance et d’esprit critique, ni un simple cri du cœur touchant mais complètement indigeste, bien au contraire, c’est un portrait profond, tendre mais intelligent, teinté d’humour et de philosophie. Romain Gary a une façon unique de se mettre en scène et de se raconter. C’est un conteur hors pair qui a l’art de la conversation, de l’anecdote, du portrait voire parfois de la maxime. De sa plume alerte, il narre autant qu’il analyse avec ce ton moqueur et cette fausse modestie qui ne gâche pas le plaisir de lecture. C’est un homme accompli qui revient sur son enfance et sa jeunesse avec une salutaire distanciation.

    Difficile donc de ne pas être conquis par le récit de sa vie passée avec sa mère, depuis sa tendre enfance en Lituanie dans une Vilnius encore polonaise, en passant par l’adolescence à Nice, jusqu’aux années de guerre vécues par le jeune homme sur différents fronts. Une première partie de la vie de Romain Gary qui est marquée par l’ambition démesurée que sa mère ne cessera d’avoir pour lui et à laquelle il s’attachera à répondre tant bien que mal : devenir un grand homme. Des rêves de succès, de triomphes illimités aussi bien dans le domaine professionnel qu’intime.

    Comment répondre à une telle injonction professée dès le plus jeune âge de Romain Gary ? Comment faire face à une telle charge d’amour cachée derrière cette ambition et cette foi sans faille dans le destin de son fils ? C’est à la fois une chance et un fardeau. Il ne s’agit rien de moins que de combler l’absence d’un homme auprès de sa mère, de racheter toutes les frustrations nées de ses échecs passés, de combler ses espérances placées dans un futur radieux. Il s’agit de ne pas trahir cette femme et de récompenser tous les sacrifices qu’elle a faits pour que son fils ait le meilleur et le devienne !

    Romain Gary tisse des louanges au caractère de cette mère énergique et combative qui fait face à un destin revêche. Il raconte les difficultés pécuniaires, la galère et les subterfuges pour lui échapper. La route de la grandeur passe par les épreuves de l’exil dont Romain Gary profite pour dire son amour de la France via celui inconditionnel que sa mère porte à sa terre d’accueil. Il se raconte par la même occasion, écrivant un bien original roman d’apprentissage en creux. C’est la formation d’un homme qui se dessine sous le poids de cet imposant amour maternel. Un homme à la destinée multiple et épique qui se dévoile progressivement. Finalement, Romain Gary sera écrivain, héros de guerre, diplomate et j’en passe. Malheureusement, un peu trop tard…

    Fort, touchant, superbe.

  • Taba Taba – Patrick Deville

    Taba Taba.jpgTaba Taba s’inscrit dans la veine définie par Patrick Deville depuis Pura Vida et développée à travers Equatoria, Kampuchéa, puis Peste et choléra et Viva. Un écrivain voyageur qui se balade dans une large zone géographique tout en évoluant sur diverses périodes ou strates historiques qui vont du présent jusqu’à parfois plus de deux siècles avant et en pistant quelques figures essentielles de ces différentes époques. Une recette bien huilée qui fonctionne sur le mode du va et vient, du kaléidoscope, du morcellement, de l’éclat, pour finalement dessiner d’impressionnantes fresques hallucinées qui tissent des liens entre les évènements politiques, les œuvres artistiques, les découvertes scientifiques, les aventures exploratoires et intimes. L’ensemble peut être déroutant de prime abord pour ceux qui n’ont pas l’habitude de cette technique littéraire mais c’est surtout à chaque fois, comme ici avec TabaTaba, une maestria.

    Dans Taba Taba, c’est sur les traces de sa famille que Patrick Deville part. Il remonte jusqu’aux années 1860 et son aïeule Eugénie-Joséphine pour dérouler sa généalogie. Remonter son histoire personnelle dans les détails, dessiner les portraits, suivre les trajectoires, entremêler les évènements et les choix qui ont conduit à sa naissance peu avant les années soixante, en face de Saint-Nazaire, dans un hôpital psychiatrique dirigé par son père. Ce voyage dans sa famille est évidemment l’occasion d’une traversée de l’histoire de la France depuis 1860 jusqu’aux récents attentats de Daech à Paris fin 2015. Intraitable, Patrick Deville piste ses aïeux, notamment grâce aux archives de sa grand-tante, Monne. Il les suit à la trace dans toute la France à bord de sa Passat, remontant le fil de leurs tribulations géographiques et de leur histoire à travers les turpitudes de celle de la France et du monde.

     Comme d’habitude, la toile est tissée entre une multitude d’évènements intervenus sur cette période 1860-2015, qui sont connectés à son histoire familiale. Petite et grande histoire entremêlées dans une veine plus intime que dans ses autres ouvrages. En effet, Patrick Deville en profite cette fois-ci pour se raconter pudiquement, parler de son enfance un peu triste et solitaire, de son goût de la lecture et du voyage, de la gestation de ce livre, de l’écriture, de son amour pour Véronique Yersin miraculeusement survenu après Peste et Choléra, etc. Il y a comme à chaque fois beaucoup de sensibilité dans ce livre, une plume vive et un art de la coïncidence, du parallèle, de la connexion qui arrive à ordonner une matière foisonnante, surabondante. Patrick Deville démontre une fois de plus sa force de travail documentaire et son savoir-faire narratif dans une œuvre impressionnante et touchante.

    Excellent.

  • Des éclairs – Jean Echenoz

    echenoz_eclairs.jpgDernier volet du tryptique des romans biographiques du « cycle des vies imaginaires » de Jean Echenoz, après Ravel et Courir, Des éclairs est consacré à l’inventeur Nikola Tesla. Pour ceux qui ne le connaissent pas, cet homme, dont la vie est à cheval sur le XIXème et le XXème siècle, est le père du courant alternatif, un génie scientifique passionné par l’électricité qui est l’auteur de près de 300 brevets scientifiques. Visionnaire, il anticipe ainsi de nombreuses découvertes scientifiques parmi lesquelles le radar ou la télécommande par exemple …

    Sous le pseudonyme de Gregor, c’est donc la vie de Nikola Tesla que Jean Echenoz dévoile. Dans les grandes largeurs. Contrairement au parti-pris de Ravel, ce n’est pas uniquement une partie de l’existence du savant qui est mise en avant mais bien sa totalité. Ce qui est indispensable tant la trajectoire de Nikola Tesla est originale et passionnante. Elle se suffit en fait à elle-même, intrigante à souhait. C’est le destin d’un génie, d’un aventurier, d’un créateur né quelque part en Serbie qui vient s’accomplir aux Etats-Unis en révolutionnant la science et en bousculant ses collègues et ses contemporains parmi lesquelles l’illustre Thomas Edison. C’est une histoire de self-made man particulièrement intéressante car l’aspect scientifique prévaut sur l’aspect économique et dans la mesure où elle n’est pas linéaire mais sinueuse et en fin de compte partiellement marquée du sceau de l’échec et de la folie.

    L’intérêt du livre de Jean Echenoz est de s’appuyer sur ce matériau riche et passionnant pour donner un portrait d’homme assez captivant. Nikola Tesla n’est pas seulement un génie, c’est un personnage unique que Jean Echenoz arrive à embrasser. Il en dit la grandeur des ambitions et des intuitions, l’effervescence intérieure qui frise l’explosion, le sentiment de supériorité et la solitude qui ne sont pas loin de se muer en misanthropie ou en tout cas en distance avec la réalité prosaïque et ses contemporains. C’est un Nikola Tesla en nuances et surtout en failles qu’il construit au-delà de la légende. Un homme étrange, complexe, sombre, hanté par son génie et ses utopies, avide de lumière et parfois maladroit ou complètement à côté de la plaque.

    Jean Echenoz le raconte avec un peu d’humour, une distance et une certaine légèreté qui sont salutaires. Son récit est plutôt alerte, suivant le fil de l’existence de Nikola Tesla et celui du progrès scientifique de son époque avec assez de subtilité. Si le récit est un peu long sur la fin, notamment à cause des passages sur les pigeons, Des éclairs touche par moments par une espèce de mélange de fascination, de mélancolie et de tristesse qui l’habite. Il peut toutefois souffrir du fait d’être le troisième volet d’un tryptique dont le principe est maintenant connu.

    Un livre léger, plaisant, qui bénéficie du destin de cet incroyable personnage qu’est Nikola Tesla.

    OK.