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Littérature Française - Page 5

  • Briser la glace – Julien Blanc-Gras

    Briser la glace.jpgFidèle de Julien Blanc-Gras, c’est avec un plaisir certain que je me suis jeté sur Briser la glace. Depuis Touriste, c’est une joie de pérégriner avec cet écrivain voyageur moderne et original. Que ce soit aux îles Kiribati comme dans le paradis (avant liquidation) ou encore en Amérique latine dans Gringoland, son premier roman. Avec Briser la glace, il part à la découverte du Groenland, explorant l’immense territoire d’outre-mer du Danemark par la côte, à bord d’un voilier, accompagné de deux marins aguerris et d’un peintre.

    Cette équipée est l’occasion pour lui de découvrir la navigation, plus particulièrement en eaux glaciales et parsemées d’icebergs. C’est surtout une immersion dans un univers polaire qu’il arrive à raconter avec l’intelligence, l’humour et la distance qui le caractérisent. Ce qui fait aimer Julien Blanc-Gras, c’est ce regard décalé mais non moins acéré qui raconte un peu l’extraordinaire mais surtout le quotidien en essayant de dire de manière juste, l’essentiel. Il n’est pas vraiment à la recherche du sensationnel et n’est pas un de ces intrépides aventuriers, souvent donneurs de leçons, et c’est toujours rafraîchissant.

    Dans ce périple, il essaie de faire émerger sous nos yeux les paysages uniques du Groenland avec son climat glacial, ses icebergs, ses nuances de blanc, sa faune de phoques, de baleines. On a notre quota d’images et d’aventures nautiques. Le récit de voyage est aussi mâtiné d’histoire pour raconter un peu plus du Groenland, avec ce qu’il faut de pédagogie pour être passionnant sans être chiant.

    Julien Blanc-Gras ne se contente pas de fournir des images et des histoires. Avec son sens aigu de l’observation, il profite de sa rencontre avec la population locale (ou quelques spécimen étrangers) pour raconter sans y toucher aux difficultés que rencontre cette population confrontée à la disparition de leur culture traditionnelle face à une culture mondialisée et plus particulièrement celle du Danemark. Il dit le piège intérieur qui fait le lit de l’alcoolisme et de bien d’autres maux qui gangrènent une société qui a pourtant survécu et s’est adapté à un milieu très hostile.

    La voici maintenant confrontée à des enjeux d’envergure. Une autonomie qui pourrait ouvrir les voies de l’indépendance et surtout les questions environnementales et écologiques pour eux qui sont aux premières loges du réchauffement climatique avec entre autres la fonte de la banquise. Comment résister aux sirènes du reste du monde devant leurs ressources et préserver quelque chose de leur mode de vie et de leur identité ?

    Fin, drôle, dépaysant.

    Bien.

  • Un certain M. Piekielny – François-Henri Désérable

    Pikielny.gifDans le chapitre 7 de la promesse de l’aube, Romain Gary raconte une scène de son enfance à Vilnius concernant un certain M. Piekielny, un habitant de son immeuble qui a un peu cru aux prédictions ambitieuses de sa mère sur son glorieux avenir.  De ce discret personnage, on ne saura pas grand-chose à part la demande effectuée au jeune Roman Kacew qui dit s’être appliqué à la satisfaire bien des années plus tard: « Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny ».

    Qui est donc ce M. Piekielny ? C’est la question à laquelle essaie de répondre François-Henri Désérable dans ce livre. Il saisit là l’occasion d’écrire une enquête littéraire plutôt intéressante et inédite dont le contexte historique offre une riche matière : la disparition des juifs dans une Vilnius tour à tour polonaise, nazie puis russe. Les recherches sur M. Piekielny permettent également d’aborder de manière plus large la vie et l’œuvre de Romain Gary à qui l’auteur voue un certain culte. Elles sont l’occasion d’une subtile réflexion sur la création littéraire, le mensonge et la vérité.

    Un certain M. Piekielny est un livre un peu inégal mais très plaisant. Il est original dans la quête de son fameux personnage éponyme. Passionnante au début et à la fin du livre, la recherche de M. Piekielny est plutôt longuette par moments. Insuffisante à tenir le livre sur la durée, elle souffre des nombreux passages inventés par un François-Henri Désérable en panne sèche dans son enquête. Elle est aléatoirement soutenue par le propos sur Romain Gary qui est à la fois attachant pour les admirateurs de son œuvre dont je fais partie et limité car on n’y apprend pas grand-chose.

    Le livre reste pourtant un véritable plaisir de lecture. François-Henri Désérable a un certain sens de l’humour et arrive à entraîner ses lecteurs à travers des chapitres plutôt courts et vifs et par l’intermédiaire d’un style direct. Il interpelle constamment son lecteur et à l’audace de se livrer à lui en s’écartant du récit et de la fiction. Il n’hésite pas à se mettre en scène et à mêler de l’autofiction à son entreprise littéraire. De la genèse de sa vocation littéraire à la cuisine romanesque même de ce livre en passant par quelques réflexions littéraires, il emprunte des chemins de traverse qui révèlent progressivement des ponts entre eux.

    Très plaisant sans être totalement convaincant, cet exercice inégal, parfois bavard, ne manque pas d’intelligence, d’humour et  par moments de brio.

    OK.

  • Aucun de nous ne reviendra – Charlotte Delbo

    charlotte delbo.jpgEn 1942, Charlotte Delbo, résistante communiste française est arrêtée et déporté à Auschwitz. Elle fait partie du convoi du 23 janvier 1943 – qui est le titre de l’une de ses œuvres. De cette expérience, elle tire vingt ans plus tard Auschwitz et après, un triptyque dont Aucun de nous ne reviendra fait partie est le premier tome, suivi plus tard par Une connaissance inutile et Mesure de nos jours.

    Composé de courts chapitres, secs et incisifs, le texte de Charlotte Delbo est éclaté, formant un kaléidoscope de souvenirs plus insupportables les uns et les autres. Elle ne suit pas de chronologie précise même si le livre commence par l’arrivée en train dans le camp d’Auschwitz et semble enchaîner les souvenirs. Son texte est surtout articulé autour de moments clés qui rythment la vie répétitive et inhumaine des camps et que les titres de chacun des chapitres rappellent – l’appel, le soir, le matin…

    C’est un nombre incalculable d’heures, d’indicibles moments de souffrance qui sont condensés dans chaque chapitre pour en faire un échantillon représentatif de ce qu’endurent les prisonniers du camp. Certains chapitres font ressortir des épisodes singuliers, souvent particulièrement cruels qui glacent d’effroi à leur découverte. Les lecteurs du Si c’est un homme de Primo Lévi se retrouveront malheureusement en territoire connu et vertigineux…

    Charlotte Delbo dépasse son expérience propre de prisonnière politique pour évoquer l’expérience concentrationnaire dans sa globalité et pour parler aussi de l’extermination des juifs ou du sort fait à d’autres prisonniers. Elle prend la parole au nom de tous les rescapés pour essayer de raconter l’effroyable. La difficulté de cette épreuve se ressent dans le texte qui est parfois heurté, halluciné et qui révèle l’inhumanité de ce qu’a vécu et vu Charlotte Delbo : « Un homme qui ne peut plus suivre. Le chien le saisit au fondement. L’homme ne s’arrête pas. Il marche avec le chien qui marche derrière lui sur deux pattes, la gueule au fondement de l’homme. Essayez de regarder. Essayez pour voir »

    Un témoignage percutant et bouleversant.

    Il faut obéir à l’injonction : « Essayez de regarder. Essayez pour voir ».