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Littérature Française - Page 6

  • Le royaume – Emmanuel Carrère

    Royaume.jpgLe royaume est à la fois différent des autres livres d’Emmanuel Carrère et proche de ces derniers. Ce qu’il a de commun, c’est ce pas de côté hors de la fiction entamée par le romancier français depuis plusieurs romans. Le sujet de ses livres, c’est toujours en partie lui-même. Il ne s’efface pas derrière ses livres mais bien au contraire s’y place au centre. Les problématiques sont définies autour de lui avant de prendre de l’ampleur et de pouvoir s’en détacher, au moins en partie. On le suit toujours dans un processus d’enquête autour de son sujet qui n’est pas dissimulé mais intégré au livre. Le processus d’écriture, la réflexion du romancier sur ce dernier, sur le sujet, sur son impact sur lui, etc. Tout ça compose et enrichit l’œuvre dans une mise en perspective passionnante.

    C’est ainsi que dans le royaume, Emmanuel Carrère revient sur son passé de catholique fervent. Lui qui est aujourd’hui athée, part de cette période de sa vie pour interroger le catholicisme et son influence en se basant sur ses origines et les racines de son expansion. Pour cela, il suit à la trace dans leurs pérégrinations, deux importants protagonistes dans l’histoire du catholicisme : Paul l’apôtre et Luc l’évangéliste. Leur rôle primordial dans les premiers temps du catholicisme et dans son expansion justifie cette enquête millimétrée qui impressionne par sa justesse, sa méticulosité et sa densité.

    Ce en quoi, le royaume diffère de ses autres livres tient donc à l’ampleur de son interrogation autour du catholicisme qui peut se résumer à cette question : que sait-on vraiment de ce qui est raconté dans les évangiles ? Qu’est-ce qui est probable, dans les faits, dans leur enchaînement et qui explique que la flamme du catholicisme ait pris en dépit de ce qui semble être le bon sens… Emmanuel Carrère se rapproche ainsi d’une sorte d’essai historico-philosophique qui accorde au royaume une place spéciale dans sa bibliographie. C’est une exégèse qui impressionne par son érudition mais qui sait rester simple, accessible et qui pose des questions essentielles d’une manière parfois triviale ou anachronique qui parle au profane et au novice.

    Il faut digérer ce pavé qui prend parfois des airs de polar des premiers siècles de notre ère. C’est parfois très long, parfois méandreux, tellement foisonnant, brassant énormément de sujets, d’informations et de sources, au point de perdre par séquences le lecteur dilettante. Il faut aussi accepter le choix de se focaliser sur Paul et Luc qui par moments est plutôt barba,t alors qu’on souhaiterait élargir au maximum le champ tant qu’à faire. Le royaume n’en demeure pas moins remarquable par la lumière qu’il projette à nouveau sur le caractère novateur du message du Christ, sur les tâtonnements initiaux du catholicisme puis sa grande fortune par-delà les siècles.

    Emmanuel Carrère ne s’interdit rien et n’hésite pas à dire, comme en conclusion du livre, qu’il ne sait pas mais ce n’est pas cela le plus important. Ce qui compte, c’est la manière dont il arrive à rendre vivante cette quête, cette religion et toutes ces questions que nous nous sommes tous posées un jour ou l’autre.

    Un livre hybride, polymorphe, singulier, qui interpelle.  

  • La promesse de l’aube – Romain Gary

    CVT_La-Promesse-de-laube_1616.jpegExiste-t-il un plus bel hommage littéraire à une mère que La promesse de l’aube ? Probablement pas. Chaque page de ce livre suinte l’amour que Romain Gary a porté à sa mère. Et plus encore de celui, incommensurable que cette dernière a eu pour lui. On pourrait croire que le livre est excessif, qu’il s’englue dans les bons sentiments et dans la guimauve, comme parfois le livre de ma mère d’Albert Cohen, mais il n’en est rien. C’est le génie de Romain Gary qui livre là un magnifique portrait de la femme en mère.

    Ce n’est pas une ode dénuée de distance et d’esprit critique, ni un simple cri du cœur touchant mais complètement indigeste, bien au contraire, c’est un portrait profond, tendre mais intelligent, teinté d’humour et de philosophie. Romain Gary a une façon unique de se mettre en scène et de se raconter. C’est un conteur hors pair qui a l’art de la conversation, de l’anecdote, du portrait voire parfois de la maxime. De sa plume alerte, il narre autant qu’il analyse avec ce ton moqueur et cette fausse modestie qui ne gâche pas le plaisir de lecture. C’est un homme accompli qui revient sur son enfance et sa jeunesse avec une salutaire distanciation.

    Difficile donc de ne pas être conquis par le récit de sa vie passée avec sa mère, depuis sa tendre enfance en Lituanie dans une Vilnius encore polonaise, en passant par l’adolescence à Nice, jusqu’aux années de guerre vécues par le jeune homme sur différents fronts. Une première partie de la vie de Romain Gary qui est marquée par l’ambition démesurée que sa mère ne cessera d’avoir pour lui et à laquelle il s’attachera à répondre tant bien que mal : devenir un grand homme. Des rêves de succès, de triomphes illimités aussi bien dans le domaine professionnel qu’intime.

    Comment répondre à une telle injonction professée dès le plus jeune âge de Romain Gary ? Comment faire face à une telle charge d’amour cachée derrière cette ambition et cette foi sans faille dans le destin de son fils ? C’est à la fois une chance et un fardeau. Il ne s’agit rien de moins que de combler l’absence d’un homme auprès de sa mère, de racheter toutes les frustrations nées de ses échecs passés, de combler ses espérances placées dans un futur radieux. Il s’agit de ne pas trahir cette femme et de récompenser tous les sacrifices qu’elle a faits pour que son fils ait le meilleur et le devienne !

    Romain Gary tisse des louanges au caractère de cette mère énergique et combative qui fait face à un destin revêche. Il raconte les difficultés pécuniaires, la galère et les subterfuges pour lui échapper. La route de la grandeur passe par les épreuves de l’exil dont Romain Gary profite pour dire son amour de la France via celui inconditionnel que sa mère porte à sa terre d’accueil. Il se raconte par la même occasion, écrivant un bien original roman d’apprentissage en creux. C’est la formation d’un homme qui se dessine sous le poids de cet imposant amour maternel. Un homme à la destinée multiple et épique qui se dévoile progressivement. Finalement, Romain Gary sera écrivain, héros de guerre, diplomate et j’en passe. Malheureusement, un peu trop tard…

    Fort, touchant, superbe.

  • Taba Taba – Patrick Deville

    Taba Taba.jpgTaba Taba s’inscrit dans la veine définie par Patrick Deville depuis Pura Vida et développée à travers Equatoria, Kampuchéa, puis Peste et choléra et Viva. Un écrivain voyageur qui se balade dans une large zone géographique tout en évoluant sur diverses périodes ou strates historiques qui vont du présent jusqu’à parfois plus de deux siècles avant et en pistant quelques figures essentielles de ces différentes époques. Une recette bien huilée qui fonctionne sur le mode du va et vient, du kaléidoscope, du morcellement, de l’éclat, pour finalement dessiner d’impressionnantes fresques hallucinées qui tissent des liens entre les évènements politiques, les œuvres artistiques, les découvertes scientifiques, les aventures exploratoires et intimes. L’ensemble peut être déroutant de prime abord pour ceux qui n’ont pas l’habitude de cette technique littéraire mais c’est surtout à chaque fois, comme ici avec TabaTaba, une maestria.

    Dans Taba Taba, c’est sur les traces de sa famille que Patrick Deville part. Il remonte jusqu’aux années 1860 et son aïeule Eugénie-Joséphine pour dérouler sa généalogie. Remonter son histoire personnelle dans les détails, dessiner les portraits, suivre les trajectoires, entremêler les évènements et les choix qui ont conduit à sa naissance peu avant les années soixante, en face de Saint-Nazaire, dans un hôpital psychiatrique dirigé par son père. Ce voyage dans sa famille est évidemment l’occasion d’une traversée de l’histoire de la France depuis 1860 jusqu’aux récents attentats de Daech à Paris fin 2015. Intraitable, Patrick Deville piste ses aïeux, notamment grâce aux archives de sa grand-tante, Monne. Il les suit à la trace dans toute la France à bord de sa Passat, remontant le fil de leurs tribulations géographiques et de leur histoire à travers les turpitudes de celle de la France et du monde.

     Comme d’habitude, la toile est tissée entre une multitude d’évènements intervenus sur cette période 1860-2015, qui sont connectés à son histoire familiale. Petite et grande histoire entremêlées dans une veine plus intime que dans ses autres ouvrages. En effet, Patrick Deville en profite cette fois-ci pour se raconter pudiquement, parler de son enfance un peu triste et solitaire, de son goût de la lecture et du voyage, de la gestation de ce livre, de l’écriture, de son amour pour Véronique Yersin miraculeusement survenu après Peste et Choléra, etc. Il y a comme à chaque fois beaucoup de sensibilité dans ce livre, une plume vive et un art de la coïncidence, du parallèle, de la connexion qui arrive à ordonner une matière foisonnante, surabondante. Patrick Deville démontre une fois de plus sa force de travail documentaire et son savoir-faire narratif dans une œuvre impressionnante et touchante.

    Excellent.