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Littérature Allemande - Page 2

  • La mort de Danton – Georg Büchner

    31FYJE10ZHL._SL160_.jpgAlors que commence le premier des quatre actes de la pièce de Georg Büchner écrite en 1835, Danton est déjà condamné et il le sait. Le 05 avril 1794, lui et ses amis, ses partisans, vont être envoyés à la guillotine par « l’incorruptible » Robespierre. Oui, Danton est déjà mort, tout comme Robespierre aussi, qui le suivra quelques mois plus tard, et même toute la révolution qui est en dernière phase de putréfaction et qui tente douloureusement d’accoucher de quelque chose de viable.

    La mort de Danton n’est pas uniquement un drame historique. Si la Révolution Française et la terreur lui servent de cadre, le grand barnum historique, les faits et les évènements ne sont pas vraiment au centre de la pièce. Ce qui intéresse Georg Büchner, ce sont les coulisses de cette grande histoire et les hommes qui la font. La Révolution est en train de flancher et le nœud gordien se resserre autour de deux de ses figures principales, dans un moment charnière qui concentre tous les enjeux. L’ivresse du pouvoir se heurte à l’idéal politique et social dans le vacarme omniprésent d’un peuple fanatisé.  

    Avec une rare finesse, en finalement peu de scènes, Georg Büchner dessine des hommes en prise avec l’histoire ainsi qu’avec de grandes idées, des hommes en conflit les uns avec les autres mais également avec eux-mêmes. Au Carrefour de l’histoire, son Danton est une figure forte, puissante, animée de désir et de liberté, un homme d’action qui finalement refuse d’agir, de se battre, cédant à la fatalité, s’embourbant dans des discours philosophiques et dans une fascination pour son destin et pour la mort.

    En face de lui, c’est un Robespierre coincé dans ses habits de pureté, qui est peint par le dramaturge.  Sa personnalisation d’un idéal d’ordre et de vertu n’est pas exempte de doutes et surtout de souffrances. Ainsi se voit-il tancé par Danton : « Toi et ta vertu, Robespierre ! Tu n’as pas empoché d’argent, tu n’as pas fait de dettes, tu n’as couché avec aucune femme, tu as toujours porté un habit décent et tu ne t’es jamais soulé. Robespierre, tu es d’une honnêteté révoltante. J’aurais honte de promener, depuis trente ans, entre ciel et terre, la même physionomie morale, rien que pour le misérable plaisir de trouver les autres pires que moi »

    La justesse de Georg Büchner est remarquable, dans la psychologie de ses personnages. Il capture et met au grand jour le jeu des passions souterraines (pouvoir, mort, désespoir, érotisme, violence…), ainsi que la mécanique de dérive qui amène tous ces acteurs à ces points de tension extrême, au bout d’un épuisement interne qui est celui de la Révolution elle-même. Georg Büchner, donne à voir la Révolution sans masque et son visage n’est guère plaisant. Il ne porte pas de jugement direct, laissant le texte et les personnages le faire indirectement. C’est effrayant et fascinant à la fois.

    Impossible enfin d’évoquer la mort de Danton sans dire un mot de la langue. Büchner n’a pas hésité à piocher dans les citations historiques pour rendre parfaitement compte du jeu d’affrontements des personnages entre autres. La langue est ainsi vive, habile et au service d’un dramaturge qui mêle finalement avec brio, le lyrisme et le tragique à la fresque historique.

    Concluons sur les mots de Barrère : « regardez autour de vous, tout cela vous l’avez dit, c’est une traduction en actes de vos paroles. Ces misérables, leurs bourreaux et la guillotine, ce sont vos discours devenus vivants. Vous avez bâti votre système comme Bajazet ses pyramides, avec des têtes humaines.»

     

    Chef d’œuvre.

  • Décompression – Juli Zeh

    decompression-1393223-616x0.jpgC’est à Lanzarote, sauvage, chaude et aride île espagnole, que Sven a décidé de s’enfuir il y a quinze ans déjà. Loin de l’Allemagne, son pays d’origine, loin du destin auquel le programmaient de brillantes études en droit. Il est devenu un moniteur de plongée qui à l’aube de ses quarante ans mène une vie paisible et retirée aux côtés de sa compagne et amie d’enfance Antje. A l’écart, loin d’une société hypocrite, conflictuelle, centrée sur les apparences et les jugements selon lui. Loin des personnes telles que celles qui vont être ses clients exclusifs pendant deux semaines et qui vont venir effondrer son paradis : Théo et Lola.

    Ce couple de berlinois représente exactement ce que Sven a fui. Ce sont des people, « des gens du monde ». Théo est l’écrivain prometteur d’un seul livre qui se retrouve en panne d’inspiration prolongée et Lola est une gosse de riches, l’actrice pistonnée d’un soap qui veut enfin s’affirmer en obtenant le rôle de Lotta Hasse, une illustre plongeuse sous-marine – d’où la location des services de Sven. Ils sont de parfaites illustrations de la société du spectacle et permettent à Juli Zeh de formuler en creux une critique acerbe et virulente de certaines dérives de nos sociétés contemporaines : hyper individualisme, égotisme, carriérisme, superficialité, consumérisme, cynisme.

    La romancière allemande ne tombe pas dans la facilité d’une simple opposition entre ses différents personnages et écrit un livre d'une grande finesse psychologique. Elle ne laisse pas entièrement le mauvais rôle au couple Théo-Lola. Assez rapidement, il s’avère qu’en dépit des années et de l’éloignement, par l’entremise de Théo et Lola, Sven se trouve fasciné et attiré par ce monde qu’il a fui. Le couple lui sert également de miroir et permet de déceler des fissures dans le paradis qu’il s’est construit et dans son discours sur la société contemporaine. En fait, Juli Zeh compose plutôt un trio en équilibre précaire au-dessus du gouffre. Ces personnages jouent un drame dont ils n’ont que trop pleinement conscience, chacun étant à la croisée des chemins, avec sous leurs yeux, la possibilité d’une autre voie, peut-être plus heureuse, loin d’un passé qui les hante.

    Décompression est un roman dense, avec une atmosphère nerveuse, traversée par des éclairs de violence liés à l’étrange danse amoureuse à laquelle se livre le trio de personnages. Lola et Théo forment un couple quasiment malade, mêlant haine, amour, séduction, manipulation, violence, entraîné dans une logique perverse et sado-masochiste. Quant à Sven, il se retrouve brusquement confronté à la passion dévastatrice pour la première fois de sa vie. Cette folie douce qui l’arrache progressivement à son existence antérieure est étroitement liée au physique dévastateur de la voluptueuse Lola – ce qui n’est pas anodin vis-à-vis de la critique de la société des apparences…

    Le jeu amoureux qui se dessine entre Lola et Sven se retrouve par ailleurs au cœur de la construction narrative du roman qui alterne les points de vue des deux protagonistes, la confession de Sven, narrateur principal et le journal intime de Lola. Se dégagent ainsi deux visions contradictoires qui achèvent de donner à cette histoire son caractère dérangeant, ambigu et qui participent à une certaine dimension policière qui prend tout son sens dans le final réussi.

    Juli Zeh déroule avec maîtrise une intrigue tendue, en s’appuyant sur des personnages fouillés, une écriture sans fioritures et l'univers de la plongée sous-marine. Sa langue sait être juste, à même de soutenir le rythme haletant du livre et de pouvoir distiller ce parfum d’ambiguïté et d’érotisme qui finit par habiter le lecteur.

    A découvrir. Très bon.

  • Les émigrants – W.G. Sebald

    9782742731084.jpgLes émigrants est un objet littéraire singulier. Divisé en quatre parties distinctes qui concernent quatre personnages : Henry Selwin, Paul Bereyter, Ambros Adelwarth, Max Ferber, ce n’est pas vraiment un recueil de nouvelles. Ces histoires individuelles sont en effet fortement liées entre elles par la thématique de l’émigration et de l’exil qui dégage une certaine unicité de l’oeuvre. Elles se rapprochent aussi les unes des autres par la mise en scène narrative qui montre l’auteur, W.G. Sebald, rencontrer ses futurs personnages puis enquêter minutieusement à leur sujet, sur leurs existences. Pour autant, les émigrants n’est pas un roman policier ou un livre d’enquêtes, pas plus qu’il ne peut être considéré comme un simple assemblage de biographies. Il faut aussi se garder d’en faire uniquement un roman à idées sous le prétexte qu’il offre une réflexion dense et acérée qui articule les thèmes de l’histoire, de la mémoire, de l’âge, du temps qui passe, de l’Allemagne et de l’horreur nazie autour de l’exil et de l’émigration. Les différentes photos dont W.G. Sebald agrémente ses récits achèvent de convaincre qu’on a affaire à une oeuvre spécifique et marquante.

    D’abord d’un point de vue de la langue. Le travail appréciable du traducteur Patrick Charbonneau permet de saisir la dimension poétique de l’écriture de W.G. Sebald. Les phrases de ce dernier sont souples, amples, à même de suivre les circonvolutions des vies et des âmes de ces personnages minés de l’intérieur par l’exil. Elles fouillent avec discrétion, élégance et subtilité, l’histoire, les histoires pour exhumer les souffrances de ceux qui sont loin de chez eux. La langue de l’auteur allemand est précise, minutieuse, fourmillant de détails, descriptive à en être surannée mais par là, à même d’installer un climat mêlant nostalgie, tristesse, fatalité et échec, une grisaille légèrement poisseuse qui est inhérente aux interrogations que secouent W.G Sebald.

    D’une façon ou d’une autre, l’émigration ne laisse pas ceux qui la subissent indemnes – en est-il autrement pour ceux qui la choisissent - la choist-on réeelement ? Le souvenir finit d’une façon ou d’une autre par émerger et ne cesse d’agir comme un «obscur ennemi qui nous ronge le cœur et du sang que nous perdons croît et se fortifie » dixit Baudelaire. L’exil est une expérience complexe, protéiforme, ambivalente, aux conséquences difficiles à saisir. C’est ce que sait W.G. Sebald à travers son histoire personnelle, lui qui est parti d’une Allemagne post-seconde guerre mondiale. Il traque donc les faits, les pensées, les sentiments, les souvenirs dans ces quatre histoires pour finalement dire surtout l’insaisissable de l’exil. Il livre quatre portraits touchants d’hommes torturés, brisés ou blessés par l’émigration, hantés par le mal du pays, par le souvenir, par ce quelque chose d’indéfinissable qui finit par les rattraper, pour les pousser au suicide, à la folie, à l’étrangeté.

    Les émigrants est aussi un livre lié à l’identité allemande. Il faut lire les histoires de ces 4 hommes d’origine juive qui ont, pour trois d’entre eux, vécus en Allemagne avant de partir devant la menace brune qui a emporté leur ancienne vie et bien plus. Les émigrants est un livre spécial, à l’atmosphère unique, à l’écriture remarquable et qui marque durablement le lecteur avec un propos juste et précis sur l’exil.

    Poétique, triste, insaisissable.