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Littérature Allemande - Page 3

  • Décompression – Juli Zeh

    decompression-1393223-616x0.jpgC’est à Lanzarote, sauvage, chaude et aride île espagnole, que Sven a décidé de s’enfuir il y a quinze ans déjà. Loin de l’Allemagne, son pays d’origine, loin du destin auquel le programmaient de brillantes études en droit. Il est devenu un moniteur de plongée qui à l’aube de ses quarante ans mène une vie paisible et retirée aux côtés de sa compagne et amie d’enfance Antje. A l’écart, loin d’une société hypocrite, conflictuelle, centrée sur les apparences et les jugements selon lui. Loin des personnes telles que celles qui vont être ses clients exclusifs pendant deux semaines et qui vont venir effondrer son paradis : Théo et Lola.

    Ce couple de berlinois représente exactement ce que Sven a fui. Ce sont des people, « des gens du monde ». Théo est l’écrivain prometteur d’un seul livre qui se retrouve en panne d’inspiration prolongée et Lola est une gosse de riches, l’actrice pistonnée d’un soap qui veut enfin s’affirmer en obtenant le rôle de Lotta Hasse, une illustre plongeuse sous-marine – d’où la location des services de Sven. Ils sont de parfaites illustrations de la société du spectacle et permettent à Juli Zeh de formuler en creux une critique acerbe et virulente de certaines dérives de nos sociétés contemporaines : hyper individualisme, égotisme, carriérisme, superficialité, consumérisme, cynisme.

    La romancière allemande ne tombe pas dans la facilité d’une simple opposition entre ses différents personnages et écrit un livre d'une grande finesse psychologique. Elle ne laisse pas entièrement le mauvais rôle au couple Théo-Lola. Assez rapidement, il s’avère qu’en dépit des années et de l’éloignement, par l’entremise de Théo et Lola, Sven se trouve fasciné et attiré par ce monde qu’il a fui. Le couple lui sert également de miroir et permet de déceler des fissures dans le paradis qu’il s’est construit et dans son discours sur la société contemporaine. En fait, Juli Zeh compose plutôt un trio en équilibre précaire au-dessus du gouffre. Ces personnages jouent un drame dont ils n’ont que trop pleinement conscience, chacun étant à la croisée des chemins, avec sous leurs yeux, la possibilité d’une autre voie, peut-être plus heureuse, loin d’un passé qui les hante.

    Décompression est un roman dense, avec une atmosphère nerveuse, traversée par des éclairs de violence liés à l’étrange danse amoureuse à laquelle se livre le trio de personnages. Lola et Théo forment un couple quasiment malade, mêlant haine, amour, séduction, manipulation, violence, entraîné dans une logique perverse et sado-masochiste. Quant à Sven, il se retrouve brusquement confronté à la passion dévastatrice pour la première fois de sa vie. Cette folie douce qui l’arrache progressivement à son existence antérieure est étroitement liée au physique dévastateur de la voluptueuse Lola – ce qui n’est pas anodin vis-à-vis de la critique de la société des apparences…

    Le jeu amoureux qui se dessine entre Lola et Sven se retrouve par ailleurs au cœur de la construction narrative du roman qui alterne les points de vue des deux protagonistes, la confession de Sven, narrateur principal et le journal intime de Lola. Se dégagent ainsi deux visions contradictoires qui achèvent de donner à cette histoire son caractère dérangeant, ambigu et qui participent à une certaine dimension policière qui prend tout son sens dans le final réussi.

    Juli Zeh déroule avec maîtrise une intrigue tendue, en s’appuyant sur des personnages fouillés, une écriture sans fioritures et l'univers de la plongée sous-marine. Sa langue sait être juste, à même de soutenir le rythme haletant du livre et de pouvoir distiller ce parfum d’ambiguïté et d’érotisme qui finit par habiter le lecteur.

    A découvrir. Très bon.

  • Les émigrants – W.G. Sebald

    9782742731084.jpgLes émigrants est un objet littéraire singulier. Divisé en quatre parties distinctes qui concernent quatre personnages : Henry Selwin, Paul Bereyter, Ambros Adelwarth, Max Ferber, ce n’est pas vraiment un recueil de nouvelles. Ces histoires individuelles sont en effet fortement liées entre elles par la thématique de l’émigration et de l’exil qui dégage une certaine unicité de l’oeuvre. Elles se rapprochent aussi les unes des autres par la mise en scène narrative qui montre l’auteur, W.G. Sebald, rencontrer ses futurs personnages puis enquêter minutieusement à leur sujet, sur leurs existences. Pour autant, les émigrants n’est pas un roman policier ou un livre d’enquêtes, pas plus qu’il ne peut être considéré comme un simple assemblage de biographies. Il faut aussi se garder d’en faire uniquement un roman à idées sous le prétexte qu’il offre une réflexion dense et acérée qui articule les thèmes de l’histoire, de la mémoire, de l’âge, du temps qui passe, de l’Allemagne et de l’horreur nazie autour de l’exil et de l’émigration. Les différentes photos dont W.G. Sebald agrémente ses récits achèvent de convaincre qu’on a affaire à une oeuvre spécifique et marquante.

    D’abord d’un point de vue de la langue. Le travail appréciable du traducteur Patrick Charbonneau permet de saisir la dimension poétique de l’écriture de W.G. Sebald. Les phrases de ce dernier sont souples, amples, à même de suivre les circonvolutions des vies et des âmes de ces personnages minés de l’intérieur par l’exil. Elles fouillent avec discrétion, élégance et subtilité, l’histoire, les histoires pour exhumer les souffrances de ceux qui sont loin de chez eux. La langue de l’auteur allemand est précise, minutieuse, fourmillant de détails, descriptive à en être surannée mais par là, à même d’installer un climat mêlant nostalgie, tristesse, fatalité et échec, une grisaille légèrement poisseuse qui est inhérente aux interrogations que secouent W.G Sebald.

    D’une façon ou d’une autre, l’émigration ne laisse pas ceux qui la subissent indemnes – en est-il autrement pour ceux qui la choisissent - la choist-on réeelement ? Le souvenir finit d’une façon ou d’une autre par émerger et ne cesse d’agir comme un «obscur ennemi qui nous ronge le cœur et du sang que nous perdons croît et se fortifie » dixit Baudelaire. L’exil est une expérience complexe, protéiforme, ambivalente, aux conséquences difficiles à saisir. C’est ce que sait W.G. Sebald à travers son histoire personnelle, lui qui est parti d’une Allemagne post-seconde guerre mondiale. Il traque donc les faits, les pensées, les sentiments, les souvenirs dans ces quatre histoires pour finalement dire surtout l’insaisissable de l’exil. Il livre quatre portraits touchants d’hommes torturés, brisés ou blessés par l’émigration, hantés par le mal du pays, par le souvenir, par ce quelque chose d’indéfinissable qui finit par les rattraper, pour les pousser au suicide, à la folie, à l’étrangeté.

    Les émigrants est aussi un livre lié à l’identité allemande. Il faut lire les histoires de ces 4 hommes d’origine juive qui ont, pour trois d’entre eux, vécus en Allemagne avant de partir devant la menace brune qui a emporté leur ancienne vie et bien plus. Les émigrants est un livre spécial, à l’atmosphère unique, à l’écriture remarquable et qui marque durablement le lecteur avec un propos juste et précis sur l’exil.

    Poétique, triste, insaisissable.   

  • Tonio Kröger – Thomas Mann

    artiste,différence,génie,écriture,normalitéDescendant de la bourgeoisie du nord de l’Allemagne, Tonio Kröger est un adolescent en proie au mal être. Dès les premières lignes du livre de Thomas Mann, on comprend qu’il n’est pas de ceux qui bénéficient de la paix des âmes et du sommeil du juste. Tonio Kröger est différent. Est-ce de par ses racines latines, don de sa mère Consuelo, qui ont fait de lui un brun au pays des blonds ? Le trouble est plus profond et la différence plus subtile, bien que Tonio Kröger lui-même s’attache à ces détails physiques.

    Ce jeune homme, que l’on pourrait traiter facilement de romantique, est tout simplement un artiste, sans doute de génie. Et il n’y a pas de fardeau plus difficile à porter et à assumer pour un adolescent, un homme que celui-ci. Bien plus qu’une vocation, une raison d’être ronge le jeune homme de l’intérieur, l’inclinant à une lucidité, à une empathie qui l’ébranlent. « Etre trop conscient, c’est être malade » dit Dostoievski dans mémoires écrits dans un souterrain.

    Etat difficile que celui de Tonio Kröger qui envie la légèreté, de Hans Hansen, son ami, archétype du garçon populaire du lycée ou d’Inge Ingeborg, celle pour qui bat son cœur adolescent, le symbole de la jolie poupée. Le drame de Tonio Kröger est d’avoir conscience de sa condition d’artiste et de vouloir être comme les autres, de ne plus être un douloureux roseau pensant empêtré dans son monde intérieur. On l’entend presque dire comme Victor Hugo « je serai Châteaubriand ou rien ». La tentation délicieuse de l’abîme, du rien, résonnant plus fort que l’appel à enfiler les habits de l’auteur du génie du christianisme.

    Je crois qu’il faut dépasser une lecture biographique, certes intéressante, de l’œuvre de Thomas Mann. Il y a en effet bien des similitudes entre Tonio Kröger et le prix nobel de littérature 1929. Se focaliser sur le désir que ressent Tonio Kröger pour deux personnes de sexes différents (Inge et Hansen) nous éloigne aussi un peu de l’essence du livre. La problématique essentielle posée par Thomas Mann dans Tonio Kröger est la souffrance née de la distance et d’une certaine forme d’inadéquation entre l’artiste et le monde. Souffrance vécue dans la chair, tourment qui lui permet de créer et de dire quelque chose de fondamental à et sur la société des hommes. Cette problématique peut-être élargie à celle de la différence et de l’étranger, particulièrement dans un univers (artistique ou non) contemporain pressé par les forces du conformisme – accompagnant celles du marché.

    Tonio Kröger devenu écrivain des années plus tard, retourne sur les lieux de son enfance et éprouve une nostalgie, une fêlure, difficiles à décrire. C’est l’abîme au-dessus desquels marchent plus ou moins facilement les plus grands. Une béance qui se retrouve amplifiée lorsque se matérialisent comme par magie sur son lieu de résidence, lors d’un voyage au Danemark, ceux qui ont été au cœur de la prise de conscience de sa différence, de son dilemme : Inge et Hans, les symboles de la normalité éclatante, bienheureuse et triomphante. Je ne peux m’empêcher de citer l’excipit du livre qui vaut toutes les explications :

    « Ce que j’ai fait jusqu’ici n’est rien. Je produirai des œuvres meilleures, Lisateva – ceci est une promesse. Tandis que j’écris, le bruissement de la mer monte vers moi et je ferme les yeux. Je plonge mes regards dans un monde à naître, un monde à l’état d’ébauche, qui demande à être organisé et à prendre forme ; je vois une foule mouvante d’ombres humaines qui me font signe de venir les chercher et les délivrer ; des ombres tragiques et des ombres ridicules et d’autres qui sont l’un et l’autre à la fois – celles là je les aime particulièrement. Mais mon amour le plus profond et le plus secret appartient à ceux qui ont des cheveux blonds et des yeux bleus, aux êtres clairs et vivants, aux heureux, aux aimables aux, habituels ».

    Tonio Kröger est un chef d’œuvre qui, en peu de pages, a le mérite de dire grand avec le génie du verbe de Thomas Mann.