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Science-Fiction - Page 3

  • L’homme qui mit fin à l’histoire - Ken Liu

    Kliu.jpgDans un futur proche, une physicienne nippo-américaine Akemi Kirino permet de réaliser un des plus vieux fantasmes des hommes en rendant possible le voyage dans le temps. Il n’est pas ici question d’une quelconque machine ou autre procédé éculé de science-fiction, mais d’une piste différente: la découverte de particules spécifiques fonctionnant en duo et présents à différents endroits de l’espace-temps. Le problème est que chaque voyage dans le temps à un instant T entraîne la destruction définitive de ces particules et rend ainsi impossible tout autre voyage au même instant. Un voyage qui ne peut en outre être effectué que par une seule personne.

    Original, ce procédé permet à Ken Liu de renouveler les problématiques liées au voyage dans le temps dans la science-fiction et de ne plus se concentrer sur ses paradoxes logiques liés notamment aux possibles interférences avec le passé. Le voyage temporel est ainsi recentré sur la connaissance de l’histoire avec notamment le personnage d’Evan Wei, historien sino-américain, époux de la physicienne Akemi Kirino et utilisateur du procédé. Le professeur Wei décide en effet d’utiliser ce voyage dans le temps pour lever le voile sur l’unité 731. Et c’est un des atouts du livre que d’éclairer le lecteur ignorant sur les agissements de cette unité créée en 1932 dans la foulée de l’invasion de la Mandchourie par le Japon. Cette unité a provoqué la mort de centaines de milliers de chinois en se livrant à des expérimentations biologiques sur les habitants chinois de la province d’Heilongjiang. Son catalogue de cruautés la positionne en bonne place dans le panthéon du crime de guerre ou du crime contre l’humanité : viols, vivisections, amputations, tortures et inoculations de virus etc. Une œuvre criminelle à peine reconnue par le gouvernement Japonais au début des années 2000 et qui reste une épine dans les relations sino-nipponnes.

    Ken Liu ne se contente pas de revenir sur les agissements de l’unité 731 mais mène une réflexion stimulante sur l’histoire, ouvrant un vaste champ de problématiques. Dans quelle mesure ce concept de voyage dans le temps modifie-t-il celui d’histoire ? Est-ce donc la fin des secrets d’états, des crimes passés sous silence ? Quelle responsabilité pour les états (et les personnes) actuels devant la découverte d’atrocités commises dans le passé par leurs prédécesseurs ? Comment s’entendre sur les périodes historiques à visiter et avec quel ordre de priorité ? Quelle valeur attribuer aux témoignages (faussement) historiques, anachroniques et sans observateurs de ces voyages dans le passé ? Dans quelle mesure accepter la contestation de l’histoire comme un travail de (re) construction ? Que vaut une histoire désormais centrée sur les témoignages ? Que penser de la transformation de l’historien en archéologue qui détruit son objet de recherche en même temps qu’il effectue ses fouilles dans le passé ? Et j’en passe.

    Toutes ces interrogations sont nombreuses et finalement digestes grâce au parti-pris littéraire original de Ken-Liu de proposer son récit sous la forme d’un documentaire alternant extraits de témoignages, récits et débats. Ce format ne permet pas vraiment à ses personnages d’exister et d’acquérir la profondeur nécessaire malgré une intrigue intime spécifiquement tissée à cette intention, mais il permet avec un certain brio à différents points de vue et arguments de coexister, voire de s’affronter sur le sujet de l’unité 731 et plus globalement sur l’histoire et le devenir de cette forme originale de voyage spatio-temporel.

    Court mais dense, original et assez subtil dans sa réflexion et dans son propos, tout comme dans sa forme, L’homme qui mit fin à l’histoire est de la très bonne science-fiction.

    Recommandé.

  • La Vie comme une course de chars à voile – Dominique Douay

    la-vie-comme-une-course-de-char-a-voile.jpgDerrière ce drôle de titre se cache un roman de science-fiction aux ressorts multiples et à la profondeur insoupçonnés au départ. Dans un futur indéterminé, de violentes tempêtes balaient les océans et menacent les îles anglo-normandes qui sont protégées par un dôme gigantesque. François Rossac, un excellent pilote de char à voile, y mène une vie plutôt simple et faite de courses et de plaisirs. Cette dernière va pourtant progressivement s’effondrer sans raison apparente. Ce sont d’abord de petites choses pour commencer, des altérations incertaines du monde autour de François Rossac, puis des hallucinations, avant que des pans entiers de son environnement ne soient bouleversés et que la porte ne s’ouvre sur d’autres réalités.

    C’est ce lent effritement de la réalité du personnage principal qui fait la force et l’intérêt du livre de Dominique Douay. Ce dernier ne ménage pas son lecteur qui le subit avec le héros. La perte de repères de François Rossac est un vertige qui happe le lecteur et le plonge lui aussi dans le doute : que se passe-t-il en vérité ? Est-ce que François est fou, est-ce qu’il rêve ou est-ce que quelque chose d’étrange arrive vraiment à son univers ? Si oui quoi ? Où se trouve vraiment la réalité au milieu de ces univers qui semblent emmêlés ? Il faut souligner la réussite narrative d’une déconstruction du monde qui jongle avec habileté sur plusieurs niveaux de réalité d’un paragraphe ou d’un chapitre à l’autre sans que le livre ne soit totalement brouillon, même si cela est sans doute moins vrai pour sa dernière partie.

    Tout en détissant un univers qui rétrécit à chaque page, Dominique Douay dévoile à l’inverse un combat en cours entre plusieurs forces symboliquement représentées par trois personnages dont François Rossac semble l’enjeu : Sylvie, Panuel et Nicholas. Il ne s’agit ni plus ni moins que de la religion, de l’économie et de la puissance militaire, à peine déguisées. Trois démons qui semblent les moteurs de la distorsion du réel, emportés dans un combat pour la suprématie sur de leur vision de la réalité. C’est là un des aspects moins convaincants du livre excepté l’apport à la dynamique du suspense sur qui sont ces personnages et sur ce que vit François. La lutte de ces trois forces-personnages est un peu schématique et la possibilité de leur échapper ou celle de les contrôler, de réhabiliter la réalité apparaissent finalement un peu artificielles. Surtout dans un dénouement qui n’est pas si limpide.

    De la bonne science-fiction française malgré quelques défauts dont un incipit peu accrocheur.

    Captivant et intéressant.  

  • Les extrêmes – Christopher Priest

    Les-extrêmes-de-Christopher-Priest-chez-Folio-SF.jpgTeresa Simmons, agent du FBI, a perdu son mari Andy, lui aussi agent du bureau, lors d’une tuerie de masse durant laquelle un forcené a assassiné plusieurs personnes dans une ville du Texas. Il se trouve que ce même jour-là, un 3 juin, de l’autre côté de l’Atlantique, dans la petite ville de Bulverton au Royaume-Uni, une autre tuerie de masse a eu lieu. Coïncidence improbable ? Peut-être. Toujours est-il que c’est une Teresa endeuillée mais également intriguée qui se met en congé de son poste pour aller enquêter sur la tuerie de Bulverton.
    Cette enquête pourrait-être relativement banale, confrontant Teresa à sa propre perte, à son propre traumatisme, la montrant qui se heurte à la réticence globale des témoins de Bulverton et à leur volonté de dépasser ou d’oublier la tragédie. C’était sans compter les ExEx, cette technologie nouvelle, réalité virtuelle extrêmement réaliste et puissante qui permet notamment de reconstituer ces tueries de masse à partir des souvenirs du plus grand nombre possible de témoins.
    Multipliant les séances pour tout comprendre et atteindre un maximum de connaissances sur la tuerie de Bulverton, Teresa se rend progressivement compte de certaines incohérences et plus encore de coïncidences entre cette dernière et celle qui a emporté son mari. Plus Teresa s’enfonce dans les ExEx, plus elle croit avancer dans son enquête et plus la réalité semble s’effriter lentement. Ni Teresa, ni le lecteur ne savent finalement ce qui relève de la réalité virtuelle ou du réel, ni dans quel mesure le virtuel n’est pas en train d’affecter le réel. Même le présent et le passé semblent finalement s’emmêler au point qu’on se demande si ce n’est pas la conscience de Teresa qui est en train de s’effondrer et si cette dernière n’est pas finalement perdue dans les ExEx. A moins que ce ne soit le lecteur qui perde le fil au bout du compte…
    Christopher Priest prend vraiment le temps d’installer son histoire pourtant il n’y a pas vraiment de longueurs dans ce livre. L’auteur anglais donne de la chair à son personnage principal, au drame qui la touche et à l’enquête qu’elle mène. Il met un point d’honneur à donner du relief à toutes ces histoires qui se croisent autour de la tuerie de Bulverton et à recréer l’atmosphère d’une ville et de personnes traumatisées, meurtries. C’est profond et très humain avec une immersion lente mais totale. Le lecteur est au plus près de Teresa et de la banale réalité de Bulverton.
    Le temps est aussi pris pour bien installer les ExEx. Au fur et à mesure que le roman progresse, cette réalité virtuelle prend de l’importance. Son développement semble s’accroître et dépasser le simple usage professionnel fait par la police. Sa présence est aussi narrativement plus grande avec une Teresa qui s’y enfonce de plus en plus. Les multiples séances qu’elle a effectuées sont racontées, répétées, sous des jours différents, pour faire saisir l’effet de répétition sans pour autant lasser le lecteur. Au contraire, il y a quelque chose de captivant dans ces séances ExEx car Christopher Priest arrive à rendre cette réalité virtuelle simple, accessible, mais aussi inquiétante et cela sans jargonner.
    Ecrit avant les années 2000, le livre traite de la question des armes à feu, des tueries de masse, de leur origine, de leur impact sur les individus et leurs existences, mais aussi de leur exploitation par les médias. Il parle aussi de la réalité virtuelle, élément central de science-fiction du livre. Captivant, il nous interroge sur la perception de la réalité, un des thèmes fétiches de Chritopher Priest – exploité entre autres dans le monde inverti ou encore dans la séparation. Cette interrogation majeure est particulièrement déroutante pour le lecteur qui est plongé avec Teresa dans des abîmes sans plus savoir où est-ce qu’il est, ce qui est vrai ou faux, ce qu’il est vraiment possible de faire avec ou dans les ExEx. On retrouve également dans ce livre un autre des thèmes favoris de Christopher Priest, la dualité. Un thème qui part de la coïncidence des deux tueries du Texas et de Bulverton pour prendre toute son ampleur dans la confusion entre la réalité et la virtualité, dans la naissance de ce territoire indéfini dans lequel les doubles peuvent se confronter, s'échanger voire fusionner...
    Les extrêmes aurait pu être un chef d’œuvre si Christopher Priest avait mieux maîtrisé la fin du livre. La chute libre de Teresa Simmons est en effet malgré tout un peu brouillonne et surtout Christopher Priest laisse le lecteur en plan en n’apportant pas la réponse à plusieurs questions soulevées tout au long du roman. Comme si à la fin, il était aussi perdu - essouflé un peu aussi - que Teresa et le lecteur. On l’a connu un peu plus inspiré et maîtrisé avec le final de la séparation notamment. Ce bémol n’est néanmoins pas rédhibitoire même s’il laisse un léger goût d’inachevé. Il n’enlève tout de même pas beaucoup de choses à un roman puissant et intéressant.

    Original et captivant.