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Science-Fiction - Page 4

  • L’œil du purgatoire – Jacques Spitz

    L'oeil du purgatoire.jpgPoldonski est un peintre ambitieux et vaniteux qui aimerait toucher au génie mais qui n’entrevoit que la médiocrité. Abîmé dans une aigreur envers son entourage et le monde entier, la jouissance des plaisirs charnels ne suffit plus à l’écarter de l’idée du suicide. C’est à ce moment-là qu’il est l’objet d’une expérience folle qui va radicalement transformer son expérience de la réalité. Son nerf optique, infecté par un bacille lui permet de voir l’avenir des choses périssables, chaque jour un peu plus loin dans le temps. Un monde s’effondre pour le peintre qui voit la pourriture et le néant gangrener un univers de moins en moins tangible et gérable au quotidien pour lui. Partout, des ruines, des cendres, des cadavres, des squelettes et bientôt uniquement de la poussière et du néant. La désintégration totale.
    Le présent vieilli, le concept autour duquel est bâti le roman, est vraiment original et vaut à lui tout seul le détour. C’est un véritable tour de force que de poursuivre jusqu’au bout cette idée d’une perception nouvelle de la réalité. Jacques Spitz en renouvelle l’intérêt et en tire le maximum avec des trouvailles épatantes (l’utilisation de la photographie, la mise en scène d’un monde des idées…). Avec beaucoup d’habileté cette idée est aussi utilisée pour créer une expérience esthétique unique et assez troublante autour des thèmes de la décomposition, de la mort, de l’invisible et du vide.
    Le livre est en effet d’une force visuelle saisissante avec des images remarquables et des descriptions mémorables qui déroulent cet univers qui s’étiole. Une atmosphère de chute, sombre, putride même, exhale de l’aventure d’un Poldonski qui s’enfonce dans le désespoir et dans la marginalité au fur et à mesure que sa vue se dégrade ou plus exactement dégrade le monde. Le lecteur est totalement immergé, happé dans cette illusion optique qui possède une beauté morbide et captivante et qui est également utilisée comme ressort par Jacques Spitz pour mener une réflexion subtile sur différents thèmes.
    L’œil du purgatoire s’interroge ainsi sur l’art, posant des questions sur son évolution (décomposition ?) sur l’essence du génie. Le regard unique que ce dernier peut poser sur le monde, en décalage avec ses contemporains, sa solitude face à son époque, sont illustrés par l’expérience visuelle vécue par Poldonski. La réflexion dépasse largement le thème de l’art pour aborder plus généralement le rapport à autrui: par l’intermédiaire du corps, mais aussi par l’expression d’une misanthropie qui est paroxystique au début du livre ou encore par le dénouement dont il ne faut rien révéler. La mort, omniprésente, est en fait l’opportunité pour Jacques Spitz d’aborder sous un angle original, des thèmes classiques.

    Chef d’œuvre élégant et dérangeant.

  • L’homme illustré – Ray Bradbury

    l-homme-illustre.jpgL’homme illustré est un exemple de bonne science-fiction des années 50. L’ouvrage est construit comme bon nombre d’autres de l’époque. Un recueil de nouvelles compilées et reliées entre elles par un fil conducteur relativement ténu. En l’occurrence, les dix-huit nouvelles indépendantes du recueil s’articulent autour de la rencontre entre le narrateur et le fameux homme illustré éponyme dont le corps tatoué n’est rien d’autre que le réceptacle de toutes ces histoires. Originale et plutôt inspirée, l’histoire de cet homme maudit, réceptacle de visions mystérieusement animées du futur peut être également perçue comme une lointaine ébauche des hommes-livres de Fahrenheit 451.

    La plupart de ces nouvelles sont assez datées, portant en elles des interrogations, des espoirs et des craintes de l’époque de leur rédaction, sans pour autant être totalement dépassées. Il y est en effet surtout question d’apocalypse et de fin du monde avec une inquiétude du feu nucléaire aujourd’hui moins palpable qu’à l’époque du rideau de fer. A travers chacun de ses récits, Ray Bradbury se lance aussi dans une critique toujours actuelle de la guerre mais aussi de la censure, une dénonciation du racisme et déjà de la société de consommation et du futile. Le tout étant souvent tourné vers les étoiles et plongé dans une ambiance omniprésente de conquête spatiale qui est aussi le reflet des fifties.

    Que les amateurs de hard science-fiction passent leur chemin. Ils pourraient être crispés ici par le côté naïf et complètement déconnecté de toute réalité scientifique de Ray Bradbury. Dans l’homme illustré, les fusées sont légion, conduites comme de simples voitures, les autres planètes du système solaire sont facilement atteignables et habitées, habitables par d’autres créatures ou des humains sans mention d’une quelconque terraformation. Tant pis si tout cela est un peu kitsch, l’essentiel est en effet ailleurs, dans l’humanité et la poésie que Ray Bradbury insuffle à chaque récit. Tous les grossiers artifices de cette science-fiction à papa ne servent qu’à dessiner quasiment à chaque fois des perspectives humanistes d’une force remarquable. Ces textes sont souvent touchants, portant derrière leur fantaisie apparente un regard perspicace sur des questions de société et tout simplement sur les hommes.

    Dans un ensemble malgré tout inégal, mentions spéciales donc à la brousse, aux automates qui font preuve d’une certaine intuition et sagacité vis-à-vis de la technologie (réalité virtuelle et robotique), aux superbes comme on se retrouve et kaléidoscope qui évoquent avec beaucoup de sensibilité le racisme et la condition humaine, à la grand-route et à la pluie, témoins convaincants d’une littérature  et des thèmes de cette époque.

    Un bon recueil pour découvrir Ray Bradbury avant de se tourner vers les chroniques martiennes et surtout vers l’incontournable Fahrenheit 451.

  • Le monde inverti – Christopher Priest

    arton1856[1].gifC’est un des incipits les plus fameux de la science-fiction. « J’avais atteint l’âge de 1000 Km. De l'autre côté de la porte, les membres de la guilde des Topographes du Futur s'assemblaient pour la cérémonie qui ferait de moi un apprenti. Au-delà de l'impatience et de l'appréhension de l'instant, en quelques minutes allait se jouer ma vie ». Mais quelle est donc cette planète sur laquelle l’âge se compte en kilomètres ? Où peut bien se trouver cette cité baptisée terre qui est en fait un train-ville qui se déplace très lentement sur un chemin de fer construit au fur et à mesure ? Vers où se dirige ce train et que peut bien représenter cet optimum qu’il ne cesse de poursuivre dans sa marche en avant ?

    Autant de questions, autant de mystères qui sont habilement entretenus par Christopher Priest qui démontre une parfaite maîtrise du suspens, jusque dans la dernière partie de son livre. Cette planète et ce train-cité Terre se révèlent progressivement au lecteur en même temps qu’à Helward Mann, le jeune topographe du futur au centre de ce roman d’apprentissage. Conformément aux règles de son monde, le jeune apprenti découvre seul, sa fonction, la réalité du monde dans lequel il est né et a grandi et sort de l’ignorance dans laquelle il a été maintenu jusque-là. Le lecteur en apprend donc plus à chaque page sur l’univers complexe et unique conçu par Christopher Priest.

    C’est un des intérêts du livre que de partir à la découverte et la compréhension de cet univers doté de sa propre logique. Le monde inverti, c’est d’abord le train-cité Terre, une société de castes plutôt complexe, rigide, régie par des règles et des codes immuables et sévères, obnubilée par des objectifs étranges et en apparence complètement refermée sur elle-même. En effet, la grande majorité de ses habitants n’ont pas le droit d’en sortir et ne savent donc rien du monde extérieur ou de la nature même de leur ville.

    Ce n’est pas le cas de certains privilégiés comme Helward Mann, des membres de différentes guildes essentielles au bon fonctionnement du train-cité Terre, qui ont l’opportunité de pouvoir s’aventurer à l’extérieur et d’en apprendre plus sur une planète étrange. A l’extérieur, il y a d’autres peuples avec qui les membres des guildes sont en contact, il y a des dangers, réels ou supposés qui poussent le train-cité Terre à sans cesse aller de l’avant. Il y a surtout de violents phénomènes de distorsions spatiotemporelles qui défient les lois de la physique terrienne et constituent l’essence même de cette planète.

    Le monde inverti est plus qu’un roman d’apprentissage ou la peinture d’un univers original de science-fiction. Il y a dans ce roman une reprise du mythe de Sisyphe à travers le destin de cette ville sur rails, condamnée à avancer dans un sempiternel recommencement des mêmes tâches, des mêmes épreuves, dans une quasi absence de sens. En filigrane, il est possible de lire une critique sur l’absurdité du travail, sur la colonisation ou encore sur les rigidités sociales. 

    Le cœur du livre, c’est cependant le questionnement de la réalité, problématique essentielle dans l’œuvre de Christopher Priest – magistralement mise en œuvre dans la séparation. Qu’est-ce que la réalité ? Que savons-nous vraiment de la réalité ? Quelle est l’étendue réelle de notre savoir, de notre connaissance ? Dans quelle mesure ce savoir est-il vrai, juste ? Où se situe la barrière de l’illusion ? A partir de son entrée dans la guilde, la réalité d’Helward Mann, celle qu’il a apprise, qu’on lui a enseignée et qu’il a saisie dans le train-cité Terre jusqu’à ce moment-là, bascule pour lui laisser entrevoir un autre monde insoupçonné, différent, qui lui-même s’effondrera pour laisser place à encore une autre vision des choses.

    Oui, Helward Mann traverse 3 réalités qui peuvent s’emboîter, faire sens ensemble et s’inscrire dans une même logique malgré des contradictions apparentes. Mais encore faut-il accepter d’intégrer cette logique. La difficulté tient à la perception même de la réalité qui est au centre de notre nature d’être humain. A chaque fois, Helward Mann est heurté par l’effondrement de sa perception des choses et doit tout remettre en cause alors que tout lui semblait cohérent jusque-là. Est-il trahi par ses sens alors même que les réalités physiques s’imposent à lui ? Ou alors est-il trahi par son esprit qui a été formaté ou qui ne perçoit les choses qu’à travers le filtre de sa culture (au sens large) ? Où est la réalité en fin de compte est-il obligé de se demander. Y a-t-il une réalité objective ? Ou seulement des constructions, des grilles de lecture cohérentes de ce qui nous entoure ?

    Le roman de Christopher Priest pourrait donc être magistral s’il ne souffrait de quelques défauts qui en amoindrissent son impact. D’abord, il y a quelques longueurs dans le livre, ainsi qu’un manque relatif de souffle qui empêchent le lecteur de se laisser complètement happer par ce(s) monde(s) différent(s) alors qu’on le découvre en même temps qu’Helward Mann. Surtout, il y a ce dénouement, sur lequel est basé une partie du questionnement autour de la réalité et de sa perception, qui n’est pas vraiment réussi. Contrairement à certains lecteurs, ce n’est pas tant la nature même du dénouement - qui appuie la problématique de la perception de la réalité - que sa mise en œuvre et son développement qui me déçoivent un peu. Il apparaît brutalement amené, un peu précipité. Cette dernière partie est un peu trop courte et pas complètement exploitée alors qu’elle ouvre de nombreuses pistes. Quand on voit le soin apporté à la construction des deux autres réalités du monde inverti, il est dommage que la dernière partie du livre n’en bénéficie pas d'autant.

    Tout de même intéressant et intelligent.