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Littérature Italienne - Page 2

  • La vie sexuelle des super-héros – Marco Mancassola

    vie-sexuelle-super-heros.jpgMarco Mancassola tente une expérience originale en construisant son intrigue autour de quelques super-héros de la culture populaire, issus des univers Marvel et DC Comics. Il n’est pas ici question de concurrencer ou de reproduire l’univers des comics essentiellement basé sur une surenchère de fantastique et de science-fiction. L’idée est plutôt d’intégrer Batman, Superman et quelques autres dans notre réalité prosaïque à laquelle ils semblent échapper dans leurs univers de papier coloré en se concentrant sur trois aspects finalement corrélés : le vieillissement, la sexualité et l’activité professionnelle.
    Pour ces super-héros, se pose en effet la question du déclin physique et de la perte progressive de leurs pouvoirs. Que faire maintenant dans un monde qui semble ne plus vraiment avoir besoin d’eux ? Un terrible ennui et une vaine nostalgie guette la plupart d’entre eux qui n’ont pas beaucoup de possibilités sinon de se confronter à la banalité d’un travail quotidien ou de se reconvertir dans l’industrie du divertissement. A cela s’ajoute une profonde solitude que l’auteur italien met en lumière en explorant les problèmes de sexualité de ces surhommes qui ne s’arrangent pas avec l’action du temps.
    Malgré des thèmes et une approche intéressants, la vie sexuelle des super-héros est un livre raté et c’est bien dommage. C’est en effet un texte qui souffre de plusieurs défauts rédhibitoires. Il est d’abord beaucoup trop long et bavard, présentant un déséquilibre difficile à justifier entre ses cinq parties qui traitent de super-héros différents à chaque fois. La partie consacrée à Red Richards phagocyte une partie trop conséquente du récit alors qu’elle est finalement la moins intéressante.
    Ce sentiment de longueur est renforcé par un fil conducteur poussif et banal : une enquête policière à propos d’un tueur en série de super-héros. Lente, pauvre en rebondissements, sans profondeur, cette enquête présente aussi l’inconvénient de ne pas réussir à dissimuler efficacement sur le long terme l’identité du tueur. Elle est en plus handicapée par un final poussif qui n’est pas à la hauteur des enjeux exposés dans le livre et manque globalement d’épaisseur.
    En fait, c’est à la lecture de la troisième partie du livre sur Bruce De Villa que l’on comprend réellement le gâchis qu’est la vie sexuelle des super-héros. Intéressante, l’histoire de Bruce De Villa est une parfaite illustration de l’intégration des super-héros à une réalité prosaïque. Il y avait là de quoi faire plutôt que de broder autour de clichés sur les super-héros connus (l’homosexualité de Batman et Robin par exemple) ou de se perdre dans une critique peu originale de la culture de l’entertainment et de l’audimat.

    Faible.

  • Todo Modo – Leonardo Sciascia

    todo modo.jpg

    Todo modo ? «Tous les moyens…pour trouver la volonté de Dieu» pour citer plus exactement Ignace de Loyola le fondateur de l’ordre des jésuites. Sauf qu’ici il n’est pas tant question de la volonté de Dieu que celle des hommes. Des hommes de pouvoir pour qui tous les moyens sont bons pour assouvir leurs désirs de puissance et leur mainmise sur la société.

    Ces hommes de pouvoir que dépeint Leonardo Sciascia, ce sont des acteurs politiques importants, des hommes d’église influents, des avocats, etc. Un microcosme de la haute société qui se réunit dans un ancien ermitage transformé en hôtel sélect pour effectuer des « exercices spirituels » (autre référence à Ignace de Loyola et à son œuvre) sous la houlette du mystérieux et fascinant prêtre érudit Don Gaetano.

    Complots, corruption, clientélisme, jeux d’influences, collusion entre politique et religion : c’est l’Italie putride de la démocratie chrétienne des années 70 qui est subtilement mise à nu par Leonardo Sciascia dans Todo Modo. « Les gros profits effacent les grands principes et les petits profits, les petits fanatismes ». La dénonciation n’est pas tapageuse mais plutôt raffinée.

    Il y a la moquerie permanente par rapport aux « exercices spirituels » que sont censés effectuer ces hommes. Un summum d’hypocrisie qui s’accompagne du mépris et du dédain affiché par le maître d’œuvre de cette comédie, Don Gaetano. Le tout sous le regard distancié mais scrutateur du narrateur, un peintre célèbre dont le point de vue éloigne le lecteur d’une imprégnation excessive en même temps qu’il lui offre une analyse plutôt fine de cette mare aux crocodiles et des évènements de l’ermitage.

    La critique sociale derrière Todo Modo est accentuée par le fait que plusieurs des notables présents à l’ermitage sont assassinés les uns après les autres. L’image d’un nœud de vipères se renforce en même temps que s’installe une atmosphère de tension et de suspicion pendant que l’enquête, menée par un magistrat et un policier, est aiguillée par le prêtre.

    Todo Modo est ainsi un faux roman policier qui se cache derrière cette enquête dont le fin mot est d’ailleurs ouvert à plusieurs interprétations. Leonardo Sciascia n’est pas Agatha Christie et peu importe le meurtrier finalement. La vérité ne semble pas tant résider dans ces faits divers qu’ailleurs, dans cette société malade que l’auteur dépeint.

    Parfois bavard, pas forcément génial sous son angle policier, Todo Modo est un livre qui vaut le détour pour son atmosphère progressivement étouffante, pour le fascinant personnage de Don Gaetano, pour l’érudition qui le parcourt et surtout pour sa peinture de mœurs. 

  • Une autre mer – Claudio Magris

    C.Magris.jpgA l’origine de ce livre, il y a une œuvre, La persuasion et la rhétorique du philosophe italien Carlo Michelstaedter qui s’est donné la mort juste après l’avoir terminée en 1910 à 23 ans. Une œuvre qui se veut une philosophie de vie qui valorise la liberté, l’instant présent et son plein investissement au détriment de la projection permanente dans le futur et la prise en compte de la mort qui semblent pourtant être l’essence même des hommes. Carlo Michelstaedter a écrit sa thèse contre la solitude et la peur de la mort, contre l’incapacité à accepter la vie telle qu’elle est et à ne pas désespérément essayer de la modifier, contre l’inaptitude à être complètement heureux, peut-être parce que notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Stieg Dagermann). Oui mais quelle vie alors pour celui qui renonce à tout projet, quel sens à l’ensemble des activités humaines sans perspective temporelle, quelle ambition pour celui qui renonce à avoir prise sur la vie ou à essayer de durer ?

    Il y a quelque chose de nihiliste et de puéril dans cette philosophie qu’essaie avec abnégation et détermination de poursuivre Enrico Mreule, le meilleur ami de Carlo Michelstaedter, le personnage principal de l’ouvrage de Claudio Magris. On le suit à travers une vie sans attaches, depuis Gorizia, son village d’origine – également celui de Carlo Michelstaedter – jusqu’en Argentine, en Patagonie, en passant par Vienne ou les terres slovènes. Tel un fantôme, il s’évertue à être sans prises, sans aspérités pour les remous de l’existence. D'abord à un niveau public : alors qu’il est au cœur d’un espace charnière, dans cette zone frontalière entre les cultures italienne, slaveset germaniques marquées par les turbulences historiques qui parsèment la première moitié du XXème siècle, Enrico se maintient en marge de l’histoire. Il s’évertue à passer tranquillement à côté de la 1ère guerre mondiale, de la dislocation de l’empire Austro-Hongrois, de la montée des fascismes, de la 2nde guerre mondiale, du communisme, de Tito et de sa Yougoslavie. Ensuite à un niveau privé, Enrico ne se laisse pas forcément plus aller aux arrangements raisonnables ou aux commodités de la vie courante qui ne laissent aucun d’entre nous vraiment en paix. Enrico fait fi de l’amour, de la passion, tout comme de la famille et de l’ambition professionnelle ou même artistique. Plus que tout, il refuse de procréer, de se reproduire et ainsi de s’aliéner par rapport à toutes ces choses qu’il tient à l’écart. Aucune concession n’est faite au cours « normal » des choses.

    Résultat, il ressort de la vie d’Enrico une tristesse et une indifférence qui sont peut-être compensés par l’apaisement face aux tumultes du monde et de l’existence. N’est-on pourtant pas très loin des promesses implicites de cette philosophie de l’existence, lorsqu’on se retrouve face à une sorte de grand vide qui semble contaminer même le livre de Claudio Magris ? Enrico renonce au futur mais semble bloqué dans le passé et dans la nostalgie, revenant sans cesse à Carlo et à des moments de bonheur de son adolescence avec ses amis de Gorizia. Comment dépasser cet écueil ou encore celui de la superficialité qui frappe donc aussi logiquement une autre mer ? Les voyages d’Enrico, la grande Histoire et le cadre géographique unique au carrefour de l’Europe qui lui servent de contexte n’ont qu’une mince épaisseur dans ce livre, comme pour révéler l’échec de la philosophie de la persuasion et la rhétorique qui essore l’existence d’une grande partie de son sens. Claudio Magris nous fait voir les failles d’une philosophie qui – contre son gré ? – éreinte son livre.

    Etait-il possible d’illustrer la persuasion et la rhétorique de manière à éviter cet ennui et cette superficialité qui à un moment ou à un autre sautent aux yeux du lecteur ? Peut-être. Sans doute même y avait-il matière à faire d’une autre mer un ouvrage plus dense, moins évanescent et de laisser plus de place au développement d’un contexte historique riche, à même de confronter l’existence d’Enrico à une palanquée de contradictions, de défis vis-à-vis de son parti pris philosophique. Reste tout de même le style de Claudio Magris - et ce n'est pas rien-, poétique, avec un verbe fin et alerte, à même d’entraîner le lecteur sur un assemblage subtil d’émotions jusqu’au bout de ce cheminement existentiel.

    Poétique, ambitieux, mais finalement un peu vain et superficiel. Comme la thèse de Carlo Michelstaedter peut-être.