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Littérature Espagnole - Page 3

  • Anatomie d'un instant - Javier Cercas

    anatomie.jpgLe 23 février 1981, le congrès de députés espagnols à Madrid est pris d’assaut par des militaires avec à leur tête, le lieutenant-colonel Tejero. Le pronunciamento se passe au moment même où a lieu l’élection de Léopoldo Calvo Sotelo en remplacement d’Adolfo Suarez à la présidence du gouvernement espagnol. A peine quelques années après la mort du général Franco, la transition démocratique est mise à l’épreuve par ce coup de force.

    Le point de départ du livre, c’est la vidéo de la prise du congrès que tout le monde a pu voir ou peut désormais voir sur youtube. Javier Cercas analyse ces trente minutes filmées par un opérateur de la télévision espagnole pour attirer l’attention sur des gestes symboliques. En effet, sous l’injonction de la force armée, la quasi-totalité des députés courbe l’échine et se réfugie sous les pupitres de l’assemblée. Seuls 3 hommes affichent des attitudes différentes : le leader communiste Santiago Carrillo qui reste assis sur son siège dans les hauteurs de l’hémicycle, le vice-président du gouvernement le général  Manuel Gutiérrez Mellado qui refuse d’obéir et s’oppose aux gardes avant d’être difficilement maîtrisé et Adolfo Suarez le président du gouvernement qui vient en aide au général avant de s’asseoir à sa place dans une posture de défiance.

    Anatomie d’un instant est un livre passionnant. Fourmillant de détails jusqu’à l’excès, il est minutieux et analytique avec une grande ambition : démonter les rouages du coup d’état manqué mais aussi les mécaniques internes de ses protagonistes pour finalement raconter cette Espagne au carrefour de l’histoire, basculant presque au-dessus du vide cette nuit-là. Protéiforme, le livre se fait tour à tour biographies des différents et nombreux personnages, descriptions de moments historiques, récit épique de basses manœuvres putschistes, patchwork d’analyses politiques, supputations multiples et enfin récit personnel.

    Dans la première partie du livre, Javier Cercas analyse ce qu’il appelle le placenta du coup d’état. C’est une mise en situation de ce qu’était l’Espagne et le climat politique de l’époque. A peine remise de la mort de Franco, la démocratie est fragile et son instauration au pas de charge par Adolfo Suarez ébranle la vieille garde franquiste et l’appareil militaire. A l’aube du coup d’état du 23 février, l’atmosphère au sein du pays est irrespirable. Javier Cercas montre comment le corps militaire mais aussi le corps politique, tout comme les médias et même le peuple espagnol et le roi, secoués par l’instauration rapide de la démocratie, la crise des autonomies, une mauvaise situation économique, ont favorisé un climat putride appelant plus ou moins à un retour en arrière, à une démocratie « plus contrôlée » etc. Dans un pareil climat, les actions des généraux Armada, Milan et consorts en vue de la prise du pouvoir paraissaient presque naturelles et inévitables.

    Le choix des 3 figures centrales du livre permet de saisir quelque chose du tragique et du symbolique implicitement à l’œuvre au moment de la vidéo. Alors que le lieutenant-colonel Tejero s’empare du congrès, c’est une figure ancienne du franquisme qui résiste, le général Manuel Gutierrez Mellado. Comme pour dire que le Franquisme est fini, comme une résistance contre ses propres instincts les plus bas, comme un appel au respect de la hiérarchie militaire aussi. De l’autre côté de l’hémicycle, Santiago Carrillo, le leader communiste, grand résistant au franquisme affirme par son attitude, la rébellion et la résistance qui ont été toute sa vie. 45 ans plus tard, ces deux hommes se retrouvent dans un même élan de refus qui semble clore l’abîme ouvert dans l’Espagne, entre eux, depuis la prise du pouvoir par le front populaire en 1936 et la guerre civile avec les phalangistes.

    Et puis il y a Adolfo Suarez. L’homme par qui tout est arrivé : la démocratie, puis la chienlit qui justifie le coup d’état. Adolfo Suarez l’équilibriste, l’assoiffé de pouvoir, l’homme politique par excellence. Il est la figure centrale de tout le livre de Javier Cercas. Il est la porte d’entrée de l’auteur espagnol pour une réflexion sur le politique et la destinée. Comment Adolfo Suarez, ce laquais lèche-cul sans convictions mais habile et redoutable politique, symbole du franquisme a fini par être l’homme qui a parachevé la démocratie en Espagne et a décidé de résister à ce dernier coup de force et de se transformer en sorte de figure morale ? L’analogie que Javier Cercas fait entre Adolfo Suarez et le général Della Rovere du film de Roberto Rossellini est tout simplement brillante.

    Il faudrait plus que ces lignes pour dire la richesse du livre de Javier Cercas.  Anatomie d’un instant est un ouvrage dense, une obsession autour du 23 février 1981 qui accouche d’un livre passionnant, intelligent, bien construit qui ne laisse pas indifférent.

    Pièce maîtresse.

  • Et quand le rideau tombe - Juan Goytisolo

    goytisolo.gifAvec Et quand le rideau tombe, Juan Goytisolo a écrit une œuvre forte sur le sentiment de perte et le deuil. Il aborde la disparition de sa femme avec beaucoup de retenue. Il n’est pas tant question ici de souvenirs étalés, de pathos que d’une lucidité acérée qui brutalement effondre un monde. Avec sobriété, Juan Goytisolo dénude une réalité qui perd son sens et révèle son absurdité. Il s’agit ici de penser plus que de raconter la disparition de l’être cher qui a partagé son existence et ses conséquences.

    Dans une atmosphère sèche malgré la présence de rêves, avec une écriture tendue, perçant le voile des choses, il dit l’étiolement des souvenirs, la sournoiserie de l’oubli, alors que la nostalgie et la mélancolie le gagnent. Le passé s’effrite alors que l’avenir même est incertain nous dit-il. Misère de ce pourquoi nous nous sommes battus et de ce que nous prévoyons, de nos projets. Qu’en reste (ra) – t-il ? Juan Goytisolo s’appuie sur son expérience personnelle pour tendre vers l’universel et le destin des hommes, de l’humanité en général.

    On peut lui reprocher un pessimisme forcené et un abandon à une forme de nihilisme sans pour autant démentir la cruauté de la question du sens qui est sous jacente. Pourquoi tout ce bruit et toute cette fureur pour ce qui ressemble à un perpétuel recommencement ou à une fuite en avant, une course dépourvue de sens ? L’histoire se répète, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce dit Marx, et la millième fois ? L’oubli serait-il le grand vainqueur comme le dit Milan Kundera ?

    On peut tatillonner et regretter par moments des procédés un peu simples, les dialogues avec Dieu ou encore certaines images. On appréciera en revanche moult passages qui tracent un chemin vers Tolstoï. La lecture de Et quand le rideau tombe s’avère en tout cas dense et mérite largement le détour.

    Intéressant.

  • A la vitesse de la lumière – Javier Cercas

    A-la-vitesse-de-la-lumiere.jpgApprenti écrivain, le narrateur espagnol d’A la vitesse de la lumière a l’opportunité d’aller aux Etats-Unis en tant qu’assistant au département de littérature espagnole de la petite ville d’Urbana. C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance de Rodney Falk, un ancien de la guerre du Vietnam à la personnalité trouble qui partage son bureau et devient son ami.

    Le livre de Javier Cercas débute sur un rythme assez lent qui sera le sien pendant plus de la moitié du livre. C’est d’abord le récit de la naissance d’une histoire d’amitié. Le narrateur est assez rapidement fasciné par l’aura mystérieuse de Rodney Falk. Leur amitié est progressivement scellée autour de la littérature, des livres, de l’ambition d’écrivain du narrateur. Il est aisé de se laisser porter par cette première partie du livre alors que Javier Cercas pose les bases d’une histoire fascinante qui prend vraiment corps lorsque Rodney disparaît.

    A ce moment là, le Vietnam entre en scène et noyaute l'ouvrage jusqu’à la fin. Et c’est sans doute le meilleur du livre. Rodney Falk a été transformé puis broyé par cette guerre. Ce qu’il y a vécu, ce qu’il y a fait, c’est le mystère après lequel court le narrateur espagnol pour comprendre son ami. Il lui faudra plus que la confession du père de Rodney, plus que les lettres du Vietnam de Rodney que ce dernier lui confie, plus que la confession même de Rodney pour y arriver. Le thème de la guerre n’est pas seulement traité du point de vue de l’horreur mais de la culpabilité, d’une certaine impossibilité de la résilience.

    Lorsque le narrateur saisit entièrement ce qu’a vécu Rodney, ce qu’il a été, c’est lorsqu’il est lui-même victime d’une tragédie personnelle. Le thème de la culpabilité trouve dans l’histoire du narrateur un écho singulier. C’est la partie la moins convaincante du roman. Le narrateur espagnol raconte comment un succès foudroyant finit par s’abattre sur lui et son œuvre, bouleversant son existence et sa personne. Javier Cercas s’embarque à ce moment là sur une réflexion sur le succès - notamment littéraire -, l’échec,  et leurs conséquences.

    Seulement le rythme du livre s’est accéléré et l’enchaînement des évènements qui bouleversent la vie du narrateur espagnol paraît un peu brusque. Bien que le thème du succès/échec ait été présent en filigrane dès le début du livre, cette partie sur le succès du narrateur pâtit de la force, de la complexité et de la lente montée en puissance de l’histoire de Rodney. De telle sorte que son principal intérêt reste dans le traitement du thème de la culpabilité en résonance par rapport à Rodney. C’est un peu dommage vis-à-vis de la descente aux enfers du narrateur qui pouvait mériter mieux.

    Il est tout de même intéressant de pointer donc la construction romanesque du roman qui s’appuie sur une sorte de gémellité de destin entre Rodney et le narrateur. Javier Cercas fait preuve d’une maîtrise narrative qui lui permet de faire osciller le lecteur entre ces deux destinées en mettant en évidence un jeu de similitudes, de miroirs entre leurs trajectoires, leurs histoires.

    Si quelques longueurs alourdissent la fin du récit, A la vitesse de la lumière n’en est pas moins un roman intéressant avec beaucoup de matière, qui s’efforce de traiter de la culpabilité, de la guerre, du succès, de l’échec, de l’amitié à travers deux destins fascinants.