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Littérature Espagnole - Page 3

  • La famille de Pascal Duarte – Camille José Cela

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    Qui est Pascal Duarte ? Un pauvre hère au destin funeste et un criminel sans pitié dont le manuscrit écrit depuis la prison, où il attend la peine capitale, constitue l’essentiel de ce livre. Comment en est-il arrivé là ? C’est ce qu’essaie d’expliquer Pascal Duarte en racontant sa vie. Il ne s’agit pas ici d’émouvoir, de toucher, ni même de convaincre. Le récit de Camille José Cela est d’un réalisme cru et violent, frisant le glauque dans une accumulation implacable de faits divers et de personnages déclassés, frustes, en marge de la société.

    Pascal Duarte est issu d’une famille paysanne et pauvre du Sud de l’Espagne de l’entre-deux guerres. C’est peu de dire que le contexte n’est pas favorable à son épanouissement. Son père et sa mère, sans le sou, portés sur la bouteille, ont la dispute facile et bien souvent les coups du paternel pleuvent sur presque tout ce qui bouge. C’est un univers usé, ranci, aigre que ne sauvent, ni une sœur cadette vicieuse qui n’hésite pas à fuguer ou à s’adonner à la prostitution, ni un frère cadet débile, vite retourné à la poussière.

    Même lorsque des portes de sortie de cet univers sordide s’offrent à Pascal, sous la forme de l’amour de Lola, d’une autre ou lors d’une brève excursion hors de son environnement putride, il semble voué à subir une cascade de malheurs dont il n’est pas toujours responsable, même s’il ne fait rien pour que les choses évoluent dans le bon sens. Camille José Cela fait le portrait d’un homme habité par la violence. Tapie en lui, celle-ci ne demande qu’à exploser dans des accès incontrôlables. C’est un homme limité intellectuellement, qui semble dominé par ses pulsions, mais qui est en même temps dans une certaine distance avec les évènements.

    Pascal Duarte apparaît par moments comme une personne qui ne comprend pas, ne saisit pas ce qui lui arrive et qui est indifférent quasiment au monde extérieur et englué dans une existence sans échappatoire. D’une certaine façon, Camille José Cela le rapproche du monstre. C’est une perception qui est renforcée par l’écriture froide, distanciée, qui contraste avec la violence, la brutalité des évènements.

    La famille de Pascal Duarte est un livre aride, sec, à l’image du décor de l’Espagne du sud qu’il décrit, abrutie par la chaleur et la pauvreté, misérable. C’est un livre empli d’une tension, sourde, latente, qui habite ses personnages abîmés, et explose dans des scènes marquantes. La tragique destinée de Pascal Duarte le criminel, est effarante et symbolique du trémendisme, courant esthétique littéraire espagnol du milieu du XXème siècle.

    Bon.

  • Les soldats de Salamine – Javier Cercas

    Les-soldats-de-Salamine.gifLes soldats de Salamine n’est pas un roman, c’est un récit réel. C’est ce qu’explique Javier Cercas lui-même dans son livre. J’irai plus loin que l’auteur espagnol en disant que c’est un triple récit réel. C’est d’abord celui de Javier Cercas, journaliste désargenté, écrivain infructueux, qui à un carrefour de son existence, tombe sur l’histoire qui va la changer, la bouleverser – quand on sait le succès des soldats de Salamine dans le monde.

    Cette partie du récit qui peut moins intéresser les lecteurs potentiels du livre vaut néanmoins le détour. Pas tant sur les détails de la vie de Javier Cercas, mais sur la manière dont il se met en scène en train de poursuivre, d’abord un sujet, de l’approfondir, d’enquêter pour finalement écrire son livre. L’écriture du livre est autant sujet du livre que le récit de l’histoire de Rafael Sanchez Mazas, puis celle de Miralles. Ce récit du processus de naissance et maturation du livre est le lien entre ces deux histoires, il se confond avec elles. Il constitue le moteur qui fait avancer le livre d’abord dans un mouvement d’éclaircissement de l’histoire de Rafael Sanchez Mazas puis de celle de Miralles qui d’une certaine façon se rejoignent.  

    Ce sont donc deux histoires de guerre qui sont les autres récits réels du livre. Il y a en premier lieu l’incroyable aventure de Rafael Sanchez Mazas. Cet écrivain, poète, intellectuel est un des fondateurs de la phalange. Fait prisonnier pendant la guerre civile espagnole de 1936-39, il échappe à la mort par un miracle qui fonde l’intérêt de Javier Cercas et le nôtre pour lui et son histoire. Fusillé avec d’autres prisonniers par des républicains en déroute, il survit et s’enfuit avant d’être découvert par un des soldats partis à sa recherche. Ce dernier le regarde droit dans les yeux, et sciemment, affirme à ses compagnons qu’il n’y a personne là où il se trouve.

    Javier Cercas s’attarde sur le personnage de Rafael Sanchez Mazas, au centre de cette histoire, puis sur ce qui s’est ensuivi, sur les personnes qui ont recueilli le phalangiste, traitant en creux de la guerre civile espagnole et de la phalange. Ce n’est qu’en second lieu qu’il tente de répondre aux questions les plus lancinantes de cet incroyable épisode de la guerre civile espagnole. Pourquoi ce soldat républicain épargne-t-il Rafael Sanchez Mazas ? Qui est-il ? A quoi pense-t-il à ce moment-là ? C’est là qu’intervient Miralles et son histoire.

    Fascinante, épique, la vie de Miralles mériterait un roman ou un récit à elle toute seule. Elle est liée à  l’aventure de Rafael Sanchez Mazas, mais est plus intéressante pour le livre pour d’autres raisons. Elle permet un élargissement et un approfondissement de la réflexion de Javier Cercas au-delà de la guerre civile espagnole, sur la guerre en générale, les valeurs défendues contre le fascisme, sur l’héroïsme, la destinée et sur la mort. Ce n’est pas un hasard s’il y a un crescendo dans le livre qui fait de cette dernière partie, la plus touchante, la plus forte et la plus profonde aussi. Elle irradie finalement sur le reste du livre et projette une lumière différente sur l’histoire de Rafael Sanchez Mazas.

    Bon livre.

     

  • Anatomie d'un instant - Javier Cercas

    anatomie.jpgLe 23 février 1981, le congrès de députés espagnols à Madrid est pris d’assaut par des militaires avec à leur tête, le lieutenant-colonel Tejero. Le pronunciamento se passe au moment même où a lieu l’élection de Léopoldo Calvo Sotelo en remplacement d’Adolfo Suarez à la présidence du gouvernement espagnol. A peine quelques années après la mort du général Franco, la transition démocratique est mise à l’épreuve par ce coup de force.

    Le point de départ du livre, c’est la vidéo de la prise du congrès que tout le monde a pu voir ou peut désormais voir sur youtube. Javier Cercas analyse ces trente minutes filmées par un opérateur de la télévision espagnole pour attirer l’attention sur des gestes symboliques. En effet, sous l’injonction de la force armée, la quasi-totalité des députés courbe l’échine et se réfugie sous les pupitres de l’assemblée. Seuls 3 hommes affichent des attitudes différentes : le leader communiste Santiago Carrillo qui reste assis sur son siège dans les hauteurs de l’hémicycle, le vice-président du gouvernement le général  Manuel Gutiérrez Mellado qui refuse d’obéir et s’oppose aux gardes avant d’être difficilement maîtrisé et Adolfo Suarez le président du gouvernement qui vient en aide au général avant de s’asseoir à sa place dans une posture de défiance.

    Anatomie d’un instant est un livre passionnant. Fourmillant de détails jusqu’à l’excès, il est minutieux et analytique avec une grande ambition : démonter les rouages du coup d’état manqué mais aussi les mécaniques internes de ses protagonistes pour finalement raconter cette Espagne au carrefour de l’histoire, basculant presque au-dessus du vide cette nuit-là. Protéiforme, le livre se fait tour à tour biographies des différents et nombreux personnages, descriptions de moments historiques, récit épique de basses manœuvres putschistes, patchwork d’analyses politiques, supputations multiples et enfin récit personnel.

    Dans la première partie du livre, Javier Cercas analyse ce qu’il appelle le placenta du coup d’état. C’est une mise en situation de ce qu’était l’Espagne et le climat politique de l’époque. A peine remise de la mort de Franco, la démocratie est fragile et son instauration au pas de charge par Adolfo Suarez ébranle la vieille garde franquiste et l’appareil militaire. A l’aube du coup d’état du 23 février, l’atmosphère au sein du pays est irrespirable. Javier Cercas montre comment le corps militaire mais aussi le corps politique, tout comme les médias et même le peuple espagnol et le roi, secoués par l’instauration rapide de la démocratie, la crise des autonomies, une mauvaise situation économique, ont favorisé un climat putride appelant plus ou moins à un retour en arrière, à une démocratie « plus contrôlée » etc. Dans un pareil climat, les actions des généraux Armada, Milan et consorts en vue de la prise du pouvoir paraissaient presque naturelles et inévitables.

    Le choix des 3 figures centrales du livre permet de saisir quelque chose du tragique et du symbolique implicitement à l’œuvre au moment de la vidéo. Alors que le lieutenant-colonel Tejero s’empare du congrès, c’est une figure ancienne du franquisme qui résiste, le général Manuel Gutierrez Mellado. Comme pour dire que le Franquisme est fini, comme une résistance contre ses propres instincts les plus bas, comme un appel au respect de la hiérarchie militaire aussi. De l’autre côté de l’hémicycle, Santiago Carrillo, le leader communiste, grand résistant au franquisme affirme par son attitude, la rébellion et la résistance qui ont été toute sa vie. 45 ans plus tard, ces deux hommes se retrouvent dans un même élan de refus qui semble clore l’abîme ouvert dans l’Espagne, entre eux, depuis la prise du pouvoir par le front populaire en 1936 et la guerre civile avec les phalangistes.

    Et puis il y a Adolfo Suarez. L’homme par qui tout est arrivé : la démocratie, puis la chienlit qui justifie le coup d’état. Adolfo Suarez l’équilibriste, l’assoiffé de pouvoir, l’homme politique par excellence. Il est la figure centrale de tout le livre de Javier Cercas. Il est la porte d’entrée de l’auteur espagnol pour une réflexion sur le politique et la destinée. Comment Adolfo Suarez, ce laquais lèche-cul sans convictions mais habile et redoutable politique, symbole du franquisme a fini par être l’homme qui a parachevé la démocratie en Espagne et a décidé de résister à ce dernier coup de force et de se transformer en sorte de figure morale ? L’analogie que Javier Cercas fait entre Adolfo Suarez et le général Della Rovere du film de Roberto Rossellini est tout simplement brillante.

    Il faudrait plus que ces lignes pour dire la richesse du livre de Javier Cercas.  Anatomie d’un instant est un ouvrage dense, une obsession autour du 23 février 1981 qui accouche d’un livre passionnant, intelligent, bien construit qui ne laisse pas indifférent.

    Pièce maîtresse.