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Littérature Ivoirienne - Page 2

  • Allah n’est pas obligé – Ahmadou Kourouma

    Ahmadou-Kourouma-Allah-n-est-pas-oblig-.gifAllah n’est pas obligé d’être juste dans toutes les choses ici-bas dit un proverbe malinké. Sûr qu’il ne l’est pas toujours lorqu’on découvre les histoires que raconte le narrateur, Birahima. Accompagné de Yacouba le grigriman multiplicateur de billets, Birahima l’orphelin part à la recherche de sa tante après la mort de sa mère. Problème, la tante se trouve au Libéria et on est au tournant des années 90. Mauvaise période, s’il en est pour se balader dans la région… C’est ce que Birahima, vite devenu l’enfant soldat sans peur et sans reproche, et son compagnon de voyage Yacouba découvrent à travers leurs aventures tragiques qui les mènent jusqu’en Sierra-Léone.

    Ahmadou Kourouma plonge le lecteur au cœur des conflits qui ont secoué l’Afrique de l’Ouest dans les années 90. Comment le Libéria et la Sierra-Léone ont explosé pour devenir les endroits maudits que tout le monde sait. Ces deux pays ne constituent pas uniquement un simple contexte dans lequel évolue Birahima. Ils sont au centre du roman car Birahima raconte carrément leur histoire et celle des principaux protagonistes - et tant pis pour vous si vous n'y connaissez rien où si les histoires politiques africaines ne vous intéressent pas. Il explique comment le Libéria n’a pas pu résister à la lutte à mort entre les sinistres Samuel Doe, Prince Johnson et Charles Taylor, comment la Sierra-Léone a fini par pourrir, de coups d’états en coups d’états pendant que l’ignoble Foday Sankoh s’imposait - à coup de manches courtes ou longues.

    Allah n’est pas obligé, c’est la porte ouverte sur les horreurs qui ont accompagné la chute de ces pays. Ahmadou Kourouma ne cache rien des horreurs, des exactions qui ont accompagné ces guerres : mutilations, viols, cannibalisme, tortures et j’en passe. Rien n’est dissimulé sous la plume du romancier ivoirien qui a décidé de traiter de ces tragédies et plus particulièrement de celle des enfants soldats – cette invention cruelle. Il en profite évidemment pour aborder les thèmes chers à son œuvre : la dénonciation des despotes – dont Houphouët Boigny, c’est important de le dire - et des dictatures africaines, la composante mystique des cultures et des imaginaires de nombreuses ethnies africaines, le tribalisme, la corruption des élites, le colonialisme ou le néocolonialisme entre autres.

    La particularité d’Allah n’est pas obligé, c’est l’angle choisi par Ahmadou Kourouma pour raconter cette histoire. Le point de vue est interne, celui de Birahima l’enfant soldat. En nous faisant percevoir la réalité à travers cet enfant un peu insolent et espiègle, Ahmadou Kourouma prend le parti de ne pas noyer son livre dans l’émotion, dans le pathos ou dans le vulgaire et le gore - il y en a un peu quand même. Birahima raconte ses aventures avec ses yeux, sa logique d’enfant – soldat, certes –, sa perception des logiques d’adulte, sa compréhension propre des évènements. Il déroute ainsi le lecteur dont les réactions à son récit pourraient être programmées. Dans la bouche de ce petit garçon, brusquement, ces conflits et leurs protagonistes sont frappés par une forme d’absurdité qui ne se départit pas forcément d’une réelle lucidité. C’est comme si le ridicule de tout ça était brusquement dévoilé. Le livre n’en est que plus cruel, touchant et même drôle par moments, mais surtout très caustique. 

    Pour cela Ahmadou Kourouma s’est aussi appuyé sur la langue, le style, appelez ça comme vous voulez. Dans une de ses interviews, l’écrivain révélait l’importance de Céline pour lui, essentiellement en raison du travail sur le style oral, parlé. C’est la grande ambition d’Ahmadou Kourouma. Ecrire comme on parle, le langage vrai, l’oralité d’une partie de l’Afrique – mutations de la langue française, néologismes, constructions narratives spécifiques, déstructurations grammaticales, rythmes propres, mots empruntés à différentes ethnies, redondances… La langue participe de manière décisive à la causticité du livre et à sa réussite. C’est une prouesse pas si évidente que cela quand on entend « parler » les personnages de la rue dans la plupart des romans africains. Dans Allah n’est pas obligé, le parler de petit Bilakro de Birahima est une réussite incontestable. A ce titre l’artifice littéraire des trois dictionnaires dont Birahima a l’usage est à saluer. C’est la preuve parmi d’autres de la réelle inventivité d’Ahmadou Kourouma dans ce roman. Tout comme les oraisons funèbres des enfants soldats par exemple.

    Dix ans après ma première lecture, mon opinion reste intacte. Allah n’est pas obligé est un chef d’œuvre d'Ahmadou Kourouma.

    Prix Renaudot et Goncourt des lycéens 2000.

  • Reine Pokou (Concerto pour un sacrifice) - Véronique Tadjo

    ReinePokou.jpgReine Pokou est un livre composé de plusieurs récits constituant des variations - le concerto du titre - autour d’une figure historique ivoirienne - qui est devenue légende ou vice versa - et d'un épisode particulier de son existence. La reine Abla Pokou est donc une reine Akan qui a émigré du Ghana vers la Côte d'ivoire pour fuir une guerre de succession qui menaçait sa vie au XVIIIème siècle. Au cours de sa fuite, elle a été obligée de sacrifier son nourrisson pour apaiser les génies d'un fleuve afin de pouvoir le traverser.

    L'oeuvre de Véronique Tadjo donne à cet épisode tragique et fondateur, une fabuleuse dimension romanesque. Pour quelqu'un qui a déjà entendu parler de la reine Pokou - comme moi -  le caractère épique, la force, le lyrisme de ce livre en font un chef d'oeuvre de la littérature Africaine. A travers une langue riche, foisonnante, vivante, Véronique Tadjo restitue l’oralité de cette légende. Le plaisir de lecture le dispute ainsi à l'originalité de la narration, car la strutucture romanesque est originale, basée sur des répétitions, des scénarios multiples qui partent de différents points de l'histoire de la reine Pokou.

    Véronique Tadjo utilise l'histoire de la reine Pokou comme un ouvroir de réflexion sur différents éléments culturels de l'Afrique subsaharienne. Son livre est une intelligente entreprise de recyclage qui intègre ainsi des légendes comme celles de Mami Wata - la sirène - des épisodes historiques telle la traite négrière et même des tabous comme les sacrifices humains dans les rituels, etc. Reine Pokou devient donc une pierre angulaire de maux et légendes qui hantent l'Afrique et permet également de mener une réflexion plus large sur le mythe, la légende et le conte - quelle fonction ? quelle réalité ? quelle évolution ?

    J'aime ce livre de Véronique Tadjo.

  • Les frasques d'Ebinto - Amadou Koné

    ebinto.jpgEbinto est un jeune homme pris en plein dans les tourments de l'amour et de l'adolescence. Parti de son village natal pour poursuivre des études à Bassam (Côte d'ivoire), l'avenir s'ouvre devant lui. D'abord le lycée vu qu'il est un élève brillant et travailleur, ensuite les responsabilités d'un honnête homme qui doit s'occuper de sa mère et du reste de sa progéniture mais aussi de ses ambitions personnelles. Seulement voilà, rien n'est simple à l'adolescence. A cet âge difficile où les hommes se forment, où les épreuves pointent le nez, Ebinto, être sensible, rêveur et idéaliste, se trouve confronté à des questions cruciales qui vont le déborder. Quel adolescent arrive à échapper aux tortures de l'amour ?

    Pas Ebinto, l'amateur de littérature, qui se découvre une passion pour Muriel alors que l'amour et la dévotion s'offrent à lui sous les traits de son amie d'enfance Monique. Comment réagir lorsqu'à cet âge des extrêmes, la tragédie s'invite et requiert des choix cornéliens qui vont déterminer ce que nous sommes ? Monique semble la voie sûre, un soutien, une bonne fille, certainement aimante et fidèle, prête à le suivre, mais que dire lorsque le coeur ne bat pas aussi follement qu'on le souhaite ? Que dire lorsque la passion explose sur un gouffre de difficultés insurmontables ?

    Ebinto est trop entier, trop rêveur, trop investi pour ne pas se laisser déborder par le destin et s'enfoncer malgré lui dans une voie qu'il n'a pas complètement choisie. Mais l'existence, n'est-ce pas le jeu permanent avec ces forces inconnues qui nous baladent dans tous les sens ? N'avons-nous pas à trouver ce que nous cherchons dans la route parfois déjà tracée plutôt que de regarder ailleurs, de rêver autre chose ? Il y a une infinité de questions qui s'infiltrent derrière celles-ci, fourmillant dans cette histoire et dans ses rebondissements, dans sa dimension tragique.

    Ebinto habite un monde, celui de l'idéal, de la jeunesse, mais aussi celui de la tradition. Son monde est malmené non seulement par la vie, mais aussi par les autres et par la modernité. Ebinto n'est pas seulement face à des questions sur l'amour, le sens de la vie ou la responsabilité, il est devant des questions qui concerne l'Afrique elle-même, sur son destin et ses choix, sur ce qu'elle veut-être, des questions aussi sur la littérature, le réel et la sensibilité. Il ne faut pas oublier que "le réel, c'est quand on se cogne" (Jacques Lacan).

    Voici en tous cas, un récit frais et touchant, empli d'un souffle et d'une force, qui mêle naïveté et profondeur, qui marque par le tragique de sa situation, par ses questionnements.

    Très fort.