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Littérature Suisse - Page 2

  • Un juif pour l’exemple – Jacques Chessex

    jacques-chessex-un-juif-pour-l-exemple.jpgL’histoire que raconte Jacques Chessex se déroule en 1942 à Payerne, dans le canton de Vaud, en Suisse. C’est un fait divers qui l’a marqué alors qu’il était enfant. On a tué un juif pour l’exemple. En effet, Arthur Bloch, commerçant en bestiaux, a été la victime d’un crime atroce, qui est l’écho de l’horreur nazie et de la deuxième guerre mondiale dans la faussement neutre et paisible Suisse.

    Après le vampire de Ropraz, Jacques Chessex continue de ferrailler avec la mémoire de son canton pour en exhumer des histoires terribles. Comme s’il avait envie de troubler l’image paisible qu’on peut naïvement en avoir ou en donner. Peut-être pour tendre à ses concitoyens et à tous un miroir qui en dit finalement long sur l'infini de la bêtise humaine, en général.

    Le style est épuré, les phrases acérées et tranchantes. Jacques Chessex débarrasse également son récit de toutes fioritures. Il en fait une mécanique percutante, simple et directe qui donne un côté implacable au crime. Il y a une violence qui sourdre d’une langue et d’un texte pourtant économes en effets. A chaque fois, il suffit de quelques mots pour dire l’essentiel. L’écrivain Suisse vise juste.

    Il plante d’abord le décor. A l’intérieur, un contexte économique dégradé, le chômage etc. A l’extérieur, le IIIe Reich et son idéologie nauséabonde, en branle pour sa marche triomphante. Ensuite, viennent les protagonistes. Rien que du typique malheureusement. Un pasteur dévoyé représentant de la légation nazie, caution intellectuelle et morale, et de pauvres hères rongés par la frustration qui sert d’alibi à la haine pluriséculaire du juif.

    Voici Fernand Ischi, le garagiste Gauleiter et sa clique qui conçoivent et mettent à exécution leur horrible péché sous nos yeux. Un juif pour l’exemple, donc. Plongée dans les méandres du mal en gestation, puis à l’œuvre. Et toutes les questions que l’on ne peut éviter de se poser, assénées par Jacques Chessex. Noir lyrisme par moments. Où était Dieu ? Pourquoi ? Regrets ? Culpabilité ? Rédemption ? Un livre simple, taillé dans le dur. Petite réussite. 

  • La grande peur dans la montagne – Charles Ferdinand Ramuz

    9782253010968-G.jpgDans un village de la Suisse Romande, la rumeur court, diffuse, depuis vingt ans sur une terre de pâturage inexploitée. La dernière expédition a s'y être rendue a été victime de malheur dont la nature reste indéterminée. Mais voilà que le président du conseil souhaite la reprise de l'exploitation pour des raisons financières. Les vieux du village s'y opposent, mais le vote du conseil, sous l'impulsion des jeunes, entérine l'envoi d'une expédition là-haut. Ainsi commence La grande peur dans la montagne, œuvre forte de Charles Ferdinand Ramuz : un conflit entre les anciens et les jeunes dans un climat progressivement empesté par la rumeur. Il s'est passé quelque chose dont les jeunes ne peuvent pas se souvenir et qu'il faut respecter.

    Voilà que partent donc pour le territoire interdit, sept personnes avec des motivations différentes : le maître Crittin et son neveu, le petit Ernest, le vieux Barthélémy qui a déjà fait partie de la première expédition deux décades auparavant, Joseph qui souhaite gagner de l'argent pour épouser Victorine, Clou le borgne asocial et marginal du village et enfin le jeune Romain. La mécanique de Charles-Ferdinand Ramuz est assez méticuleuse et huilée. Faire en sorte que le malheur s'abatte sur chacun des membres de l'expédition. Comme un mal insidieux qui s'installe lentement, pour frapper de plus en plus vite et fort dans un enchaînement tragique jusqu'à une apothéose finale.

    Il y a une sorte de fatalité mêlée au suspens qui atteint le lecteur. Ce dernier sait qu'il va arriver malheur aux personnages, il attend dans une atmosphère étrange et angoissante qui est la grande réussite de Charles Ferdinand Ramuz. Il fait de ce lieu de haute montagne un endroit maudit, par le jeu de la rumeur d'abord sur les évènements passés, avec le récit du vieux Barthélémy ensuite, par la description aussi d'un décor, âpre, dénudé, pur qui semble interdit aux hommes, possédant sa propre logique, par l'apparition de la maladie. L'atmosphère est pesante et les mésaventures successives contribuent à  tisser un univers où le fantastique est omniprésent sans être identifiable.

    Charles Ferdinand Ramuz, fait vivre au lecteur, de l'intérieur, cette tragédie marquée du sceau du fantastique. Il fait du lecteur un membre de la communauté paysanne du village face au défi lancé au passé et à des forces identifiables par cette expédition. C'est aussi un des intérêts de la grande peur dans la montagne, de dessiner ces communautés à l'ancienne ou règnent la tradition, un certain respect de la nature et des codes, des mécanismes qui nous sont aujourd'hui quelque peu étrangers. La rumeur, mais aussi l'amour, le chagrin, la violence, la revanche, la colère, la recherche d'un bouc émissaire sourdent du village - une entité - et de cette histoire pour former un cocktail explosif. Le dénouement est fort symboliquement.

    Bon livre, atmosphère singulière, suspens, personnages intéressants et dénouement apocalyptique. A découvrir.

  • Le vampire de Ropraz – Jacques Chessex

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    1903. Ropraz, coin perdu de Suisse romande. Quelques jours après son enterrement, la tombe de la jeune et jolie Rosa Gilliérion, la fille d’un notable, est profanée. Le crime est horrible, nécrophilie, anthropophagie, mutilation. La petite bourgade est en émoi. D’autant plus que dans un délai relativement court, deux autres cadavres de jeunes filles sont victimes des mêmes atrocités. Le mythe du vampire s’installe rapidement et la recherche du coupable occupe tous les esprits.

    Jacques Chessex a une écriture épurée et sèche qui fait mouche. Elle s’efface pour laisser le pouvoir brut des faits toucher le lecteur. La violence et l’horreur imprègnent les pages à coups de descriptions brèves, cliniques. Il y a une justesse des mots qui installent rapidement le décor, l’ambiance et le contexte dans lequel se développe ce fait divers. Jacques Chessex dit la solitude, la rudesse de la campagne, de ces endroits perdus où la promiscuité, l’ennui, le grégarisme font un mélange peu gouteux d’alcool, de froid, de jalousie, de suspicions, de violences.

    Alors quand surgit une affaire comme celle du vampire de Ropraz, il faut un bouc émissaire. Au secours René Girard. Vite. Ce sera donc Charles Augustin Favez, le vampire tant recherché. Un peu simple d’esprit, ce jeune homme qui s’adonne à des actes de zoophilie apparaît comme le coupable idéal. Il sera condamné à la réclusion à perpétuité et ce en dépit de l’intervention d’un psychiatre qui s’attache à comprendre ce cas particulier et à le sauver d’une injustice.


    Dans cette deuxième partie du livre, Jacques Chessex montre les mécanismes de rejet, de colère et de violence du village qui veut son coupable et sa vie. Sous les yeux du lecteur, le déchaînement des passions est palpable. Jacques Chessex présente aussi l’autre face de ce mouvement en la personne de cette étrange femme qui est attirée par celui qui est rejeté, mais aussi par le monstre, l’odeur de souffre et de sang. En parallèle, il déroule l’enfance, l’existence de Charles Augustin Favez qui se révèle avoir été placée sous les plus mauvais auspices. Maltraitance, exclusion, perversité, pauvreté et bien d’autres calamités vont traumatiser à jamais celui dont à aucun moment on n’est sûr de la culpabilité.


    Le vampire de Ropraz est un plus qu’un récit de faits divers intéressant. Il dispose d’une force liée au style de Jacques Chessex et aux mythologies, aux mécanismes sociologiques, psychologiques qu’il met en œuvre. Il est juste dommage que la fin du livre, dans laquelle l’auteur laisse libre cours à son imagination, ne soit pas vraiment convaincante, un peu artificielle. Cela ne porte pas trop atteinte à la qualité de l’œuvre dont la lecture est vivement recommandée.