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Littérature Suisse - Page 3

  • Un ami parfait - Martin Suter

    un ami parfait.jpgQuand Fabio Rossi se réveille à l'hôpital, il est amnésique, sa mémoire est délestée des cinquante derniers jours à la suite d'un choc à la tête. Cet évènement traumatisant l'est encore plus lorsque Fabio Rossi se rend progressivement compte que ces jours qui lui manquent ont été ceux de tous les bouleversements dans son existence.  En effet, Norina la femme qu'il pense aimer ne veut plus le voir alors que Marlène, une belle blonde plantureuse qu'il ne connaît pas, semble avoir récemment pris sa place. Il a également démissionné de son emploi de journaliste peu avant son traumatisme alors que ce travail était sa passion. Quant à son collègue et ami Lucas, il reste silencieux et semble savoir des choses qui le perturbent au sujet de ces jours évanouis...Mais que s'est-il donc passé durant ces jours absents de sa mémoire ?

    Voilà comment Martin Suter lance son intrigue et façonne un noeud qui ne sera défait qu'au bout du livre. Un ami parfait a des allures de roman policier, mais pas seulement, il en a aussi les ficelles et les qualités. Les amateurs de polars seront séduits par le suspens haletant du livre et le mystère patiemment levé au terme d'une enquête passionnante, allant de surprise en surprise, sur le brouillard dans la mémoire de Fabio Rossi. Mais un ami parfait est bien plus qu'un roman policier, c'est aussi un roman psychologique qui explore les questions du moi et de l'identité par le biais de la mémoire. Qui est Fabio Rossi ? C'est la question centrale du livre et c'est ce que vont réveler les jours qui manquent à sa mémoire.

    Qui sommes nous vraiment ? En chacun de nous un autre, différent, sommeille, qui peut surgir à n'importe quel moment, à partir de n'importe quelle faille. La mémoire est un outil qui peut nous permettre de garder une certaine cohérence dans les fluctuations du moi mais elle n'est pas infaillible. Comment peut-on être un autre ou un étranger dans sa propre vie ? Comment l'image que nous avons de nous-mêmes et de notre existence est-elle tributaire de notre mémoire mais aussi de celle qu'ont les autres de nous ? La quête de Fabio Rossi est déroutante car il se découvre, il découvre sa vie sous un autre jour, comme à partir d'une autre personnalité. Et tout est différent bien sûr. Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la mémoire dans ce que nous sommes et dans notre compréhension des choses qui nous entourent, du monde.

    Les vérités que découvre Fabio Rossi sur lui-même et les autres quand il récupère sa mémoire ne sont pas belles à voir et le tragique qui rôde autour de cette histoire finit par surgir dans un dénouement surprenant. Il n'est pas négligeable de dire au passage qu'en parallèle de cette quête d'identité, Fabio Rossi redécouvre l'enquête qu'il menait avant son traumatisme crânien et qui n'est pas pour rien dans ses aventures, évidemment. Il était sur un gros coup concernant l'industrie agro alimentaire: un scandale lié à la présence de prions dans des produits de grande consommation. C'est l'occasion pour Martin Suter d'égratigner ces grandes puissances industrielles et leurs intérêts financiers qui priment sur toute autre valeur. Quand on sait que la Suisse, patrie de Martin Suter, abrite quelques uns de ces groupes, la critique égratignant la confédération helvétique est plus limpide.

    Un ami parfait est un ouvrage qui flirte habilement avec plusieurs genres.  S'il n'y a pas grand chose à dire sur le plan du style, sinon qu'il se laisse lire facilement, c'est un ouvrage à recommander pour l'intelligence et l'originalité avec lesquelles il traite des thèmes de la mémoire et de l'identité. Très bon roman.

  • Small World - Martin Suter

    small world.jpgLe premier livre de Martin Suter porte sur le thème de la mémoire et de l'identité et constitue une peinture critique de la haute société suisse. Martin Suter emprunte un chemin original et peu évident pour développer son intrigue et ses thèmes: la maladie d’Alzheimer.

    Conrad Lang, la soixantaine, est atteint du mal incurable. Cet homme qui a été toute sa vie au service de la puissante et riche famille Koch, dans laquelle il a également grandi au côté du fils héritier, est trahi par sa mémoire. Elle s'effiloche, s'effrite de manière imprévisible juste au moment où le bonheur semble lui tendre les bras. Des souvenirs enfouis, lointains, remontent depuis son enfance jusqu'à la surface. Et ils semblent ne pas être du goût d'Elvira Senn, la doyenne de la famille qui veille d'une main de fer à la réputation et à la prospérité des Koch.

    Martin Suter a un art consommé du suspens, digne des maîtres du polar. Le lecteur est captivé et progressivement, les mystères qui entourent la famille Koch et Conrad Lang sont dévoilés en même temps qu'évolue la maladie d'Alzheimer de ce dernier. Le livre est très bien documenté sur cette pathologie et se révèle très instructif, intéressant car détaillé et précis, sans asphyxier le lecteur, en s'intégrant bien à l'histoire dont il est un moteur. La poursuite des souvenirs de Conrad Lang est le fil conducteur qui mène vers un final retentissant. Tout au long du livre, la bienveillance d'Elvira Senn envers Conrad Lang apparaît suspecte. Quels secrets cache la puissante Famille Koch - et son impitoyable matriarche - dissimulée derrière sa vitrine dorée ?

    Le destin de Conrad Lang et celui de la famille Koch et d'Elvira Senn sont loin de ce qu'ils paraissent et offrent à Martin Suter l'occasion de réaliser un portrait sans concession de la haute société suisse et de son univers glacial, opressant et mortifère. L’auteur la démaquille habilement, lentement. "Nous en avons peut-être fini avec le passé mais lui n'en n'a pas fini avec nous" (cf.Magnolia, Paul Thomas Anderson.

    Réussi et prenant.

  • Ô vous frères humains - Albert Cohen

    freres_humains.jpgAlbert Cohen avait dix ans et était heureux le jour où un camelot l’a traité de sale juif. A marseille, en 1905, dans la France d'Edouard Drumont - célèbre auteur de la France Juive. Dix ans seulement. C’est trop tôt pour supporter la différence. Trop tôt pour rencontrer une telle haine. C’est trop violent pour ne pas que cet enfant erre dans de noires pensées, éperdu de douleur, jusqu’à la tombée de la nuit.

    Albert Cohen raconte ce drame personnel en 1972 alors qu'il est devenu un écrivain célèbre. Il s’adresse directement aux antisémites, à nous, à tous ses frères humains - épitaphe de François Villon, frères humains qui après nous vivez. Il nous parle avec émotion de son drame personnel, du drame de la haine de l'autre, avec dans le rétroviseur les abominations que l'on sait. Il y a évidemment des passages poignants, bouleversants dans ce livre, mais je dois avouer que peut-être le tout est-il un peu trop larmoyant, mélodramatique pour moi et aussi un peu trop étiré malgré le faible nombre de pages de l'ouvrage ?

    Il est difficile de dire cela d’une telle expérience avec son arrière-fond historique et d'un grand écrivain, mais l'impression est tenace qu'Ô vous frères humains est en deçà de ce qu’il aurait pu être, un chef d’œuvre.