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Essais - Page 3

  • Dans le château de Barbe-Bleue – George Steiner

    01015944312.gifLes notes pour une redéfinition de la culture de George Steiner partent d’un constat assez pessimiste et terrible : la culture classique, le mode de vie qui a constitué l’essence de la civilisation occidentale s’est effondré au XXème siècle. Son mouvement historique quasi continu – dont il ne date pas précisément le début – s’est brisé les reins en deux fois. Une première fois au cours de la grande guerre, puis une seconde fois dans le cataclysme du feu nucléaire, de la destruction et surtout de l’holocauste.

    « Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier ? Qu’avons-nous fait à désenchaîner cette terre de son soleil ? Vers où roule-t-elle à présent ? Vers quoi nous porte son mouvement ? » se demande Nietzsche dans le gai savoir. Y a-t-il interrogation plus lancinante lorsque l’on songe à la saison en enfer – titre du second chapitre – qui s’est conclue dans le carnage ? Comment a-t-on pu en arriver là ? A cette défaite qui a vu s’envoler nos illusions. Et c’est là que le constat de George Steiner est d’une lucidité qui est difficile à entendre.

    La culture occidentale fondée sur la raison n’est en aucune sorte un progrès continu de la morale et du genre humain comme on a pu le croire encore plus à partir de l’époque enluminée des grandes découvertes. Sinon, Auschwitz n’aurait pas pu avoir existé. Encore moins dans le voisinage dela HochKultur. La culture a tranquillement coexisté avec la grande boucherie ouvrant une ère de défiance envers elle et la croyance aveugle en le progrès qui l’a accompagnée. Quelque chose s’est cassé. Le doute est maintenant omniprésent. Et si la civilisation portait en elle-même les germes de sa destruction ? Et si elle était en permanence habitée, rongée par ces forces qui l’entraînent vers la chute ? George Steiner décrit avec éloquence le malaise dans la culture et essaie de l’expliquer.

    C’est le but principal du premier chapitre, le grand ennui. C’est une audacieuse tentative d’expliquer la course presqu’allègre vers l’abîme au cri de « plutôt la barbarie que l’ennui » de Théophile Gaultier. L’accélération du temps issue à la fois des révolutions scientifiques mais aussi historiques à la charnière du XIXème siècle a généré une sorte d’impatience, de désoeuvrement chez ceux qui l’ont vécue puis chez ceux qui en ont entendu parler. George Steiner parle du « mélange détonant », « la nostalgie du désastre » liée à « l’union d’un intense dynamisme économique et technique et d’un immobilisme social rigoureux ». C’est une explication qui a le mérite d’être originale à défaut de convaincre entièrement.

    George Steiner va encore plus loin et évoque au sujet de l’effondrement de la culture occidentale une dichotomie interne entre l’obsession d’un idéal, d’une utopie tyrannique et la réalité humaine et des comportements. Cet esprit acéré explique la fureur de ce siècle dans une tentative ultime de se libérer de la contrainte morale aliénante du monothéisme doublement révolutionnaire –ancien et nouveau testament. La religion monothéiste induit une exigence à proprement parler insupportable pour l’être humain (cf. « le moi est haïssable » de Blaise Pascal) qui est aussi reprise par le socialisme « messianique ». 3 dialectiques donc qui « rendent intolérables l’intervalle entre l’idéal et le réel » selon le mot de Marx. Ces thèses sont fascinantes à n’en point douter mais restent très théoriques et peut-être trop marquées par  le judéo centrisme dont George Steiner les enrobe.

    Toujours est-il que nous voici donc à une ère de l’après culture ainsi que George Steiner titre son 3ème chapitre. La culture à terre se voit observer avec méfiance désormais. Quel rôle maintenant pour les humanités ? Comment concevoir une nouvelle théorie de la culture alors que la dialectique du futur meilleur est ébranlée ? Le mot de Dante dans la divine comédie n’en est que plus symptomatique : « Vous comprendrez peut-être ainsi / que tout notre savoir sera mort dès l’instant / où se formera la porte de l’avenir ». Les interrogations sont pertinentes, tout comme le constat que « la contre-culture » oppose un défi à cette culture classique en vertu des échecs de cette dernière. Voici que débarquent de toutes parts des cultures autres, d’ailleurs, d’autres logiques. Voici que s’imposent un nivellement, un désenchantement, une désacralisation et une déconstruction de cette culture classique. Comment peut-elle encore faire sens alors que les rudiments nécessaires à sa maîtrise s’éparpillent, se disloquent ?

    Doit-on forcément se méfier de « la contre-culture » ou se lamenter – un peu – comme le fait George Steiner ? Je n’ai pas d’opinion arrêtée sur le sujet même si je pense qu’il y a forcément quelque chose à tirer de ce mouvement historique. La culture classique est vouée à se métamorphoser de toutes façons. Ainsi que l’écrit l’auteur, lui-même, « il n’y a pas de retour en arrière possible ». Maintenant n’y a-t-il pas d’autre voie que celle de la muséification pour cette culture classique, exigeante ? Doit-elle céder au tout venant de la contre-culture – bien trop souvent inféodée au mercantilisme et aux logiques capitalistes pures, fait que George Steiner néglige quelque peu - ?. Il y a bien entendu un occidentalo centrisme, mais aussi un pessimisme qui ne sont néanmoins pas entièrement dépourvus de sens chez l’auteur. Ce d’autant plus que George Steiner se risque à tenter d’entrevoir ce qui nous attend.

    Le dernier chapitre du livre intitulé demain est extrêmement stimulant. George Steiner nous rappelle que la culture classique, sa logique étaient fondées sur le mot et que ce dernier est assailli de toutes parts. La musique, les images, les chiffres gagnent du terrain. D’autres logiques sont à l’œuvre, qui rognent sur les lettres, sur les humanités, s’imposent. Les optimistes peuvent faire valoir une association de l’écrit à ces autre formes d’expression ou au contraire parler d’une omniprésence de l’écrit aujourd’hui. Je partage néanmoins le constat de George Steiner qui parle de quelque chose de plus profond et essentiel que le verbiage auquel on est soumis en permanence et qui a repéré des tendances de fond.  

    La culture classique disparaît, le mot s’enfuit and so what ? pouvons nous être tentés de dire. L’ennui, c’est que nous sommes peut-être à l’aube de quelque chose qui nous dépasse. Les révolutions scientifiques en cours modifient au-delà de ce que nous pouvons imaginer la culture et l’homme même. Elle attire les meilleurs esprits et continue d’ouvrir les portes du château de Barbe Bleue dans un dévoilement chaque jour plus poussé de la réalité, du monde, de l’univers. La science s’est séparée des humanités, de la culture classique avec qui elle partageait ce mouvement de découverte de la nature réelle des choses pour s’échapper loin. Le problème est qu’elle ne produit pas intrinsèquement d’idéologies ou de possibilités pour la conscience humaine de s’approprier les vérités qu’elle étale. « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » écrivait Tocqueville.

    George Steiner essaie de nous faire réaliser que nous allons continuer à ouvrir toutes les portes du château de Barbe-Bleue jusqu’à la dernière, peut-être fatale – et pas qu’à notre raison…C’est peut-être irresponsable, peut-être dangereux, mais c’est ce qui est excitant, ai-je envie de dire à George Steiner. Et là est le plus grand défi, qui peut-être dévolu aux humanités, à la culture classique. Celui d’empoigner les dialectiques multiples en cours pour tracer une voie salutaire dans le chaos, l’abîme qui s’ouvrira sans aucun doute à nouveau sous nos pieds.

    Un essai brillant, stimulant, marqué d’une exceptionnelle érudition littéraire, teinté d’accents tragiques au sens classique. Toujours d’actualité.

  • Les africains, histoire d’un continent – John Iliffe

    9782081220591.jpgAvec cette somme, grande est l’ambition de John Iliffe qui se propose de jeter un regard en arrière sur l’histoire des africains et donc d’embrasser plusieurs millénaires dans une saga qui s’avère être une synthèse originale et un intéressant outil d’introduction et de vulgarisation.

    Le réel intérêt de cet ouvrage est de dessiner des permanences dans l’histoire africaine à partir de problématiques dont l’importance n’a pas toujours l’écho mérité lorsque l’on aborde l’histoire de l’Afrique. A ce titre, l’importance de la question démographique dans l’ouvrage est à relever. Pour John Iliffe, l’histoire de l’Afrique est en partie façonnée par une situation de sous peuplement qui prévaut quasiment jusqu’aux indépendances. La dynamique est la constitution de groupes, de sociétés et de cultures qui arrivent à relever le défi de la survie alimentaire dans un espace étiré et un environnement très hostile de surcroît (maladies endémiques, obstacles naturels). Il y a quelque chose d’ironique dans le fait que l’explosion démographique qui survient après les indépendances constitue une situation inverse et tout autant une entrave au développement du continent et un défi majeur à relever.

    John Iliffe offre donc une relecture thématique de l’histoire du continent. Les évènements historiques sont donc intégrés dans la description des processus de longs cours (mouvements migratoires, changements et transferts technologiques, transition démographique, etc.) qui ont façonné l’Afrique et apporté les réponses à ses problématiques. C’est sans doute là aussi, la principale faiblesse de l’ouvrage, notamment pour les personnes qui n’ont pas une connaissance minimale de l’histoire de l’Afrique. John Iliffe n’est pas centré sur les faits et les évènements et il est assez difficile pour les lecteurs d’arriver à reconstituer un récit évènementiel classique qui donnerait une visibilité plus claire à travers le temps et l’espace de l’histoire du continent. En peu de mots, on est parfois embrouillés et les repères sont parfois flous même si des évènements et des périodes majeures tels l’Egypte antique, les empires précoloniaux, la traite atlantique, la colonisation, l’apartheid, les indépendances, les plans d’ajustement structurel etc. sont bien entendus abordés.

    L’ouvrage de John Iliffe n’en demeure pas moins une porte d’entrée à conseiller à ceux que la trajectoire du continent intéresse. Cartes et frises chronologiques sont quand même recommandées en appoint.

  • Après la démocratie – Emmanuel Todd

    apres_la_democratie.1247380342.jpgHistorien et sociologue, Emmanuel Todd engage dans Après la démocratie une réflexion vigoureuse sur l’état actuel de la démocratie en France. Il analyse les malaises qui minent actuellement le système démocratique, pointe les dérives qui en découlent et propose le protectionnisme comme voie de salut.

    Avant d’aller plus en profondeur dans l’analyse, je précise qu’il est vraiment dommage qu’Emmanuel Todd mêle à son analyse rigoureuse, une veine pamphlétaire anti Sarkozyste qui n’était pas forcément nécessaire. Elle peut être agaçante - même pour ceux qui ne portent pas l’actuel président dans leur cœur - et jouer contre le livre tant le ton est parfois virulent. Et peu importe que le locataire de l’Elysée soit le symbole de tendances de la société française que souhaite dénoncer Emmanuel Todd. Après la démocratie vaut plus que l’analyse d’un « moment Sarkozyen ».

    Premier élément de sa réflexion : le vide religieux. La démocratie française s’est nourrie du combat pour la laïcité et se retrouve fragilisée devant l’effondrement des religions. Le terme adéquat serait plutôt croyances car Emmanuel Todd englobe aussi bien le christianisme que les idéologies à visées eschatologiques comme le communisme. Les conséquences logiques sont donc une dépolitisation et une convergence politique entre droite et gauche autour du libéralisme. Comment faire sans ces ennemis ? - Cf. La mélancolie démocratique de Pascal Bruckner -. Ce vide religieux induit une percée de l’irrationnel, du nihilisme ou la recherche d’un nouvel ennemi, d’un bouc émissaire.

    En l’occurrence, l’Islam semble vêtu des atours appropriés, non ? C’est l’inclinaison actuelle contre laquelle Emmanuel Todd nous met en garde de manière salutaire. Le risque d’ethnicisation de la démocratie est bien réel avec une crispation identitaire et la recherche systématique de boucs émissaires. Stigmatiser l’immigré, le musulman, l’autre, est une voie d’autant plus facile à emprunter que plusieurs démocraties (USA, Allemagne, etc) se sont construites par moments en opposant une de leurs composantes de populations à d’autres, minoritaires. Il faut critiquer l’obsession actuelle de l’Islam mais quid des conséquences de la crise de cette religion hors de France et de son intégration à des problématiques internes à la France (banlieues par exemple…) ?

    Sans être d’un optimisme béat, Emmanuel Todd nous invite donc à résister au discours ambiant dont l’autre obsession est celle du déclin et du pessimisme culturel. Il s’attache à montrer qu’elle est liée à une stagnation éducative qui est réelle mais peut-être seulement transitoire et qui a déjà été observée à plusieurs périodes dans l’Histoire. Il expose une convergence, entre alphabétisation, amélioration progressive de l’éducation et avènement, épanouissement de la démocratie politique, qui explique le malaise contemporain. Mais comment faire pour dépasser cette stagnation éducative avons-nous envie de demander à Emmanuel Todd ? Est-ce que le mouvement de fond de l’amélioration de l’éducation de la population n’est pas en train d’être laminé ?

    La stagnation actuelle est en tout cas le terreau d’un discours réactionnaire qui idéalise le passé et ouvre la voie à une pensée unique véhiculée par une oligarchie. Car un des problèmes induits par la stagnation éducative et le vide religieux, c’est aussi l’émergence d’une élite qui n’a plus pour seul objectif que ses intérêts propres et se coupe du reste de la population. Or la démocratie est malade de cette fracture qui se matérialise par une crise de la représentativité, de la confiance du peuple dans ses élites et vice versa.

    Il est extrêmement intéressant de suivre Emmanuel Todd dans son raisonnement sur la défiance réciproque entre peuple et élites. Est-ce que nous prenons la pente de l’autoritarisme en raison de cette fracture ? C’est une menace évoquée par Emmanuel Todd : un glissement vers l’autoritarisme (jusqu’à la disparition du suffrage universel) opéré dans un contexte de dépolitisation, d’individualisme et d’autarcie des élites.

    Derrière le constat de cette rupture entre élites et peuple se profile la question de l’égalité dans une société hétérogène, de plus en plus stratifiée. La réflexion sur l’égalité est enrichie d’un développement anthropologique sur les structures familiales comme fondements des différentes combinaisons de démocratie et d’égalité. Bien qu’intéressantes, ces idées sont assez spéculatives et constituent un détour par rapport au propos principal d’Emmanuel Todd. La progression continue des inégalités ouvre la voie à des interrogations sur le système économique actuel et sur le libre échange qui en est la matrice.

    Dans quelle mesure celui-ci accentue les malaises démocratiques exposés par l’historien-sociologue ? Si les élites se murent derrière la pensée unique du libre échange, les populations, elles, ont subi dans leur quotidien, l’impact négatif de l’ouverture constante de l’espace économique international sans qu’il ne soit suivi par un espace social et politique approprié et n’en veulent plus (dans sa forme et ses excès actuels). Voici (re)venir donc une lutte des classes marquant la rupture élite-peuple sur fond de problématiques ethniques avec des risques de dérives autoritaires ? A voir.

    Le protectionnisme, à l’échelle européenne, apparaît à Emmanuel Todd comme la solution, la voie de sortie de ces impasses. C’est une réponse intéressante qui méritait un développement plus conséquent tant elle ouvre un champ de questions et en premier lieu quel type de protectionnisme exactement (A l’américaine ? Liszt ?...) ? Quid de la spirale protectionniste ? Quelle politique économique pour l’accompagner ? Dommage que la réflexion sur cette solution ne soit pas plus dense, plus développée. Elle mérite de devenir un  projet détaillé car le livre d’Emmanuel Todd est incontestablement intéressant dans le constat qu’il dresse des tensions qui malmènent la plupart des démocraties occidentales.

    De nombreuses interviews disponibles sur le net permettent d’aller plus loin avec Emmanuel Todd, d’avoir des détails supplémentaires sur ce protectionnisme, sur des questions d’actualité liées aux problématiques du livre, etc.

    Stimulant.