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Essais - Page 4

  • Misère de la prospérité – Pascal Bruckner

    misère.jpgQu’est ce que l’économisme ? : « La glorification, par tous les camps d’une discipline qui prétend régir la société entière, nous transformer en hamsters laborieux réduits au simple rôle de producteurs, consommateurs, actionnaires » dixit Pascal Bruckner. Mais comment en est-on arrivé là ? C’est ce que s’attache d’abord à expliquer misère de la prospérité.

    La première partie de cet essai, intitulée « L’ennemi utile », dresse un (trop ?) rapide constat des failles du capitalisme (creusement des inégalités, dysfonctionnements financiers, etc.) depuis la chute du mur de Berlin. Il s’agit de montrer que la disparition de l’ennemi communiste a privé le capitalisme d’un rival stimulant, qui a pourtant joué un rôle crucial dans ses mutations positives. Les familiers de l’œuvre de Pascal Bruckner reconnaîtront l’idée phare de la mélancolie démocratique que l’auteur a transposé dans le domaine de l’économie avec pertinence.

    La disparition de cet ennemi est d’abord un challenge pour les contempteurs du capitalisme qui se retrouvent dans un certain désarroi intellectuel. Quelle voie maintenant pour la contestation ? Et Pascal Bruckner de dénoncer les écueils de l’anti-américanisme primaire, du rêve de Grand soir ou encore de l’alter-mondialisme, la facilité, la paresse de la contestation stérile et de la figure narcissique du rebelle. Il explique comment les ennemis du capitalisme restent enchaînés à ce dernier dans une réflexion et une logique purement économiques et ne nous proposent donc pas vraiment de portes de sortie viables hors de l’économisme.

    Il ne se jette par pour autant dans les bras des zélotes de l’ordre nouveau régnant. Il démasque ainsi dans la deuxième partie, « le nouveau messianisme commercial », issu du champ de ruines de la disparition de l’ennemi utile. Non, le marché ne peut pas tout, n’est pas tout, n’a pas la solution à tout, « n’est pas profondément conforme à l’ordre naturel » (Jacques Garello). Il ne va pas apporter le bonheur et la démocratie à tous. Loin de là. Pis, faire du marché et de sa logique le deus ex machina de l’ensemble des activités humaines, c’est ouvrir sous nos pieds un abîme.

    Le marché n’a pour horizon que l’accumulation et l’abondance. C’est une immense machine de récupération qui « accompagne la définition de l’homme comme un être essentiellement désirant ». En cela, il s’allie à l’individualisme contemporain dont il accélère les tendances narcissiques, solipsistes, et les inévitables écueils. Le moi est pitoyable lorsqu’il se réduit au face à face avec soi-même, et le consumérisme ne peut servir que de moyen de consolation voué à l’échec

    En fait, ce que Pascal Bruckner dénonce, c’est la transformation du capitalisme et du marché en ce qu’il appelle la dernière utopie. Il en appelle à un désenchantement de l’économie comme il en a été d’autres activités humaines. Cela lui semble bien plus raisonnable que les illusions dont on nous rabâche les oreilles sur les certitudes économiques et les miracles à venir de la main invisible, du marché.

    Ce qu’il nous propose, c’est de délimiter le champ d’intervention de la logique économique dans nos existences (notamment par le politique), de ne pas la laisser s’infiltrer dans tous les interstices des institutions défaillantes pour être l’unique grille de lecture et ne faire de l’individu qu’un consommateur. La solution n’est pas nécessairement d’être contre le marché, mais peut-être à côté, afin de le remettre à sa juste place, de se ménager la possibilité d’être aussi par exemple un citoyen et surtout d’ouvrir un champ de possibles autres que l’univers étriqué du consumérisme qui nous est proposé.

    Un essai mesuré, loin des imprécations anticapitalistes donc, d’une certaine justesse et comme toujours avec Pascal Bruckner accessible, teinté d’humour. Les familiers de son œuvre ne seront pas surpris et inscriront facilement misère de la prospérité dans la filiation de la tentation de l’innocence ou encore la mélancolie démocratique. 

  • Cinq questions de morale – Umberto Eco

    9782246561613.gifCe livre est un recueil de cinq textes d’Umberto Eco qui sont à l’origine des conférences ou des interventions. Ils concernent 5 thèmes dont l’actualité est toujours brûlante et qui concernent des secousses profondes qui animent la civilisation occidentale. Avant de survoler chacun de ces thèmes, je tiens à souligner le caractère accessible de chacun de ces textes ainsi que la vigueur et l’originalité de la pensée d’Umberto Eco qui ne se lasse pas de surprendre et donc de stimuler le lecteur.

     

    1/ Penser la guerre est un collage de 2 textes parus respectivement à l’occasion de la première guerre du golfe et de l’intervention militaire de la communauté internationale au Kosovo. Si on peut rester prudents devant l’impossibilité et l’inutilité de la guerre comme le proclame Umberto Eco, force est de reconnaître la mise en lumière qu’il fait des difficultés de mener et de gagner les guerres au sens traditionnel. Depuis le caractère néfaste pour des pans de l’économie en passant par l’impact des opinions publiques et l’interpénétration du village global jusqu’à la nécessité de faire le moins de victimes, il nous montre que les enjeux de la guerre ont changé et qu’elle n’est peut-être plus « efficace ». Une réflexion à apprécier au regard de l’intervention US en Irak et Afghanistan.

     

    2/ Le fascisme éternel est un texte qui essaie de préciser la nature polymorphe et insidieuse du fascisme et donc d’expliquer sa renaissance et sa menace permanente sur les démocraties du monde entier. Umberto Eco distingue le fascisme d’autres types de totalitarismes et surtout définit un ensemble de 14 traits intrinsèque du fascisme. Une grille de lecture intéressante.

     

    3/ Sur la presse, est un rapport présenté devant le Sénat italien et qui porte sur les difficultés de la presse en raison notamment de la concurrence des autres médias. Ce qui est frappant dans ce texte, est la perception aigüe qu’à Umberto Eco de la tabloïdisation progressive, du grégarisme et des enjeux financiers et rédactionnels de la presse. Si l’auteur italien semble très (trop ?) remonté contre l’influence de la télé et des hommes politiques à ce sujet, il perçoit également la menace internet alors que le rapport n’est écrit qu’au milieu des années 90. Notons qu’Umberto Eco propose une voie de secours qui n’est pas la tendance actuelle en raison du degré d’exigence et des moyens qu’elle demande. Il souligne les dangers d’un quatrième pouvoir défaillant et dénaturé.

     

    4/ Texte le moins abouti à mes yeux alors qu’il porte sur un sujet qui m’intéresse, Quand l’autre entre en scène. C’est un morceau de la correspondance d’Umberto Eco avec le cardinal Martini sur l’éthique naturelle et celle fondée sur la transcendance ou la foi. Il aurait tout simplement fallu développer un peu plus.

     

    5/ Les migrations, la tolérance et l’intolérance est un collage de textes. Je veux souligner leur caractère original sur le thème de l’immigration. La distinction que fait Umberto Eco entre migration et immigration est vitale pour un regard neuf sur les mouvements de population. Sujet d’actualité s’il en est. Le lien est tout trouvé avec une réflexion sur le caractère naturel et profond de l’intolérance qui nécessite un travail d’éducation à la base. Rien de novateur dans ce 2ème texte, surtout comparé à celui sur l’intolérable qui propose ni plus ni moins que de redéfinir constamment notre seuil d’intolérable et de sortir de nos règles communes à chaque fois qu’il nous semble avoir atteint quelque chose que nous ne pouvons plus supporter.

     

    Ouvrage intéressant, pistes de réflexion ouvertes sur ces sujets.

  • L’étranger – L’homme qui rentre au pays – Alfred Schütz

    31M4JYT338L__SS500_.jpgCe livre est composé de deux essais qui représentent deux faces d’une même problématique : l’intégration de l’individu dans une société. Alors que L’étranger se penche sur la situation d’un immigrant en terre inconnue, L’homme qui rentre au pays traite du retour au pays natal. Ecrits à la fin de la seconde guerre mondiale les deux essais peuvent être lus à la lumière de l’expérience personnelle du sociologue Alfred Schütz qui a fui sa Vienne natale et l’Hydre nazie pour s’installer aux Etats-Unis en 1940.

    A travers l’étranger, Alfred Schütz plonge au cœur d’une problématique vitale pour nos sociétés à l’heure des migrations et des immigrations, du cosmopolitisme, du multiculturalisme et du mondialisme. Le mérite du court essai du sociologue autrichien est de schématiser les processus complexes d’intégration, d’assimilation à l’œuvre pour l’immigrant, mais plus généralement aussi pour tous ceux qui désirent pénétrer un groupe social spécifique. Toute la difficulté tient au fait que la culture est nature pour celui qui la possède. Il n’y fait plus attention, alors que l’étranger doit d’abord se défaire du point de vue extérieur que lui fait avoir sa propre culture et puis faire nature de la culture d’autrui. L’homme qui rentre au pays explique plutôt comment la culture, le « chez soi » d’un homme peut lui devenir étranger. Alfred Schütz prend régulièrement l’exemple du retour du vétéran de guerre au foyer pour souligner la logique propre au retour. Le détachement de sa culture, l’anomie qui peut résulter de l’assimilation d’une autre culture ou de l’éloignement de la sienne sont explicités. L’homme qui rentre au pays n’est plus le même, sa culture non plus. Un processus de réintégration est nécessaire pour qu’il cesse d’être un étranger et pour que tout lui redevienne naturel au sein de sa propre culture.

    Si ces deux courts essais n’ont rien de révolutionnaire dans leurs propos aujourd’hui, c’est que, nous sommes bien souvent confrontés à ces deux situations en permanence soit parce que nous sommes fréquemment en contact avec des étrangers ou des hommes qui rentrent au pays, soit parce que nous sommes ces deux archétypes. En permanence. Ces idées sont devenues des évidences, développées dans de nombreuses œuvres littéraires depuis. Le livre d’Alfred Schütz a le mérite de clarifier de manière concise, précise les problématiques inhérentes à ces situations. En peu de phrases, la complexité et l’ambiguïté de l’aventure intérieure de l’étranger ou de l’homme qui rentre au pays sont explorées.