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Essais - Page 5

  • Le vertige de Babel - Pascal Bruckner

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    N’avons-nous rien à opposer au nationalisme xénophobe et au repli identitaire que l’ouverture tous azimuts d’un mondialisme sans attaches promu par le capitalisme triomphant ? Les crimes de la barbarie fasciste sont assez présents dans nos mémoires pour que la première alternative effraie et apparaisse comme un écueil à ne pas reproduire mais quid de la seconde ? A travers ce court essai, Pascal Bruckner démasque les failles d’une nouvelle idéologie qui se présente comme le cosmopolitisme mais qui ne l’est pas.

    Pour cela, il démonte quelques idées reçues. En termes simples, manger du couscous, lire un écrivain chinois ou passer ses vacances en Tanzanie, avoir un ami bolivien n’a rien à voir avec le cosmopolitisme. « Il y a bien longtemps que le beau, le vrai et le bien ont divorcé les uns des autres ». « Il ne faut pas confondre esthétique et éthique ». Ce qui se présente comme le cosmopolitisme n’est qu’une sous culture universelle pauvre constituée d’emprunts culturels dévidés de leur sens, de leurs aspérités et soumis à une logique commerciale facilitée par le progrès technique.

    Pascal Bruckner explique en convoquant de grands écrivains cosmopolites (Nabokov, Naipaul, Kristof) que le cosmopolitisme est une épreuve qui n’est pas donnée à tous, c’est une douleur, un arrachement à soi. « Transiter d’une civilisation à l’autre est l’équivalent d’une mue, d’une métamorphose qui implique peine et travail et n’a rien à voir avec le glissement feutré du jet reliant tous les points de la planète ». C’est que derrière l’idéologie du mondialisme, d’autres démons se cachent, la xénophobie inversée, l’orgueil narcissique, le mépris de l’autre, la superficialité la plus radicale, l’indifférence quiétiste et j’en passe.

    Pascal Bruckner rappelle de manière salutaire que le cosmopolitisme présuppose une vraie connaissance de sa propre culture – chose qui n’est déjà pas donnée à tant de monde que ça. Il faut être de quelque part, ancré dans une autre culture pour vouloir faire tomber les murs et s’ouvrir à d’autres cultures à moins d’être aussi vaporeux « qu’un courant d’air international ». « L’attachement critique à sa propre nation » et le dialogue avec le passé (cosmopolitisme non spatial mais temporel) sont deux pistes indispensables qu’il propose pour le vrai cosmopolite.

    Pascal Bruckner en profite pour glisser sur le terrain politique et dessiner le cosmopolitisme comme la voie d’avenir de l’Europe. C’est une réflexion stimulante qui ne se départit pas d’un certain idéal : « l’épanouissement de la plus petite entité dans le cadre de la plus vaste puissance », tel est son désir d’Europe. Et l’auteur de militer pour « un patriotisme paradoxal, qui nous demande de ne pas faire de notre renoncement à notre pays le prix de notre affection envers l’Europe, (…) le dévouement à ce qu’il y a de meilleur dans le passé et la prise en considération des apports étrangers les plus intéressants ».

    Cet essai est bref mais dense et discerne le cosmopolitisme qui est un idéal exigeant de son succédané issu de la modernité capitaliste triomphante et de la mondialisation. A ne pas confondre grâce à cet essai au ton parfois moqueur, à l’ambition et aux propos justes.

  • Une rencontre - Milan Kundera

    une rencontre.jpgDans la lignée, de l’art du roman, des testaments trahis et du rideau, Milan Kundera publie une rencontre, un recueil de textes portant sur des œuvres artistiques (littérature, peinture et musique) qui le touchent particulièrement et qu’il considère comme majeures. Les habitués des essais de l’auteur tchèque se retrouveront en terrain connu. Milan Kundera fait l’éloge d’œuvres dont il saisit et explicite la singularité et l’essence, la place dans l’histoire de l’art. Ces œuvres servent d’appui à une réflexion générale sur l’art, le roman, sur la modernité et l’humain. Ces essais offrent un éclairage sur la propre œuvre de Milan Kundera dont les thèmes chers et la vision artistique transparaissent dans ces éclairages. Milan Kundera a une analyse toujours originale, une réflexion d’une acuité toujours surprenante qui donne  l’envie d’aller à la rencontre de ces œuvres qu'il plébiscite. Un artiste qui arrive à donner envie d’autres artistes.

    Dans la rencontre, il parle donc de littérature, forcément. Il encense ainsi une œuvre dont il souligne l’originalité de la forme et la puissance du style : la peau (et Kaputt) de Malaparte. Admirateur transi de ces deux romans, je ne peux que renvoyer à l’analyse lumineuse faite par Milan Kundera. Il sort du purgatoire, une œuvre que j’apprécie particulièrement, les dieux ont soif d’Anatole France et mène dans le même temps une brillante réflexion sur les listes noires en art. Dans d’autres chapitres courts, il parle également de romans de Philip Roth, de Dostoiveski ou encore de Juan Goytisolo, de Céline, de Gabriel Garcia Marquez, etc. Peu importe qu’on ait lu ces œuvres ou pas, l’envie de les (r)ouvrir est là quand Milan Kundera y souligne la débâcle des souvenirs, la comique absence de comique ou encore l’amour dans l’histoire qui s’accélère etc. En quelques mots justes, l'essence de ces ouvrages est révélée.

    Dans une rencontre, il est aussi question d’héritage artistique au delà du roman, de Rabelais à Xenakis, en passant par Beethoven, mais aussi d’exil (thème essentiel s’il en est pour l’auteur) à travers Milosz, Skvorecky et d’autres. Milan Kundera a ses petites habitudes, alors personne ne sera surpris de lire un énième (et fatigant à la longue) panégyrique du musicien Janacek...Ce qui sera peut-être le cas s’agissant du chapitre réservé à la littérature dite des îles avec une lecture intéressante de Chamoiseau ou de Césaire, des connections avec les surréalistes. Il parle aussi de peinture en offrant un décryptage de Francis Bacon et une rencontre avec Ernest Breleur.

    Une rencontre est un essai brillant, pas très surprenant pour ceux qui sont familiers de l'auteur tchèque, mais plaisant et qui montre comment Milan Kundera sait donner à comprendre une œuvre, à la désirer. C’est une fenêtre intéressante, sur sa propre œuvre et sa conception du roman, sa perception de la modernité, qui ravira le lecteur averti et ceux qui pensent comme moi que Milan Kundera est un géant de la littérature qui sait en plus passer d’autres oeuvres que les siennes.

  • Négrologie - Stephen Smith

    negrologie.jpgCe livre a plusieurs fois été récompensé lors de sa parution, souvent présenté comme un des meilleurs livres sur l’Afrique, écrit par un de ses connaisseurs qui ne cède pas à la facilité, aux écueils de certains livres sur le continent noir. Dans ce livre donc pas de paternalisme, ni de bienpensance et encore moins de sanglot de l’homme blanc, Stephen Smith n’hésite pas à dire les vérités qui fâchent. A commencer par celle-ci qui est sa thèse principale et une véritable bombe : l’Afrique se meurt d’elle-même, engagée dans un suicide long et douloureux sous les yeux du monde, refusant le développement.

    Ah bon !? Tiens, tiens, c’est nouveau ça ! Et comment en arrive t-on là ? C’est simple, on commence par dénoncer certaines dérives insoutenables du continent noir, certains gouffres de l’espoir, on mâtine le tout de faits documentés qui raviront bien des néophytes et on arrive à un constat très pessimiste que nous pouvons tous partager. Qui peut effectivement se satisfaire de l’état actuel de l’Afrique ? Personne. Sur cette lancée, Stephen Smith détaille des faits bien connus de ceux qui s’intéressent à l’Afrique mais qui sont selon lui les causes du mal et la preuve du suicide de l’Afrique et de son refus du modernisme. Pour résumer, l’Afrique se donne aux démons identitaires qui mènent à la crispation ethnique mère de tous les affrontements et à l’idéalisation du passé mère de l’opposition à tout changement dans le bon sens, et ce comportement suicidaire est favorisé par l’aide généreuse de l’occident qui la gâte et la confirme dans ses errements.

    Rarement, je n’ai entendu raisonnement si pernicieux. D’abord, sans exonérer les Africains d’une certaine part de responsabilité indéniable (qui n’est pas en partie responsable de son destin ou de sa réaction face au destin ?), ni accabler l’Occident de tous les maux, comment peut-on éluder aussi facilement que le fait l’auteur, le poids de l’histoire dans les dérives actuelles de l’Afrique ? L’idée n’est pas de s’apitoyer sur la pauvre Afrique mais juste de reconnaître le boulet que constitue sur la route du développement, les siècles d’esclavage et de colonisation qui ont construit un système, un environnement, un départ défavorables à l’épanouissement du développement et qui ont durablement piégé le continent dans certaines impasses. Alors bien sûr il n’y a pas de fatalité et depuis le temps, rien ne change. D’abord ceci n’est pas vrai, des choses changent en Afrique et puis précisons que depuis lors le jeu a encore été truqué, puisque outre les handicaps déjà précités, est intervenu une forme de néo-colonialisme, qui bien souvent a anéanti les forces qui souhaitaient aller dans le bon sens en Afrique et ceci au nom des intérêts des différentes puissances internationales qui ont tout simplement assujetti ces nations en construction comme des pions de leurs stratégies internationales.

    Il est vraiment décevant de voir limiter l’impact de ces éléments fondamentaux auxquels il faut ajouter le caractère pernicieux et truqué du système économique actuel. C’est faux de dire que l’Afrique ne souhaite pas s’insérer dans le système économique mondial actuel. Il est plus logique de dire que ce système la tient à l’écart avec la bienveillance des grandes puissances. Il est tout aussi faux de dire que l’Afrique n’a pas de richesses (sic). Il l’est encore plus de parler d’une aide au développement mondial conséquente et inutile. S’il est vrai que l’aide économique est inefficace, avec de graves effets pervers, c’est faire preuve d’ignorance ou de mauvaise foi que de ne pas préciser la nature de l’aide au développement, qui, faible quantitativement, est en réalité pour une grande partie des prêts (certes à taux faibles ou inexistants, mais des prêts quand même…) et une autre des contrats dont tirent profits les donateurs. Et ne parlons même pas de l’époque où elle servait de financement occulte des partis politiques…

    Ce qu’il faut à l’Afrique, c’est une aide véritable et massive, un réel souci de l’intégrer dans le système économique international, de payer à prix honnête ses richesses et de favoriser ses forces vives, démocratiques et volontaires. A ce moment là, on pourra savoir si vraiment elle a décidé de se suicider et d’échouer malgré de véritable efforts. Il est dommage que l’on distille de fausses idées contribuant à faire croire au reste du monde que tout est fait pour l’Afrique et qu’elle ne veut rien faire même si une fois de plus, il ne faut pas exonérer l’Afrique de ses responsabilités et il ne faut avoir cesse de souligner ses dérives et les écueils qui lui tendent les bras. Un livre qui ouvre un débat qui mérite bien plus que ces quelques lignes, tant il y a à dire.