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Essais - Page 9

  • Le culte de la performance - Alain Ehrenberg

    culte de la perf.jpgLa notion de performance, au cœur de nos sociétés modernes, s’est métamorphosée depuis les années 80, pour prendre de nouvelles significations pour l’individu, plus particulièrement dans trois domaines: le sport, la consommation et l’entreprise.

    Alain Ehrenberg veut démontrer comment la performance dans le sport est devenue le symbole de l’idée de justice en vertu de la concurrence et de l’indifférenciation égalitaire. Ce que représente le sport, ce n’est plus l’abêtissement populaire et intellectuel comme autrefois, c’est plutôt un idéal démocratique d’élévation sociale de l’individu dans un univers aux règles surdéterminées. En résumé dans l’imaginaire collectif, chacun de nous peut arriver à ses ambitions, maîtriser son destin dans un cadre concurrentiel juste. Problème, où trouvez vous un cadre concurrentiel juste dans la vie de tous les jours messieurs et mesdames ?

    La signification de la performance s’est aussi transformée dans la consommation. Consommer à tout va n’est plus considéré comme une aliénation, une distraction de l’idéal d’émancipation, d’élévation culturelle de l'individu, c'est même devenu plutôt le but ultime. Consommer est désormais une performance dans la réalisation, l’épanouissement de soi, essentiellement à travers le paraître. Ce que je consomme est ce que je suis, ce que je veux être, ce que je veux montrer. Mais comment faire autrement quand le prisme principal de lecture de notre monde est économique (croissance, rentabilité, etc.) et les valeurs dominantes, celles associées à l'argent ?

    Enfin, dernière figure de la transformation de la perception de la performance : le chef d’entreprise. Autrefois, le symbole de l’oppression des travailleurs, il est devenu un modèle dont la performance illustre à perfection un idéal d’individu que promeut notre société : l’homme autonome, adaptable, à l’aise dans un univers en constant mouvement, capable de prendre des risques. Ce que vous n'êtes pas ? Tant pis, il ne semble y avoir de places que pour un seul type d'homme.

    Le livre est encore plus intéressant quand il pointe les conséquences de ces transformations de la notion de performance sur l’individu et la société. La montée de la dépression, des maladies mentales et du dopage quotidien pour faire face à l’exigence de performance, à la nécessité d’être un modèle d’autonomie, d’adaptation etc, l’hyperconsommation et la décadence des idéaux d’émancipation par la citoyenneté, les dérives identitaires dans le sport etc.

    C’est un livre aux thèses très percutantes, qui s’intéresse surtout à l’individu et à ses mutations dans un contexte moderne. Il est vraiment dommage cependant qu’il perde de sa force en s’étendant indéfiniment sur les exemples. La multiplication des exemples et les longueurs concernant les entreprises étudiées par l’auteur noient souvent la vigueur et la densité des arguments et du propos. L’idée de lier ses démonstrations au destin de certaines entreprises ou figures d’entreprises rend le livre plus accessible, mais bien plus long et prive le lecteur de développements sur les thèses principales et les conséquences.

    Intéressant.

  • La montée de l’insignifiance – Les carrefours du Labyrinthe 4 - Cornelius Castoriadis

    cdl 4.jpgLa montée de l’insignifiance est le quatrième volet des carrefours du labyrinthe. C’est le rassemblement de conférences, d’interviews, d’articles, prononcés, écrits, donnés, par Cornelius Castoriadis autour de thèmes phares qui ont lien avec la compréhension profonde de l’époque contemporaine et de ses caractéristiques. Lire Cornelius Castoriadis revient toujours à creuser et à approfondir sa vision très originale sur la plupart des sujets et à creuser et à articuler les idées, les faits, autour de son concept de projet d’autonomie et d’émancipation à l’œuvre dans la dimension social-historique, spécifiquement depuis l’entrée de l’occident dans la modernité à partir de la renaissance.

    Cornelius Castoriadis consacre la première partie de ce livre à détailler sa lecture et son explication de la crise à l’œuvre en occident. C’est une occasion pour lui de revenir sur l’échec du marxisme-léninisme et de poursuivre sa puissante critique de cette idéologie et de sa machine politique entreprise depuis Socialisme ou Barbarie. Cette critique est à mettre en rapport avec son analyse là encore très originale des mouvements sociaux des années soixante. L’échec du marxisme-léninisme et celui de ces mouvements ramènent à l’idéal quasi utopique de Cornelius Castoriadis, à son projet d’émancipation pour une société autonome et consciente de sa possibilité de s’auto-instituer et de se prendre totalement et réellement en charge, surtout afin de s’éloigner de cette crise au sein de la société occidentale. Laquelle crise qu’il explique par l’échec de l’occident à avancer dans le processus d’autonomie, mais aussi par le néant et la nullité qui frappe un occident livré au mercantilisme, au nihilisme, à l’individualisme solipsiste et jouisseur, au libéralisme prédateur, à l’oligarchie et à l’insignifiance, loin de ses valeurs fondatrices et fondamentales, loin de son originalité qui est la conscience de l’institution imaginaire de la société et la capacité de s’auto-instituer.

    Tout au long de cette analyse, l’auteur se confronte aux problèmes récurrents de l’époque et compare l’occident aux civilisations qui lui font face et lui offre le défi de leur proposer autre chose que le néant commercial actuel. Comme toujours avec Cornelius Castoriadis, la philosophie, l’histoire et la psychanalyse se mêlent pour offrir la possibilité d’une lecture instructive et comparative de la démocratie athénienne ainsi que de la théorie freudienne, à l’aune de sa critique de la société contemporaine et de ses possibilités d’évolution vers son idéal de société. Il est impossible de résumer en si peu de mots, l’apport de cet ouvrage qui pourrait épuiser le répertoire de qualificatifs. Parler d’intelligence, de science, de rigueur, de profondeur, de pertinence, de clairvoyance, d’acuité chez Cornelius Castoriadis dans son analyse de la société contemporaine serait insuffisant au regard de l’enrichissement qu’il propose à chaque instant. Nul besoin d’adhérer à ses idées originales parfois utopiques, à ses lectures très personnelles de l’histoire, des faits et des phénomènes sociaux - certains pourront lui reprocher aussi un ton quelque peu pédant et suffisant – pour reconnaître l’immense valeur et l’indubitable qualité de son œuvre, de son apport et de la puissante stimulation intellectuelle qui en découle. Ebouriffant. 

  • La littérature sans estomac - Pierre Jourde

    litt sans est.jpgLa littérature à l’estomac, pamphlet littéraire en trois parties, est un véritable pavé jeté dans la mare bien trop tranquille et putride du petit monde littéraire français. L’avant propos est un véritable plaidoyer, brillant, contre les pratiques du milieu littéraire desquelles la littérature ne sort pas gagnante. Pierre Jourde est exhaustif, tout en étant concis et drôle. Il attaque sans pitié et avec justesse, l’absence de travail éditorial, la mollesse des critiques, le copinage permanent, la pléthore de parutions, l’échange de bons services, la dévalorisation de la valeur écrite, la récupération people du livre, l’utilisation du livre dans des stratégies d’image et de pouvoir, la fabrication de faux écrivains, l’éloge systématique etc à Saint germain des prés.

    Ces états généraux du livre laissent ensuite la place à une deuxième partie où Pierre Jourde se propose de faire le travail des critiques et de démolir quelques idoles littéraires contemporaines qui ne méritent pas leurs places au firmament où ils ont été placés. Son glaive s’abat donc sur Philippe Sollers le grand parrain du monde des livres, mais aussi –la liste est longue – sur Frédéric Beigbeder, Camille Laurens, Christine Angot, Jean-Philippe Toussaint ou encore Pascale Roze et j’en passe. Cet exercice jouissif pour les vrais amoureux de la littérature n’est pas de la pure méchanceté puisque Pierre Jourde s’attache à leurs textes pour en montrer la nullité. Il s’intéresse aussi bien au contenu qu’à la forme et montre comment le public est le dupe des marchands de livre qui n’ont plus rien à faire de la littérature.

    Dans la littérature à l’estomac, la critique parle style, narration, intrigue, personnages, et écriture. La moquerie, l’ironie, le sarcasme sont de rigueur pour vilipender les usurpateurs, et c’est un plaisir d’humour et d’érudition. Pierre Jourde profite de la critique de ces écrivains pour s’attaquer à certaines dérives de la littérature française contemporaine, que ce soit le nouveau roman rose déguisé façon Camille Laurens ou encore l’ennuyante écriture minimaliste centré sur le microscopique façon Philippe Delerm, l’égocentrisme asphyxiant d’un Eric Holder. Le lecteur n’est pas obligé d’adhérer aux goûts de Pierre Jourde, mais il est obligé de reconnaître son honnêteté intellectuelle et son travail au plus près du texte et la qualité de son style.

    La troisième partie du livre qui vient faire contrepoids aux deux première est pour Pierre Jourde l’occasion de ne pas seulement démolir et attaquer mais aussi défendre et promouvoir. C’est ainsi qu’il vante notamment les œuvres d’Eric Chevillard et le travail critique de Jean Pierre Richard. Il est juste dommage que cette partie soit la moins convaincante du livre. Il faut croire que le talent de constructeur de Pierre Jourde est inférieur à celui de destructeur. Il est moins brillant dans la promotion d’un auteur, un peu plus ennuyeux. Sa démonstration est moins claire même si son propos demeure toujours aussi ambitieux. La littérature à l’estomac se révèle au final un excellent pamphlet littéraire qui a le courage et le mérite de faire entendre une voix dissonante dans le microcosme germanopratin. Drôle, pertinent, et salutaire. Pour ceux qui en ont marre du succès des mauvais écrivains !!!