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Littérature Américaine - Page 5

  • Les extrêmes – Christopher Priest

    Les-extrêmes-de-Christopher-Priest-chez-Folio-SF.jpgTeresa Simmons, agent du FBI, a perdu son mari Andy, lui aussi agent du bureau, lors d’une tuerie de masse durant laquelle un forcené a assassiné plusieurs personnes dans une ville du Texas. Il se trouve que ce même jour-là, un 3 juin, de l’autre côté de l’Atlantique, dans la petite ville de Bulverton au Royaume-Uni, une autre tuerie de masse a eu lieu. Coïncidence improbable ? Peut-être. Toujours est-il que c’est une Teresa endeuillée mais également intriguée qui se met en congé de son poste pour aller enquêter sur la tuerie de Bulverton.
    Cette enquête pourrait-être relativement banale, confrontant Teresa à sa propre perte, à son propre traumatisme, la montrant qui se heurte à la réticence globale des témoins de Bulverton et à leur volonté de dépasser ou d’oublier la tragédie. C’était sans compter les ExEx, cette technologie nouvelle, réalité virtuelle extrêmement réaliste et puissante qui permet notamment de reconstituer ces tueries de masse à partir des souvenirs du plus grand nombre possible de témoins.
    Multipliant les séances pour tout comprendre et atteindre un maximum de connaissances sur la tuerie de Bulverton, Teresa se rend progressivement compte de certaines incohérences et plus encore de coïncidences entre cette dernière et celle qui a emporté son mari. Plus Teresa s’enfonce dans les ExEx, plus elle croit avancer dans son enquête et plus la réalité semble s’effriter lentement. Ni Teresa, ni le lecteur ne savent finalement ce qui relève de la réalité virtuelle ou du réel, ni dans quel mesure le virtuel n’est pas en train d’affecter le réel. Même le présent et le passé semblent finalement s’emmêler au point qu’on se demande si ce n’est pas la conscience de Teresa qui est en train de s’effondrer et si cette dernière n’est pas finalement perdue dans les ExEx. A moins que ce ne soit le lecteur qui perde le fil au bout du compte…
    Christopher Priest prend vraiment le temps d’installer son histoire pourtant il n’y a pas vraiment de longueurs dans ce livre. L’auteur anglais donne de la chair à son personnage principal, au drame qui la touche et à l’enquête qu’elle mène. Il met un point d’honneur à donner du relief à toutes ces histoires qui se croisent autour de la tuerie de Bulverton et à recréer l’atmosphère d’une ville et de personnes traumatisées, meurtries. C’est profond et très humain avec une immersion lente mais totale. Le lecteur est au plus près de Teresa et de la banale réalité de Bulverton.
    Le temps est aussi pris pour bien installer les ExEx. Au fur et à mesure que le roman progresse, cette réalité virtuelle prend de l’importance. Son développement semble s’accroître et dépasser le simple usage professionnel fait par la police. Sa présence est aussi narrativement plus grande avec une Teresa qui s’y enfonce de plus en plus. Les multiples séances qu’elle a effectuées sont racontées, répétées, sous des jours différents, pour faire saisir l’effet de répétition sans pour autant lasser le lecteur. Au contraire, il y a quelque chose de captivant dans ces séances ExEx car Christopher Priest arrive à rendre cette réalité virtuelle simple, accessible, mais aussi inquiétante et cela sans jargonner.
    Ecrit avant les années 2000, le livre traite de la question des armes à feu, des tueries de masse, de leur origine, de leur impact sur les individus et leurs existences, mais aussi de leur exploitation par les médias. Il parle aussi de la réalité virtuelle, élément central de science-fiction du livre. Captivant, il nous interroge sur la perception de la réalité, un des thèmes fétiches de Chritopher Priest – exploité entre autres dans le monde inverti ou encore dans la séparation. Cette interrogation majeure est particulièrement déroutante pour le lecteur qui est plongé avec Teresa dans des abîmes sans plus savoir où est-ce qu’il est, ce qui est vrai ou faux, ce qu’il est vraiment possible de faire avec ou dans les ExEx. On retrouve également dans ce livre un autre des thèmes favoris de Christopher Priest, la dualité. Un thème qui part de la coïncidence des deux tueries du Texas et de Bulverton pour prendre toute son ampleur dans la confusion entre la réalité et la virtualité, dans la naissance de ce territoire indéfini dans lequel les doubles peuvent se confronter, s'échanger voire fusionner...
    Les extrêmes aurait pu être un chef d’œuvre si Christopher Priest avait mieux maîtrisé la fin du livre. La chute libre de Teresa Simmons est en effet malgré tout un peu brouillonne et surtout Christopher Priest laisse le lecteur en plan en n’apportant pas la réponse à plusieurs questions soulevées tout au long du roman. Comme si à la fin, il était aussi perdu - essouflé un peu aussi - que Teresa et le lecteur. On l’a connu un peu plus inspiré et maîtrisé avec le final de la séparation notamment. Ce bémol n’est néanmoins pas rédhibitoire même s’il laisse un léger goût d’inachevé. Il n’enlève tout de même pas beaucoup de choses à un roman puissant et intéressant.

    Original et captivant.

  • Un sport et un passe-temps – James Salter

    Salter1.jpgUn sport et un passe-temps, pour une grande partie, c’est l’histoire qu’entretiennent Dean et Anne-Marie. Lui est un étudiant américain de passage en France pour une durée indéterminée. A priori surdoué mais en rupture de ban avec l’université, issu d’une famille bourgeoise mais désargenté, il mène une vie de dandy assoiffé d’aventures au cours de laquelle il rencontre Anne-Marie. C’est une jeune française de province, un peu simplette, aux aspirations basiques de petit couple sans histoires, avec qui il se met à entretenir une relation charnelle intense.

    Ce n’est pas vraiment de la passion, ni de l’amour bien que l’histoire se poursuive sur quelques mois, jusqu’à ce que Dean soit financièrement acculé. C’est peut-être simplement un sport et un passe-temps ainsi que l’indique le titre du livre, quelque chose sur lequel il est difficile de mettre des mots ou de se prononcer. Un entre-deux mystérieux, un peu inabouti, un peu déstabilisant autour duquel tournoie longuement James Salter.  

    Roman très érotique par moments, vaguement libertin dans ses allusions, un sport et un passe-temps a pu choquer à sa parution au milieu des années 60. Il n’en est rien aujourd’hui. La répétition des scènes d’amour, suggestives ou explicites, l’errance prévisible de Dean et Anne-Marie, finissent par ennuyer le lecteur qui saisit rapidement les enjeux et les impasses de cette histoire. L’auteur américain s’épuise en vain à retarder l’issue banale de cette histoire et à broder autour des escapades d’un intérêt limité de ce jeune couple. La longueur du roman finit même par éteindre le léger parfum de bonjour tristesse qui peut parfois s’en exhaler et souligne le déséquilibre d’une construction dont toute la première partie peut apparaître comme l’interminable introduction qu’elle n’est pas.

    En effet, durant le premier tiers du livre, point de Dean ou d’Anne-Marie, uniquement, les pensées d’un narrateur qui finira par raconter leur histoire à coups de flashbacks. Ce point de vue faussement extérieur n’est pas inintéressant vis-à-vis de l’histoire de Dean et Anne-Marie. Le narrateur joue même un rôle central dans cette histoire qu’il n’hésite pas à fantasmer ouvertement. Le doute est instillé en ce qui concerne la réalité des faits et les rêves, les envies de ce vieil homme qui est le confident de Dean et qui avoue désirer Anne-Marie.

    Intervenant directement dans cette histoire, lorsqu’il finance par exemple les escapades de Dean, ce narrateur est en plus une des clés de l’atmosphère de mélancolie, du climat doux-amer qui habitent tout le roman. C’est un homme déjà plein de regrets, qui se met volontairement en retrait de la vie, qui accorde une place conséquente au rêve et aux possibles plutôt qu’au réel, à l’observation du ballet entre Dean et Anne-Marie. Son effacement progressif relativise néanmoins l’intérêt de la première partie du livre qui s’avère finalement d’un intérêt limité.

    Le jugement sur le livre serait donc globalement très sévère n’eut été le miracle de la langue de James Salter. C’est sur elle, dans un équilibre très instable, que repose le livre. L’écriture de l’écrivain américain est simple et fluide tout en étant riche en images et en détails. Elle est au plus près des personnages et des choses, arrivant à incarner les sensations et les objets, le décor de cette petite ville de Province. Elle captive ainsi au début, puis après par moments, et finalement plus du tout, un lecteur plongé dans une atmosphère éthérée de nostalgie et de solitude, dans une histoire à la fois tragique et banale.

    Un style donc, mais qui ne suffit pas. Un livre un peu long et au final pas si remarquable.

    Une petite déception.

  • L’homme illustré – Ray Bradbury

    l-homme-illustre.jpgL’homme illustré est un exemple de bonne science-fiction des années 50. L’ouvrage est construit comme bon nombre d’autres de l’époque. Un recueil de nouvelles compilées et reliées entre elles par un fil conducteur relativement ténu. En l’occurrence, les dix-huit nouvelles indépendantes du recueil s’articulent autour de la rencontre entre le narrateur et le fameux homme illustré éponyme dont le corps tatoué n’est rien d’autre que le réceptacle de toutes ces histoires. Originale et plutôt inspirée, l’histoire de cet homme maudit, réceptacle de visions mystérieusement animées du futur peut être également perçue comme une lointaine ébauche des hommes-livres de Fahrenheit 451.

    La plupart de ces nouvelles sont assez datées, portant en elles des interrogations, des espoirs et des craintes de l’époque de leur rédaction, sans pour autant être totalement dépassées. Il y est en effet surtout question d’apocalypse et de fin du monde avec une inquiétude du feu nucléaire aujourd’hui moins palpable qu’à l’époque du rideau de fer. A travers chacun de ses récits, Ray Bradbury se lance aussi dans une critique toujours actuelle de la guerre mais aussi de la censure, une dénonciation du racisme et déjà de la société de consommation et du futile. Le tout étant souvent tourné vers les étoiles et plongé dans une ambiance omniprésente de conquête spatiale qui est aussi le reflet des fifties.

    Que les amateurs de hard science-fiction passent leur chemin. Ils pourraient être crispés ici par le côté naïf et complètement déconnecté de toute réalité scientifique de Ray Bradbury. Dans l’homme illustré, les fusées sont légion, conduites comme de simples voitures, les autres planètes du système solaire sont facilement atteignables et habitées, habitables par d’autres créatures ou des humains sans mention d’une quelconque terraformation. Tant pis si tout cela est un peu kitsch, l’essentiel est en effet ailleurs, dans l’humanité et la poésie que Ray Bradbury insuffle à chaque récit. Tous les grossiers artifices de cette science-fiction à papa ne servent qu’à dessiner quasiment à chaque fois des perspectives humanistes d’une force remarquable. Ces textes sont souvent touchants, portant derrière leur fantaisie apparente un regard perspicace sur des questions de société et tout simplement sur les hommes.

    Dans un ensemble malgré tout inégal, mentions spéciales donc à la brousse, aux automates qui font preuve d’une certaine intuition et sagacité vis-à-vis de la technologie (réalité virtuelle et robotique), aux superbes comme on se retrouve et kaléidoscope qui évoquent avec beaucoup de sensibilité le racisme et la condition humaine, à la grand-route et à la pluie, témoins convaincants d’une littérature  et des thèmes de cette époque.

    Un bon recueil pour découvrir Ray Bradbury avant de se tourner vers les chroniques martiennes et surtout vers l’incontournable Fahrenheit 451.