Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Littérature Anglaise - Page 3

  • La vie très privée de Mr Sim – Jonhatan Coe

    sans-titre.pngMaxwell Sim est un homme seul, un homme triste et fade, un homme quelconque, moyen. Tellement banal et tellement contemporain, qu’il ne fait pas vraiment rire, ni pitié, mais peur. Cet homme est un miroir impitoyable qui crache la vérité au lecteur. Cette vie misérable et pathétique peut être la tienne. C’est une ombre qui plane au coin de notre existence, menace tapie dans l’ombre d’une société contemporaine où le futile, le paraître et les faux-semblants ne peuvent jamais que mal dissimuler et repousser la solitude, la monotonie, l’ennui et le conformisme. Voici le visage de l’ennemi, voici Maxwell Sim.

    A quoi ressemble donc la vie de Maxwell Sim ? C’est un homme que sa femme a quitté, emportant avec elle leur jeune fille pré pubère. Il n’avait jamais réussi à lui offrir l’horizon matériel et surtout intellectuel dont elle rêvait. Autre chose que cette réalité appauvrie de la classe moyenne basse de l’Angleterre provinciale. Il n’a pas vraiment d’amis, surtout depuis la perte de son ami d’enfance Chris, juste des comptes facebook qui n’ont rien de concret et de matériel et ne constituent qu’un vague substitut à son vide affectif. Alors oui, évidemment Maxwell Sim est déprimé. Au point d’être en arrêt maladie depuis quelques mois. De toutes les façons, son poste de responsable d’un service après-vente semblait s’inscrire dans cette logique de défaite qui structure son existence. Mais alors est-ce que la solution à son marasme est vraiment dans ce poste de représentant commercial pour une société productrice de brosses à dents écologiques qui lui est proposé par un de ses anciens collègues ?

    Cette proposition en apparence ridicule, conduire une voiture hybride sur les routes du Royaume-Uni de Watford jusqu’aux îles Shetland pour aller livrer des brosses à dents et filmer quelques moments authentiques pour une campagne de communication originale, est pourtant la porte de salut inattendue de Maxwell Sim. C’est un road-trip de looser, qui se révèle surtout être un voyage initiatique au cours duquel Maxwell Sim revisite son passé et découvre le secret de ses origines.  Cet homme se révèle progressivement à lui-même à travers chacune des étapes de ce voyage qui lui livrent des éléments, des documents qui constituent les pièces d’un puzzle qui prend forme.

    Jonhatan Coe fait preuve dans la vie très privée de Mr Sim d’une grande finesse psychologique. Au fil des pages, il affine le portrait de son personnage principal, plus riche, plus épais, plus intéressant sur la longueur. Il ne suffit pas de dire que Maxwell est un perdant, il faut comprendre le pourquoi et le comment d’un tel champ de ruines. On parle tout de même d’un homme qui en arrive à se lier d’affection pour son GPS et sa voix féminine à qui il s’adresse comme à une vraie personne ! Jonhatan Coe se montre un romancier habile dans le dévoilement orchestré des méandres et des failles de la vie de Maxwell Sim. Le cheminement de ce dernier vers ses vérités intérieures comporte ce qu’il faut de dramatique, de tragique et même de drôlerie pour le rendre attachant, intéressant en dépit de sa platitude et pour captiver le lecteur.

    Il faut dire aussi que Jonhatan Coe est un observateur subtil de la réalité contemporaine et d’une certaine société anglaise. Il promène son personnage principal dans l’Angleterre profonde et moyenne, loin de Londres, dans un univers  gris, désindustrialisé et tristounet. Il dit le sentiment de solitude exacerbée qui traverse ces mornes paysages et la société en général, un mal-être sourd, latent, vis-à-vis de l’existence sociale et professionnelle de la middle-class. Le tout sans être lourd, en s’autorisant quelques extravagances, quelques digressions finalement salutaires dans cette ambiance terne. Il établit également un parallèle osé mais très intéressant entre le parcours de son personnage principal Maxwell Sim et celui du navigateur solitaire Donald Crowhurst, participant malheureux de la golden globe race organisée par le Sunday times à la fin des années 60.

    Un roman intelligent, au regard acéré sur l’époque, habile jusqu’à sa pirouette finale, prégnant avec son ambiance mélancolique teintée d’humour acide.

    Juste et bon.

  • Le monde inverti – Christopher Priest

    arton1856[1].gifC’est un des incipits les plus fameux de la science-fiction. « J’avais atteint l’âge de 1000 Km. De l'autre côté de la porte, les membres de la guilde des Topographes du Futur s'assemblaient pour la cérémonie qui ferait de moi un apprenti. Au-delà de l'impatience et de l'appréhension de l'instant, en quelques minutes allait se jouer ma vie ». Mais quelle est donc cette planète sur laquelle l’âge se compte en kilomètres ? Où peut bien se trouver cette cité baptisée terre qui est en fait un train-ville qui se déplace très lentement sur un chemin de fer construit au fur et à mesure ? Vers où se dirige ce train et que peut bien représenter cet optimum qu’il ne cesse de poursuivre dans sa marche en avant ?

    Autant de questions, autant de mystères qui sont habilement entretenus par Christopher Priest qui démontre une parfaite maîtrise du suspens, jusque dans la dernière partie de son livre. Cette planète et ce train-cité Terre se révèlent progressivement au lecteur en même temps qu’à Helward Mann, le jeune topographe du futur au centre de ce roman d’apprentissage. Conformément aux règles de son monde, le jeune apprenti découvre seul, sa fonction, la réalité du monde dans lequel il est né et a grandi et sort de l’ignorance dans laquelle il a été maintenu jusque-là. Le lecteur en apprend donc plus à chaque page sur l’univers complexe et unique conçu par Christopher Priest.

    C’est un des intérêts du livre que de partir à la découverte et la compréhension de cet univers doté de sa propre logique. Le monde inverti, c’est d’abord le train-cité Terre, une société de castes plutôt complexe, rigide, régie par des règles et des codes immuables et sévères, obnubilée par des objectifs étranges et en apparence complètement refermée sur elle-même. En effet, la grande majorité de ses habitants n’ont pas le droit d’en sortir et ne savent donc rien du monde extérieur ou de la nature même de leur ville.

    Ce n’est pas le cas de certains privilégiés comme Helward Mann, des membres de différentes guildes essentielles au bon fonctionnement du train-cité Terre, qui ont l’opportunité de pouvoir s’aventurer à l’extérieur et d’en apprendre plus sur une planète étrange. A l’extérieur, il y a d’autres peuples avec qui les membres des guildes sont en contact, il y a des dangers, réels ou supposés qui poussent le train-cité Terre à sans cesse aller de l’avant. Il y a surtout de violents phénomènes de distorsions spatiotemporelles qui défient les lois de la physique terrienne et constituent l’essence même de cette planète.

    Le monde inverti est plus qu’un roman d’apprentissage ou la peinture d’un univers original de science-fiction. Il y a dans ce roman une reprise du mythe de Sisyphe à travers le destin de cette ville sur rails, condamnée à avancer dans un sempiternel recommencement des mêmes tâches, des mêmes épreuves, dans une quasi absence de sens. En filigrane, il est possible de lire une critique sur l’absurdité du travail, sur la colonisation ou encore sur les rigidités sociales. 

    Le cœur du livre, c’est cependant le questionnement de la réalité, problématique essentielle dans l’œuvre de Christopher Priest – magistralement mise en œuvre dans la séparation. Qu’est-ce que la réalité ? Que savons-nous vraiment de la réalité ? Quelle est l’étendue réelle de notre savoir, de notre connaissance ? Dans quelle mesure ce savoir est-il vrai, juste ? Où se situe la barrière de l’illusion ? A partir de son entrée dans la guilde, la réalité d’Helward Mann, celle qu’il a apprise, qu’on lui a enseignée et qu’il a saisie dans le train-cité Terre jusqu’à ce moment-là, bascule pour lui laisser entrevoir un autre monde insoupçonné, différent, qui lui-même s’effondrera pour laisser place à encore une autre vision des choses.

    Oui, Helward Mann traverse 3 réalités qui peuvent s’emboîter, faire sens ensemble et s’inscrire dans une même logique malgré des contradictions apparentes. Mais encore faut-il accepter d’intégrer cette logique. La difficulté tient à la perception même de la réalité qui est au centre de notre nature d’être humain. A chaque fois, Helward Mann est heurté par l’effondrement de sa perception des choses et doit tout remettre en cause alors que tout lui semblait cohérent jusque-là. Est-il trahi par ses sens alors même que les réalités physiques s’imposent à lui ? Ou alors est-il trahi par son esprit qui a été formaté ou qui ne perçoit les choses qu’à travers le filtre de sa culture (au sens large) ? Où est la réalité en fin de compte est-il obligé de se demander. Y a-t-il une réalité objective ? Ou seulement des constructions, des grilles de lecture cohérentes de ce qui nous entoure ?

    Le roman de Christopher Priest pourrait donc être magistral s’il ne souffrait de quelques défauts qui en amoindrissent son impact. D’abord, il y a quelques longueurs dans le livre, ainsi qu’un manque relatif de souffle qui empêchent le lecteur de se laisser complètement happer par ce(s) monde(s) différent(s) alors qu’on le découvre en même temps qu’Helward Mann. Surtout, il y a ce dénouement, sur lequel est basé une partie du questionnement autour de la réalité et de sa perception, qui n’est pas vraiment réussi. Contrairement à certains lecteurs, ce n’est pas tant la nature même du dénouement - qui appuie la problématique de la perception de la réalité - que sa mise en œuvre et son développement qui me déçoivent un peu. Il apparaît brutalement amené, un peu précipité. Cette dernière partie est un peu trop courte et pas complètement exploitée alors qu’elle ouvre de nombreuses pistes. Quand on voit le soin apporté à la construction des deux autres réalités du monde inverti, il est dommage que la dernière partie du livre n’en bénéficie pas d'autant.

    Tout de même intéressant et intelligent.

  • Un bonheur de rencontre – Ian McEwan

    51GJ3NJEPYL.jpgUn couple tranquille, Mary et Colin, s’ennuie pendant ses vacances à l’étranger, dans une ville Européenne jamais nommée. Au menu, pas grand-chose, paresse dans la chambre d’hôtel, à la terrasse des cafés, parfois des moments d’amour ou de sexe, quelques disputes, des déambulations qui les égarent dans cette ville, la rébarbative recherche de restaurants, etc. Langueur d’un couple de 7 ans englué dans une routine qui ne peut être mieux décrite : «Cela avait cessé d’être une grande passion. Ses plaisirs résidaient dans une amitié dépourvue d’urgence, dans la familiarité de ses rites et de ses processus, dans la sûreté et la précision avec lesquelles les membres et les corps s’adaptaient les uns aux autres, confortablement, comme un moulage retournant au moule».

    Tout va basculer avec la rencontre de Robert qui surgit à un moment où le couple est perdu et les entraîne plus ou moins contre leur gré dans un bar. Affable mais dérangeant dans son attitude, dans son discours, un peu mystérieux , cet homme va progressivement faire pénétrer Colin et Mary dans son univers. Racontant son histoire familiale, les invitant chez lui, leur présentant sa femme Caroline, déroulant quelques théories sur le couple et l’évolution des relations intersexuelles, Robert ouvre lentement un abîme sous les pieds du couple. Au bout du tunnel, un drame, qui ne surprend finalement personne, attendu.

    Lent, collant au rythme de ce couple qui s’ennuie, Ian Mc Ewan installe une atmosphère oscillant entre l’attente, le désoeuvrement et le malaise. Il y a quelque chose de dérangeant dans un bonheur de rencontre. La langue précise, riche de l’auteur anglais est déployée à travers de longues descriptions qui participent de l’ambiance hybride du livre. C’est une entreprise de dénudement qui est menée. Nous sommes dans les entrailles d’un couple que la langue d’Ian Mc Ewan triture tout en y injectant un poison par le biais des personnages de Robert et Caroline.

    Le miracle de l’écriture d’Ian Mc Ewan est donc bien là, mais ne suffit pas. En effet, il est difficile de ne pas être contaminé par l’ennui de ce couple qui n’a rien de bien passionnant. Quant au mystère de Robert et Caroline, diffus, il prend de l’ampleur pour finalement exploser dans la dernière partie du livre, un peu tardivement. Restent l’atmosphère dérangeante et la brutalité de cette histoire qui laisse son lecteur face à des questions dérangeantes sur le couple, le sexe, la violence intersexuelle, entre autres.

    Un Ian Mc Ewan quand même en mode mineur.